Leçons d’écriture (1/15)

1. La leçon d’écriture de Claude Lévi-Strauss

La scène se déroule au début du mois d’août 1938. Claude Lévi-Strauss étudie depuis près de deux mois les Indiens Nambikwara de passage, durant la saison nomade, à un poste télégraphique brésilien nommé Utiariti, non loin de la frontière bolivienne. Une épidémie d’infection ophtalmique s’est déclarée chez les Indiens mais aussi chez les membres, nombreux, de la mission scientifique dirigée par Lévi-Strauss. Son épouse, Dina, a dû être évacuée dans la ville de Cuiabá d’où elle quittera le pays. Après l’avoir accompagnée, Lévi-Strauss rejoint son assistant brésilien, Luiz de Castro Faria, au poste de Juruena, à partir duquel il organise une nouvelle expédition qui sera conduite par Júlio, un chef nambikwara avec lequel l’ethnologue a commencé à prendre langue. L’objectif consiste à rassembler et à rencontrer d’autres sous-groupes nambikwara afin d’élargir la collecte d’objets, principale raison d’être de la mission ethnologique.

La situation est tendue. L’épidémie a épuisé les Nambikwara ; leurs relations avec les autres sous-groupes sont potentiellement conflictuelles, d’autant plus que les blancs ne sont pas nécessairement les bienvenus dans la région ; les vivres se font rares ; l’autorité du chef est remise en question. Néanmoins le rassemblement a lieu : trois partis sont présents, les membres de l’expédition dirigée par Lévi-Strauss, le groupe nambikwara dont Júlio est le chef et l’ensemble des sous-groupes nambikwara invités. L’échange de « cadeaux » peut commencer : les Nambikwara donneront leurs arcs, leurs flèches, leurs calebasses, Lévi-Strauss donnera des machettes et des perles de verre. C’est alors que prend place une anecdote devenue célèbre, la Leçon d’écriture.

Pour la raconter, au chapitre 28 de Tristes tropiques, Lévi-Strauss doit d’abord remonter dans le temps.

On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement, cherchaient à faire de leurs crayons le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.

Ces précisions données, Lévi-Strauss peut continuer son récit.

Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : À celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! à tel autre, des perles ! pour ces colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du blanc et qu’il participait à ses secrets.

Pendant une nuit de méditation agitée, l’ethnologue se met en scène développant une réflexion sur l’écriture qui commence ainsi :

L’écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara ; mais non point, comme on aurait pu l’imaginer, au terme d’un apprentissage laborieux. Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela, en vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle. Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui.

Il peut paraître cruel et inutile d’évoquer la suite du raisonnement, que Lévi-Strauss a pu considérer un temps comme une « hypothèse marxiste sur l’origine de l’écriture ». Quelques mots suffiront. L’écriture, dans la mesure où sa genèse coïncida avec la formation des cités et des empires, serait avant tout un moyen de favoriser l’exploitation de l’homme par l’homme, son asservissement. Elle aurait été inventée pour contrôler les richesses et les humains, manifestant ainsi la puissance d’une petite minorité située au sommet de sociétés hiérarchisées. C’est à l’aide de ces généralités que Lévi-Strauss explique l’abandon consécutif du chef Júlio par les siens. Les Nambikwara avaient confusément pressenti qu’avec l’écriture, c’était la perfidie de la civilisation qu’on introduisait chez eux. En délaissant leur chef, ils bénéficiaient d’un répit.

La théorie est sommaire, à la fois triviale, inexacte et pour le moins hâtive. Lévi-Strauss n’avait rien d’un historien de l’écriture et il ne prétendait pas l’être. Il ne s’agissait là que de libres propos dont l’expression est permise par le genre littéraire auquel appartiennent les Tristes tropiques, le voyage philosophique. La relation originelle de l’écriture avec l’exploitation et l’asservissement apparaît au moins réductrice. Et le lien causal qui associe cette théorie à l’anecdote amazonienne reste mystérieux. En quoi le chef nambikwara exploitait-il les membres de son groupe ? Aux dépens de qui s’exerçait la perfidie de l’écriture ? De quelle manière Júlio aurait-il pu envisager la « supériorité sociale » que confère l’écriture ? Comment les Nambikwara pouvaient-ils prophétiser l’asservissement auquel l’écriture les contraindrait ?

En 1966, le philosophe Jacques Derrida s’est amusé à écrire un long commentaire critique, assez condescendant, de cette Leçon d’écriture. La tâche était aisée, ces pages ne faisant pas partie de ce que Lévi-Strauss avait écrit de plus pénétrant, et le succès garanti. Derrida établit ainsi, en utilisant les textes mêmes de l’ethnologue, que les Nambikwara ne constituaient pas une société harmonieuse et innocente, ignorante de la perfidie et de l’oppression. Il chercha aussi les moindres détails conduisant à penser que les Nambikwara avaient déjà une idée de ce qu’était l’écriture. Il se ménageait ainsi, à l’aide de quelques éléments empiriques, l’espace à partir duquel il pourrait soutenir que « si la violence et l’écriture sont liées, alors l’écriture apparaît bien avant l’écriture au sens étroit : déjà dans la différence ou archi-écriture qui ouvre la parole elle-même ». Je ne commenterai pas cette entreprise de déconstruction – que Lévi-Strauss considérait comme une farce philosophique menée avec la délicatesse d’un ours. Je me contenterai de signaler le succès du texte outre-Atlantique, qui eut pour effet d’y discréditer durablement le structuralisme en général et Lévi-Strauss en particulier.

La Leçon d’écriture a ainsi fait couler beaucoup d’encre. Pourtant la plupart des commentaires ne se démarquèrent pas significativement de celui de Derrida. Tout au plus peut-on signaler une brève analyse du sociologue Bernard Lahire qui considère la Leçon comme un exemple typique de surinterprétation, « l’incident relaté s’effondre sous le poids du commentaire théorique qui ne trouve guère ainsi de soutien empirique ». Certes.

La lecture de Christopher Johnson, historien de la littérature, est, à mon sens, la plus constructive. Johnson laisse d’emblée de côté la théorie de l’écriture. Il préfère se concentrer sur l’anecdote amazonienne et tente de mieux comprendre son contexte. Il se demande d’abord comment Lévi-Strauss a pu faire d’un échange assez ritualisé d’objets entre groupes potentiellement hostiles une scène d’exploitation de l’homme par l’homme. Cette oblitération de l’Essai sur le don de Marcel Mauss est en effet étonnante, d’autant plus que Lévi-Strauss l’avait abondamment utilisé pour interpréter des phénomènes très proches. C’est peut-être parce que l’échange ici s’effectuait avant tout entre le groupe de blancs dirigé par Lévi-Strauss et les groupes nambikwara invités. Le chef Júlio ne jouait qu’un rôle d’intermédiaire et son propre groupe restait à l’écart de la cérémonie.

Johnson identifie alors de manière convaincante l’enjeu réel de l’incident. Si le chef Nambikwara fut abandonné par les siens, ce n’est certainement pas en raison d’une quelconque prescience des conséquences néfastes de l’adoption de l’écriture, mais bien plutôt parce qu’il avait entrainé son groupe dans une situation où l’alliance avec le groupe des blancs (les membres de la mission Lévi-Strauss) ne compensait pas le manque de vivres, les effets de l’épidémie et le danger d’une rencontre non souhaitée avec des rivaux qui, de plus, en profitèrent pour s’accaparer à leurs dépens les marchandises étrangères. Être chef en Amazonie, Lévi-Strauss l’avait bien établi dans d’autres textes, n’a rien d’une sinécure : il faut « déployer un talent continuel, qui tient plus de la politique électorale que de l’exercice du pouvoir, pour maintenir son groupe ». Júlio avait clairement échoué et les Nambikwara l’avaient délaissé.

Johnson poursuit son analyse en explorant les possibles raisons psychologiques pour lesquelles Lévi-Strauss avait biaisé son compte rendu. L’ethnologue pouvait ainsi passer sous silence sa responsabilité, pourtant assez claire, dans la disgrâce de Júlio, un chef qu’il appréciait peu, qui lui semblait pragmatique, ambitieux, spéculateur, perfide en un mot, et qu’il opposait au chef d’un autre groupe nambikwara au caractère rêveur, philosophe, désintéressé, curieux, mélancolique. Les personnalités des deux chefs différaient donc dans la mesure exacte où la civilisation matérialiste s’oppose à l’innocence du bon sauvage, où un usage désintéressé et intellectuel de l’écriture s’oppose à un usage sociologique, et Lévi-Strauss prenait clairement parti. Pourquoi pas.

Ce que Christopher Johnson explique, toutefois, se réduit à la conclusion de l’anecdote, l’abandon du chef Júlio par son propre peuple en raison d’une alliance malvenue avec un étranger aux projets insensés. Son analyse laisse entièrement de côté le rôle de l’écriture dans cette histoire. Or il me semble que l’anecdote rapportée dans la Leçon peut former le socle d’une étude des représentations et des usages de l’écriture en Amazonie. Ce que l’on peut lire dans une anecdote produit parfois des effets de connaissance dont la portée est inattendue. Je pense que tel est le cas avec cette Leçon d’écriture.

Plutôt que de critiquer une nouvelle fois la théorie un peu convenue de l’écriture qu’esquisse Claude Lévi-Strauss, je vais donc, dans les chapitres qui suivent, réexaminer un à un les ingrédients de l’anecdote de la Leçon, évitant pour une fois de la réduire à une fable morale pour essayer de reconstituer quelque chose qui se rapproche, autant que possible, du point de vue des Nambikwara et de celui du chef Júlio en particulier.

À suivre donc.

Références

Claude Lévi-Strauss, La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara (1948), Journal de la société des américanistes, p. 40. (La « supériorité sociale » que confère l’écriture), p. 87 (Le « talent continuel » du chef amazonien), p. 89 (Première version de la Leçon d’écriture).

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques (1955), repris dans Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, p. 296-301. (Texte de la Leçon d’écriture ; cette réédition comprend une très utile notice rédigée par Vincent Debaene).

Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale (1958), Plon, p. 391. (« Hypothèse marxiste »).

Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss (1961), Plon & Julliard, p. 29-33. (Reprise de la théorie de l’écriture comme exploitation de l’homme par l’homme).

Marcelo Fiorini, « Entretien avec Claude Lévi-Strauss » (2009), Ethnies 19, Claude Lévi-Strauss et les Nambikwara, p. 108-113. (Dans cet entretien étonnant effectué entre 2004 et 2005 Lévi-Strauss raconte une dernière fois l’épisode de la Leçon d’écriture, avec les mêmes termes et les mêmes idées qu’un demi-siècle auparavant).

Claude Lévi-Strauss, « Guerre et commerce chez les Indiens de l’Amérique du sud » (1943), Renaissance 1. (Une autre description de la rencontre entre sous-groupes nambikwara mais sans la Leçon d’écriture).

Claude Lévi-Strauss, «La politique étrangère d’une société primitive » (1949), Politique étrangère 2. (Encore une autre description de la rencontre entre sous-groupes nambikwara sans la Leçon d’écriture).

Jacques Derrida, « Nature, culture, écriture. La violence de la lettre de Lévi-Strauss à Rousseau » (1966), Cahiers pour l’analyse 4, repris dans De la grammatologie (1967), Minuit.

Edward Baring, The Young Derrida and French Philosophy, 1945-1968 (2011), Cambridge University Press, p. 278-283. (Sur le contexte intellectuel de l’article de Derrida).

Claude Lévi-Strauss, « À propos de Lévi-Strauss dans le XVIIIe siècle » (1967), Cahiers pour l’analyse 8. (« Farce philosophique », « délicatesse d’ours »).

Bernard Lahire, « Risquer l’interprétation. Pertinences interprétatives et surinterprétations en sciences sociales » (1996), Enquête 3.

Christopher Johnson, « Lévi-Strauss : The Writing Lesson Revisited » (1997), The Modern Language Review 92-3.

Luiz de Castro Faria, Another look : a diary of the Serra do Norte expedition (2001), Rio de Janeiro, p. 83. (Identification, sous le nom de Júlio, du chef nambikwara que Lévi-Strauss nomme « A1 » et détails sur l’expédition).

CarteTT

(Complété le 26 septembre 2014)

2 réflexions sur “Leçons d’écriture (1/15)

  1. Curiosamente ninguém parece ter notado um exemplo dezenas de anos anterior ao Lévi-Strauss mencionado por Max Schmidt, entre os Paresi. Trata-se de Paresi em estreito contato com um grupo do conjunto Nambikwara que, aliás, consideravam inferior. Schmidt interpretou a imitação como um meio de confirmar a hierarquia. Veja menção em Edwin Reesink, 2010, Allegories of Wildness – three Nambikwara ethnohistories of sociocultural and linguistic change and continuity. Rozenberg Publishers, Amsterdam, p. 359.

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