Leçons d’écriture (7/15)

7. L’histoire de Sangama

J’ai essayé de montrer, la dernière fois, combien Júlio, le chef nambikwara de la Leçon d’écriture de Lévi-Strauss, appréhendait de manière complexe l’écriture et la lecture. Je terminai en suggérant que la geste de Júlio ne constituait pas un cas isolé.

Cette fois, je me contenterai de donner à lire un texte que j’ai traduit il y a quelques années. Il s’agit d’un récit narré à la fin des années 1950 par Morán Zumaeta Bastín, un Indien Yine, chef de la communauté de Bufeo Pozo (Bas Urubamba, Pérou) et professeur bilingue. Le texte a été recueilli, en langue yine, par une missionnaire du Summer Institute of Linguistics, Esther Mattheson. Ma traduction française, assez littérale afin de rendre perceptible le style oral du texte, a été réalisée à partir de la version anglaise. J’ai parfois consulté la version espagnole. J’ai vérifié puis homogénéisé certains termes en croisant le texte yine et le Diccionario Piro du Summer Institute of Linguistics.

Le texte est fascinant. Il décrit comment, au début du XXe siècle, un Indien Yine (Piro) nommé Sangama élabora une interprétation chamanique de l’écriture, du livre et de la lecture. Il mérite d’être lu en détail. Je proposerai, la prochaine fois, une analyse des aspects de ce texte qui me semblent pouvoir être mis en relation avec la Leçon d’écriture.

***

L’histoire de Sangama par Morán Zumaeta Bastín

Maintenant je vais vous parler des gens du passé. En ce temps, la lecture était inconnue. Aucun Piro ne savait lire. Puis, pour la première fois, l’un d’eux affirma savoir lire. On disait qu’il savait lire. Il disait que les livres (kiruka) parlaient : il les ouvrait et les lisait.

Je l’ai connu il y a longtemps, durant mon enfance. J’avais pris l’habitude de l’observer. Quand il lisait, je voyais sa bouche bouger. Ses yeux se déplaçaient d’une ligne écrite (toyonga pejnu) à l’autre. Il les lisait toutes, tournant les pages, pointant les lignes du doigt. Il lisait comme s’il comprenait réellement. Je pensais : « Peut-être sait-il lire. Peut-être sait-il, comme les Blancs (kajitu) ». Le nom de celui qui fut le premier à savoir lire était… comment déjà ?… en piro, il s’appelait… comment déjà ?… Mtalu. C’était son nom. On le nommait aussi Sangama. C’est ce nom que tous connaissaient. Il était celui qui savait lire.

Il lisait les livres qu’on lui apportait. Ils étaient plusieurs à lui apporter… comment déjà ?… des livres… comment déjà ?… ce qu’on appelle des « journaux » (periodico). On lui apportait les livres que notre patron aimait lire et aussi ceux que d’autres patrons lisaient. On lui apportait aussi des livres reliés qui avaient été jetés, et on les lui donnait. Il les ouvrait et les lisait. Maintenant je vais vous dire ce qu’il lisait. Quand il lisait, il disait : « Je vous suis reconnaissant de m’avoir apporté ce livre ». Ainsi parlait-il, en le regardant et en l’ouvrant. Les autres lui demandaient : « Nous voulons l’écouter. Que dit ce livre ? ».

Alors il l’ouvrait. Il se tenait debout, les jambes légèrement écartées, et arrangeait sa moustache. Ici, entre les lèvres et les narines, il portait une petite moustache. Il aimait la lisser. Il arrangeait tout d’abord sa moustache. Puis il prenait un air mauvais et lisait.  « Ehhhh. Mon Europe. Mon Pará. Mon Manaus. Ah ! Oui, oui », disait-il. « Oui, je suis ici. Tout va bien. Ta grand-mère est ici. Elle va bien. Moi, je vis toujours ici. Ah ! C’est donc ça ! C’est ce qui s’est passé. La grande rivière. Ah ! Un bateau à vapeur arrive. Ah ! Les marchandises arrivent ». Alors les autres, désireux d’en savoir plus, demandaient : « Que dit le livre ? Dis-le nous, nous voulons savoir ». Il riait. « Hi, hi, hi. Un de vos petits-enfants m’a écrit », disait-il. « Voici ses mots. Elle dit qu’elle arrive. Votre petite-fille me dit qu’elle arrive dans un bateau à vapeur (waporo) ». Il dit cela à celui que les autres nommaient « père ». « Ce sont eux qui ont écrit ceci », expliquait-il. « Une de mes filles qui habite sur les rives de Manaus l’a écrit. Elle dit que lorsque le bateau à vapeur aura fini sa traversée, des biens dont on n’a jamais entendu parler arriveront ici ».

Puis il tournait une page, puis une autre, et encore une autre. Il parvenait alors à la page des images (yagluchi), il y a toujours des images de Blancs dans les livres. Il les regardait. « Ah ! », disait-il. « Maintenant d’autres nouvelles me sont parvenues, des nouvelles de Manaus et de Pará. Je vais vous raconter ça maintenant », disait-il. « Et bien ? Nous voulons savoir », disaient les autres. « Lis pour nous ». Alors tout le monde écoutait. Je regardais sa bouche et l’observais de haut en bas. Je pensais : « Peut-être sait-il vraiment lire ».

Il tournait la page et éclaircissait sa gorge. « Heeeee, eeheehe », disait-il. Il fronçait les sourcils, levait les yeux et faisait signe de la tête. Puis il faisait un bref salut et commençait à lire. « Telente. Ten-telente. Ten-ten-ten-te telenten teleten ten ten ten, ten ten ten ten. Telelenten. Ten ten. Tentelen. Mon Europe. Mon Manaus. Mon Pará. Tenlententen. Ten ten telelen. Ten tan tan. Tan tan ten telen. Telen. Ten ten telelen. Telen telen telen ten ten ten ten ten. Telelen ten ten ten ten ten » lisait-il.

Sangama lisant

Sangama lisant

Puis il soupirait. Il soupirait toujours. « Ah ! Il y a certains mots que je ne comprends pas : ceux que prononcent les étrangers (paneneko), ceux qui vivent à… comment déjà ?… à Pará ». C’est ce qu’il disait. Alors d’autres parmi ses cousins lui demandaient : « Qu’est-ce que cela signifie, cousin ? Nous ne comprenons pas ». Il riait. « Hi, hi, hi, hi. Attendez. Je vais vous le dire », disait-il. « Laissez-moi m’éclaircir la gorge. He he he », faisait-il. « Cela signifie qu’à Pará, il y a un bateau à vapeur qui voyage dans le ciel (tengogne yapachro waporo). Et il vient ici. Sur sa proue, il y a un gros chien avec un collier brillant. Il est enchaîné et enfermé. Le chien voyage dans la proue du bateau à vapeur céleste. Le bateau à vapeur voyage à travers le ciel. Des gens voyagent à travers le ciel, ils vont venir jusqu’à nous. Mais il y a des gens qui l’empêchent de venir, ceux qui vivent à mi-chemin, des tireurs. Ils tirent sur les ailes du bateau à vapeur céleste. Ils essaient de le faire s’écraser. Ils lui font faire demi-tour, ne cessent de lui tirer dessus. Ça lui fait faire demi-tour. C’est ce qu’ils racontent, ceux qui vivent à… comment déjà ?… à Pará, ceux qui disent « Telententen telenten ten ten ten ten. Ten ten telelelelen ten ten ten ten ten ». C’est ce qu’ils disent. Vous êtes ceux chez qui ils voudraient venir. Ils pensent à vous. Vous aurez le bateau à vapeur céleste et vous porterez les vêtements qui font partie des marchandises ».

Alors quelques-uns parmi ceux qui écoutaient disaient : « C’est ce que nous ferons quand les vêtements arriveront, nous les porterons ». J’étais aussi présent, attentif et ravi d’écouter ce qu’il nous lisait. Sa lecture semblait bien réelle.

« Quand les marchandises arriveront, tout sera distribué. Les gens de là-bas me l’ont dit. Ce serait extraordinaire s’il arrivait. Quel est le problème de ceux qui vivent à mi-chemin ? Ils tirent sans cesse sur le bateau à vapeur céleste qui s’enfuit et retourne chez lui. Ils l’empêchent de venir », disait-il. « Regardez. C’est ainsi que nous aimerions être, comme les Blancs. Mais maintenant je suis comme ça : je ne porte pas de pantalon, ni de chemise, jamais. Vous ne m’avez jamais vu porter de pantalon ou de chemise comme les Blancs. Pourtant je suis immensément riche : mes enfants sont riches. Ici je suis pauvre, je porte ces vêtements, cette tunique de coton, ces vêtements », disait-il.

« Regardez-moi. Grand Front Violet. Tout le monde m’appelle comme ça. « Sangama, Grand Front Violet, tunique violette, comme un… comment déjà ?…comme un oiseau violet ou comme un faucon », tous me disent ça. Mais ça ne m’attriste pas car mes enfants en Europe sont propriétaires de nombreuses choses, de choses européennes. Ils se moquent tous de moi, mais leurs mots ne me blessent pas. Je pense : « Ils me voient comme un pauvre alors que j’ai de nombreux enfants à Manaus et des filles à Pará et en Europe. Tous sont riches là-bas, mais ici je suis pauvre ». Eux ils me disent qu’un jour l’avion (yapachro) viendra. Ils me disent qu’il décollera depuis l’autre rive, qu’il volera et qu’un jour il arrivera ici. Nous le verrons, peut-être ici-même ».

Nous écoutions attentivement et nous le croyions. Nous disions : « Il dit qu’il existe des bateaux à vapeur célestes. Aucun Blanc ne nous en a jamais parlé, jamais. Il est le seul à nous parler de bateaux à vapeur célestes ».

« L’avion viendra bientôt, le bateau à vapeur céleste », disait-il. « Et il sera rempli de gens ». Il n’avait aucun moyen de savoir cela. Comment devina-t-il ? Comment savait-il ? Où entendit-il parler des avions ? Nous ne savons pas. Aucun des anciens ne savait qu’un bateau à vapeur céleste viendrait. Oui, c’est lui qui nous parla pour la première fois des avions.

Durant mon enfance, je me demandais : « À qui ressemble un bateau à vapeur céleste ? ». Je le lui demandais, c’était un de mes cousins : « Cousin, à quoi ressemble un bateau à vapeur céleste ? ». « C’est une chose ailée », me dit-il, « qui voyage dans le vide et qui fait un bruit semblable à celui des bateaux ». Il en parlait comme s’il savait parfaitement. « Oh, ça ressemble donc à ça », pensais-je en l’écoutant.

Une autre fois, il me dit : « Un jour il viendra. Il arrivera bientôt. Toi aussi tu le verras. Ceux qui veulent le faire s’écraser continuent à lui tirer dessus et lui font faire demi-tour. Chaque fois il fait demi-tour. Lorsqu’il pourra les contourner, il surmontera aisément les dangers et il nous atteindra ». « Il monte donc dans le ciel, cousin », dis-je, « mais comment peut-il naviguer dans le ciel ? Il n’y a pas d’eau là-haut ». « Le bateau à vapeur céleste voyage dans le vide », dit-il, « c’est ce que disent ceux qui ne peuvent pas être compris, que vous autres ne pouvez pas entendre. Je leur ai parlé il y a bien longtemps. C’est ce qu’ils m’ont dit. « Bientôt un bateau à vapeur céleste viendra jusqu’à vous, vous le verrez. Il atterrira chez vous ». C’est ce que ceux qui parlent avec moi m’ont dit ». « C’est donc ainsi, cousin », lui dis-je. J’aimais tant l’écouter ! J’aimais ce qu’il me racontait. Ces discussions me plaisaient.

« C’est ce que je te dis, cousin », disait-il, « notre patron ne nous fera pas souffrir beaucoup plus longtemps. Il ne pourra plus nous injurier, nous donner des ordres, nous laisser sans rien, sans même des vêtements. Lorsque le bateau à vapeur céleste arrivera, il apportera toutes les marchandises désirables. Alors, réellement, nous n’aurons plus de patron. Je ne cesse de recevoir des lettres qui me l’annoncent. Vous êtes quelques-uns à m’écouter, mais les autres se moquent de moi. Ils disent : « Sangama, l’ignorant, le menteur, il ment lorsqu’il prétend lire le papier souillé des cabinets ». Ils se moquent de moi et ne cessent de transformer mes paroles. Pourquoi mes yeux devraient-ils être comme les leurs ? Mes yeux ne sont pas comme les leurs. Je sais lire les livres. Ils me parlent. Regarde celui-ci ». Il tourna une page. « Regarde. Elle me parle. Le livre a un corps. Je la vois toujours, cousin », me dit-il. « Je vois toujours ce livre. Le livre a des lèvres rouges lorsqu’il parle. Son corps a une bouche rouge, une bouche maquillée. Elle a une bouche rouge ». Puis il se retourna. « Regarde maintenant. Je vais lire. Regarde. Je vais te montrer ».

« D’accord », dis-je. Il me la montra du doigt. « Là », dit-il, « regarde-la. Elle me parle. Elle parle. Elle a une bouche rouge ». Je regardais en vain. Il n’y avait personne. « Elle a un corps », dit-il, « regarde-la. Elle parle. Elle te parle. « Veut-il me rencontrer ? », dit-elle ». « Le dit-elle, cousin ? Le dit-elle vraiment ? », demandai-je. « Oui. C’est ce que dit le livre. C’est pourquoi le Blanc discute avec elle tous les jours. Ne l’as-tu jamais vu faire ? Regarde-le faire. Quand le Blanc, notre patron, regarde le livre, il le tient devant lui toute la journée. Et elle lui parle. Ils discutent toute la journée. Le Blanc le fait tous les jours. Moi aussi, mais juste un petit peu, depuis que je suis allé en aval du fleuve, il y a bien longtemps, à Pará. J’y suis allé. J’ai été éduqué là-bas. Je suis allé dans… comment déjà ?… dans une école (yimaklewawaka). J’ai été inscrit. Un professeur m’a fait venir. C’est pour cela que je sais, cousin. Dans cet endroit nommé Pará, il y a beaucoup de Blancs, plus qu’il est possible de dire ! À Manaus, ils sont nombreux aussi ! Personne ne vous reconnaît. On peut se perdre. C’est très différent de l’endroit où nous vivons. Nous n’avons que des maisons aux toits de palme ; là-bas, les maisons ont des toits de métal ». « Bien, cousin », lui dis-je. J’étais très attentif. « C’est donc comme cela là-bas ». « L’un de ces endroits est nommé Pará, un autre Manaus. De grandes villes, des villes de Blancs. Un endroit est nommé Europe, il y a une grande ville, une ville merveilleuse. Le bateau à vapeur y passe tout le temps et le bateau à vapeur céleste aussi ». « C’est donc comme cela, cousin », dis-je. « Oui. Tu le verras un jour de toi-même. Un jour un professeur viendra ici. Un jour un bateau à vapeur céleste viendra ici et il sera dedans. Un jour on verra ça ici, on le verra. Alors ce sera la fin de l’oppression », me dit-il. « J’espère que ça nous arrivera, cousin. J’aimerais savoir lire ces livres moi aussi. S’il te plaît, apprends-moi cousin, quand tu auras le temps. Apprends-moi la nuit venue ». « Oui. Je t’apprendrai si tu le souhaites. Tu dois observer strictement certains interdits et tu ne dois pas t’enivrer. Alors le livre entrera en toi », dit-il. « C’est ainsi que l’on fait, cousin ? D’accord. Pourquoi pas, cousin ? Je peux le faire. Je ne boirai plus de bière de manioc, ni rien d’alcoolisé. Je souhaite vraiment savoir lire. Je veux être comme toi », dis-je. « Regarde. Tu vas faire ça, cousin. Regarde. Tu sauras comment faire », me dit-il. J’étais ravi de ce qu’il me disait. « Je vais t’apprendre, réellement », dit-il. « Bien », dis-je.

Alors, un jour, je lui apportai une nouvelle feuille de papier, comme j’avais habitude de faire. Notre patron les jetait, les pages tombaient en bas de la falaise. C’était une page qui venait de Puerto Ocopa. C’était un très beau papier, comme le sont tous ceux que les Blancs nomment « journaux ». Il avait l’habitude de lire les pages puis de les jeter du haut de la falaise. Je les rassemblais, les lissais, les pliais et les emportais avec moi. « Cousin, voici un papier que notre patron t’a envoyé », dis-je. « Merci cousin », dit-il, « que va-t-il dire ? Lui le sait donc je le saurai aussi ». « D’accord ».

Il le regarda et lut à nouveau. « Mon Lima », dit-il, « dans mon Lima. Ah ! « Mon Lima. Ah ! Mon Lima. Puerto Ocopa. Puerto Ocopa. Prêtre. Ah ! », c’est ce qu’il dit », dit-il en le regardant. « Cousin, que dit-il ? » lui demandai-je alors. « Ah ! « Un prêtre est arrivé à Puerto Ocopa » me dit-elle. Un prêtre est arrivé à Puerto Ocopa. Il vient ici. Il va venir jusqu’ici », dit-il. « Bien », dis-je. Je croyais vraiment à ce qu’il disait : un prêtre viendrait. Puis un jour un groupe partit à Puerto Ocopa et revint avec un prêtre. Ce qu’il m’avait dit se réalisa. Nous pensâmes alors : « Peut-être sait-il lire. Peut-être sait-il vraiment. Et ce serait pour cela que nous étions au courant ». D’autres disaient de lui : « Il ne sait pas. Il ment ».

Un autre jour, je lui demandai à nouveau : « Cousin, quand vas-tu m’apprendre ? ». Il devait être un peu saoul. Quand il était ainsi, je le provoquais : « Cousin, apprends-moi à lire ». « D’accord. Si tu le souhaites. Si tu le veux, tu peux recevoir le livre », dit-il, « viens, je vais t’apprendre ». J’allais à ses côtés. « Viens cousin », dit il, « maintenant incline la tête. Prépare ton crâne ». Il souffla dans le creux de ses mains jointes et transféra son souffle sur mon crâne en s’éclaircissant la gorge : « Haxxxx, haxxxx ». À nouveau, il imprégna mon crâne de son souffle, puis mon dos. Il le fit sur toute la surface de mon dos. « Haxxxx, regarde, ça te rendra capable de lire », dit-il solennellement. Je pensai qu’il allait m’apprendre à lire au moyen des yeux. Mais il expulsa son souffle et m’en imprégna, le transférant à mon crâne, à ma gorge, à mon dos. Il tournait autour de moi en soufflant : « Haxx, hahaxx ». Il l’insérait dans mon dos : « Haxx, haxx ». « Cousin, le livre que tu m’as donné, ne le corromps pas en ne respectant pas les interdits », me dit-il, « à partir de maintenant, tu seras capable de lire. Tu me comprendras. Tu auras des nouvelles de Pará et d’Europe. Tu seras savant. Il y a des gens là-bas. La lecture est utile ». « À partir de maintenant tu devras toi aussi observer des interdits. Tu ne boiras plus de bière de manioc », m’ordonna-t-il sévèrement. « Je le ferai cousin ». Je le croyais. « Comment m’a-t-il donné son souffle », me demandai-je. Il me dit : « Je pensais que tu croyais en moi ». « Oui. Je crois en toi, cousin », dis-je, « je l’ai senti quand tu m’as donné ton souffle. Je l’ai reçu ». « Vraiment ? Tu ne crois pas entièrement en moi », me dit-il. C’est alors que je ris. « Tu vois, tu as ri. Le livre n’entrera pas en toi », dit-il. « Ha ! Tu as violé un interdit », dit-il sévèrement. « Non, je n’ai pas violé l’interdit. J’ai juste ri d’une chose amusante que tu m’as racontée ». « Est-ce vrai ? Alors maintenant tu vas savoir », dit-il, « lorsqu’un livre arrivera, tu deviendras un lecteur ».

Un autre garçon était présent, qui s’appelait Palcoco. Ah ! Il était irrespectueux, il se moquait toujours de ses aînés. Il dit : « Maintenant écoutez le livre que je lis ». Il avait une page dans le sac qu’il apportait à sa grand-mère. Sangama en sortit la page, qui était à peu près de cette taille. « Écoutez ce que ce livre dit : « Un bateau à vapeur approche. Il n’est pas bien loin. Ils disent qu’il arrivera demain matin, avec des marchandises » », dit-il. Alors le garnement lui sauta dessus et expulsa un pet, juste sur son dos. Sangama était tellement en colère qu’il s’empara d’un bâton et essaya de le tuer. Le garçon s’enfuit mais s’arrêta à portée de voix. « Sangama est un menteur », cria-t-il. Le garçon continuait à courir, à chaque fois sur une courte distance, pour qu’il le pourchassât encore et encore. « Cet homme va me tuer. Sangama va me frapper ». « Il veut seulement me faire de la peine en me traitant de moustachu, mais pour moi c’est un compliment », dit Sangama.

Il revint. « Cousin, ne te conduis pas comme ça. Tu le vois, celui-là. Il ne saura jamais lire. Il ne saura jamais rien. Il ne saura même pas compter. Il ne saura pas même lire ce que les Blancs appellent « chiffres » (nomero). Ce garçon qui m’a pété dessus ne saura jamais rien », déclara-t-il. Je riais. « Tu devrais l’attraper et le passer aux orties », dis-je. « Un jour je passerai ce garçon aux orties », dit-il. « Il est toujours comme ça avec moi. Alors je mentirais quand j’affirme savoir lire ! Je ne suis pas comme ça », dit-il. « Il ne saura jamais rien ». Ce qu’il disait devait se vérifier. Il y a quelque temps, je l’ai revu. Il était adulte mais ne savait rien. Il n’avait pas retenu ce qui lui avait été enseigné. Le garçon qui pétait avait mal tourné. Il l’avait vraiment ensorcelé. C’est probablement pourquoi il était devenu comme ça. Même en grandissant, il ne devint pas un compagnon honnête et il continua à ne rien savoir.

C’est ainsi qu’était Sangama. Il était mon cousin croisé, le neveu de ma mère, le parent de ma mère. C’est pour cela qu’il me connaissait, qu’il nous connaissait tous. C’était un vieil homme. C’est pourquoi je n’ai toujours pas oublié ce qu’il m’a dit. « Un jour toi aussi tu sauras lire », m’avait-il dit. Je pense à lui maintenant : ce qu’il a dit s’est réalisé. J’ai accompli ce qu’il disait, j’y suis parvenu. C’est grâce à lui que j’ai toujours cherché à apprendre à lire. Il fut le premier d’entre nous à savoir lire. Peut-être. Nous ne savons pas. Nous ne savons pas ce qui se passait dans son esprit. C’était un vieil homme. Il fut le premier à nous enseigner la lecture. Il nous rendit heureux. Et tout le monde le connaissait comme celui qui savait lire. Comment est-il possible qu’il ait su ? Personne ne l’a jamais vu apprendre. Peut-être mentait-il simplement, peut-être que non. Qu’en était-il ? On dit qu’il était né jumeau. C’est peut-être pour cela qu’il pensa ces choses. Peut-être que ce qu’il racontait provint de son imagination. Maintenant j’ai fini de parler de lui. Nous savons qu’il fut le premier dont on pensait qu’il savait lire. C’est tout ce que j’avais à dire.

(À suivre)

Références

Esther Matteson, The Piro (Arawakan) Language (1965), University of California Press, p. 217-233. (Texte yine et traduction anglaise).

Juan Sebastián Pérez & Morán Zumaeta Bastín, Gwacha Ginkakle, Cuentos por Gwacha, Historia de los Yine, Relato de acontecimientos por Juan Sebastián Pérez E. y Morán Zumaeta Bastín (1998 [1974]), Ministerio de educación con la colaboración del Instituto Lingüístico de Verano, p. 188-230. (Texte yine et traduction espagnole. Le dessin « Sangama lisant » provient de ce livre, p. 188 ; aucun auteur n’est mentionné).

Joyce Nies, Diccionario Piro (Yine). Tokanchi gikshijikowaka-steno (1986), Ministerio de Educación & Instituto Lingüístico de Verano.

Peter Gow, « ¿ Podía leer Sangama ? Sistemas graficos, lenguaje y shamanismo entre los Piro (Perú Oriental) » (1996), in Fernando Santos Granero (ed), Globalización y cambio en la Amazonia indigena, Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales & Abya Yala.

Peter Gow, An Amazonian Myth and its History (2001), Oxford University Press.

Pierre Déléage, « Rituels du livre en Amazonie », Cahiers des Amériques Latines 63-64 (2010). (Traduction française).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s