Leçons d’écriture (10/15)

10. Herlinda Agustín Fernandez

La lecture de L’histoire de Sangama me permet de revenir brièvement chez les Shipibo-Conibo, voisins des Yine. J’avais laissé les Shipibo au début du XIXe siècle, lorsqu’avait commencé à se propager la rumeur selon laquelle ils possédaient des livres couverts de hiéroglyphes. J’ai montré que cette rumeur était issue d’un malentendu : les Shipibo nommaient alors quellca, « livre », une bandelette de coton décorée de motifs graphiques ornementaux confiée aux jeunes novices lors d’un rituel célébrant l’âge de la puberté. Les Shipibo avaient choisi ce terme pour au moins deux raisons. D’abord leur langue établissait une association lexicale entre motifs graphiques et lignes d’écriture. Ensuite la cérémonie empruntait déjà plusieurs éléments à la liturgie catholique, l’analogie avec les livres des missionnaires franciscains n’en fut qu’un de plus.

La possible existence de livres chez les Shipibo continua toutefois, au XXe siècle, à intriguer les ethnologues et ils furent nombreux à les interroger à ce sujet. D’autant plus que les Shipibo devinrent, au long du siècle, de plus en plus réputés pour la qualité de leur artisanat : les ustensiles et les textiles de la vie quotidienne se transformèrent rapidement en marchandises destinées aux touristes étrangers. Les motifs graphiques ornant leur production se firent plus complexes, plus fins, plus baroques. De là à y voir des hiéroglyphes, la tentation était forte.

À en croire Bernd Brabec de Mori et Laida Mori Silvano de Brabec, le premier musicologue autrichien, la seconde institutrice shipibo, ce « mythe du livre », qui se propagea donc du milieu académique européen jusqu’aux Shipibo eux-mêmes, en vint à inspirer une nouvelle tradition.

Nous pensons que le mythe des livres provient d’une réinterprétation des livres et des cahiers utilisés par les missionnaires partout et de tout temps. Le mythe plus récent des « motifs chantés » semble tout simplement être une stratégie élaborée pour donner le change aux ethnologues (probablement à partir du milieu du XXe siècle) qui ne cessèrent d’essayer de résoudre l’énigme des livres en rapport avec les motifs graphiques des Shipibo et qui, évidemment, finirent par trouver des réponses.

En quoi consiste ce « mythe des motifs chantés » ? Brabec et Mori en donnent un exemple en décrivant la soirée d’inauguration, à Lima en 2007, d’une exposition consacrée aux textiles shipibo. Herlinda Agustín Fernandez, célèbre artisane et chamane shipibo, avait été invitée.

Pendant qu’elle chantait, doña Herlinda suivait du doigt les lignes de certains des motifs qu’elle avait elle-même tissés.

Selon elle, chaque motif représentait un chant spécifique et vice versa. Doña Herlinda expliqua aussi que, comme elle était chamane (onanya), elle pouvait chanter des motifs graphiques afin de les visualiser à un niveau spirituel, induit par l’ingestion d’un hallucinogène, l’ayahuasca. Grâce à ses visions, elle pouvait apprendre les chants des motifs, et ainsi reproduire les motifs dans son artisanat et utiliser les chants dans le cadre de rituels thérapeutiques.

J’avais moi aussi rencontré Herlinda Agustín, à Lima en 2003, chez une amie commune. Elle m’avait dit à peu près la même chose. Elle avait ensuite chanté, en suivant du doigt les méandres des motifs d’un textile qu’elle souhaitait me voir acheter. Cette forme de lecture m’avait un peu étonné mais je n’y avais vu qu’un argument de vente bien rôdé. Je me souviens aussi de ma surprise lorsque, sept ans après, je l’avais vue « lisant » des textiles shipibo dans un documentaire diffusé sur l’un des écrans de l’exposition Infinity of Nations, au National Museum of the American Indian de New York.

Brabec et Mori affirment, dans leurs diverses publications, que ce « mythe des motifs chantés » est maintenant bien diffus chez les Shipibo. Nombreuses sont les artisanes qui entonnent des « chants de motifs » à la demande de leurs potentiels clients. L’innovation est en passe de devenir une tradition.

Une rapide recherche sur internet le confirme. On peut y télécharger (ou pas) un CD audio de chants shipibo intitulé Woven Songs of the Amazon: Healing Icaros of the Shipibo Shamans ou le DVD d’un documentaire éponyme. Des dizaines de sites new age font écho aussi bien au film (et à un autre plus récent) qu’au disque, et brodent sur les thèmes de la « musique visuelle » et des « chants tissés » des Shipibo, je vous laisse trouver les liens.

Les « motifs chantés » shipibo sont ainsi apparus à la croisée de deux types de demandes touristiques, l’une ancienne et avide d’artisanat indigène, l’autre plus récente, à la recherche de spiritualité et d’initiation chamanique.

L’analogie entre motifs graphiques du répertoire ornemental et formes abstraites issues des visions chamaniques est assez traditionnelle, on l’a vu (Brabec insiste par contre sur le fait que les textiles shipibo n’étaient pas traditionnellement pensés comme des représentations de visions d’ayahuasca, ce qui est évidemment vrai). La mise en correspondance d’un motif graphique et d’un chant est quant à elle nouvelle. Brabec et Mori proposent d’y voir une conséquence de la diffusion du « mythe du livre », issue des questions d’ethnologues un peu simplets à la recherche du livre pano dont parlait Humboldt. C’est possible.

On pourrait aussi voir dans ce rapprochement entre motifs graphiques et discours rituels, et dans la « lecture » de ces motifs, une interprétation assez proche de celle de Sangama. Mais comme Herlinda Agustín (décédée en 2010) n’a pas développé, à ma connaissance, de réflexion explicite sur l’écriture ou le livre, il faut commencer par rappeler, une fois encore, l’association lexicale shipibo, via le terme polysémique huisha, entre motifs graphiques et écriture. À vrai dire, cette association est très diffuse, on peut la trouver ailleurs que dans la langue, par exemple dans un beau chant d’Antonia Ahuanari Medina, artisane shipibo.

Inkan pei pekatan / Yoshin oka xeta / Oka xeta xerebo / Meken rebon nichinxon / Kené tsitsoanyonxon

Sur la feuille de l’Inca / Le bec d’un oiseau fantôme / La pointe du bec d’un oiseau / Maintenue entre les doigts / Ondule en motifs

La densité métaphorique des paroles de ce chant rend nécessaire un décryptage. Il faut comprendre que la pointe d’un stylo, « le bec d’un oiseau », dessine des lignes d’écriture, « ondule en motifs ornementaux », sur une feuille blanche. S’il est question de l’Inca, c’est qu’il existe un récit mythique chez les Shipibo attribuant à l’Inca l’origine du répertoire de motifs graphiques traditionnels (à ce propos j’aime bien une remarque d’Agustina Valera Rojas : il s’agirait d’une femme Inca et non, « cette Inca ne vient pas de la montagne, ou peut-être que si »).

Cette interprétation de l’écriture peut aisément être développée et il n’est pas difficile, à la manière des Shipibo du début du XIXe siècle ou d’Agustina Valera Rojas dans son autobiographie de 2005, de comparer les textiles ornés de motifs à des livres.

De là à « lire » ces « livres », en chantant et en suivant du doigt leurs motifs graphiques comme on suivrait les lignes d’un texte, il n’y a qu’un pas, franchi chez les Yine par Sangama et chez les Shipibo par Herlinda Agustín. Dans les deux cas, la lecture se fait chamanique et prend un aspect hallucinatoire, liée à la première phase des visions, celle où apparaissent des motifs géométriques.

La lecture chamanique de Sangama aurait dû lui permettre d’acquérir le savoir des blancs et de s’affranchir de leur oppression, celle d’Herlinda Agustín (qui savait lire et écrire) était destinée à rendre son artisanat intéressant aux yeux de touristes adeptes de néo-chamanisme. Les temps changent.

À suivre.

Références

Thomas P. Myers, « Looking Inward : the Florescence of Conibo/Shipibo Art During the Rubber Boom » (2002), Bonner Amerikanistische Studien 36. (Sur les transformations des motifs graphiques shipibo durant le boom du caoutchouc puis lors de l’arrivée du tourisme).

Roger & Simone Waisbard, « Les indiens Shamas de l’Ucayali et du Tamaya » (1959), L’Ethnographie 53-54. (Premier relais de la diffusion de la rumeur des livres shipibo au XXe siècle. Jacques Tournon y a repéré un étonnant plagiat de Castelnau).

Angelika Gebhart-Sayer, « Una terapia estética. Los diseños visionarios del ayahuasca entre los Shipibo-Conibo » (1986), América Indígena 46-1. (Deuxième relais de la rumeur, Angelika Gebhart-Sayer travailla avec Herlinda Agustín dans les années 1980).

Bernd Brabec de Mori & Laida Mori Silvano de Brabec, « La corona de la inspiración. Los diseños geométricos de los Shipibo-Konibo y sus relaciones con cosmovisión y música » (2009), Indiana 26, p. 106-108 (Herlinda Agustín), p. 117 (Antonia Ahuanari Medina).

Bernd Brabec de Mori & Laida Mori Silvano de Brabec, « Shipibo-Konibo Art and Healing Concepts: A Critical View on the Aesthetic Therapy » (2009), Viennese Ethnomedicine Newsletter 9 (2-3).

Bernd Brabec de Mori, « Song Patterns and Sung Designs : The Invention of Tradition among Amazonian Indians as a Response to Researchers’ Inquiries » (2010), manuscrit (Proposal for the 39th World Conference of the ICTM).

Barrett H. Martin & Chamanes shipibo, Woven Songs of the Amazon. Healing Icaros of the Shipibo Shamans (2006), CD audio, Fast Horse Recordings.

Anne Stevens, Woven Songs of the Amazon (2005), DVD, Green Spider Films.

Bruno Illius, « La Gran Boa. Arte y cosmología de los Shipibo-Conibo » (1991-92), Bulletin de la Société Suisse des Américanistes 55/56.  (On trouve dans cet article, p. 28, la version espagnole d’un chant du chamane Neten Vitá à comparer à celui d’Antonia Ahuanari Medina : Le puissant colibri a un dessin / À la pointe du bec / Il a un beau dessin / Qu’il dessine dans mon cahier).

Pierrette Bertrand-Rousseau, « De como los Shipibo y otras tribus aprendieron a hacer los dibujos (típicos) y a adornarse » (1983), Amazonía Peruana 5-9.

Agustina Valera Rojas & Pilar Valenzuela Bismarck, Koshi Shinanya Ainbo, El testimonio de una mujer shipiba (2005), Universidad Nacional Mayor de San Marcos, p. 55.

Tableau de Harry Pinedo, peintre shipibo

Ronin Bakebo (2011), tableau de Harry Pinedo (Inin Mesta), peintre shipibo

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