Pour le libre accès

J’avoue que je n’ai pas retenu le nom d’Aaron Swartz avant sa mort. C’est en lisant les nécrologies dans la presse que j’ai fini par faire le lien entre l’affaire JSTOR et le Guerilla Open Access Manifesto. J’avais suivi de loin tout ça sans essayer d’identifier qui était derrière. Maintenant j’apprends que c’était aussi lui qui « libérait les livres de Google Books sur Internet Archive ».

En hommage j’aimerais simplement présenter le témoignage d’un chercheur en sciences humaines pour qui ce genre de libération modifia clairement l’horizon de travail. Je pense être assez représentatif de ma génération : ni en avance, ni en retard, j’ai découvert les usages du net pour la recherche à peu près en même temps que tout le monde.

En 1998 j’écrivais un mémoire de maîtrise de philosophie sur Gilles Deleuze. Richard Pinhas venait d’ouvrir un site où il publiait les transcriptions inédites des cours de Deleuze. Puisque je n’y avais accès que chez un ami, qui avait la chance de posséder, lui, un modem, j’enregistrai tout ça sur quelques disquettes.

Internet était alors pour moi une vague matérialisation de ce que j’avais lu, au début des années 90, dans les romans de William Gibson. Un truc de hacker. D’ailleurs une nuit je m’étais retrouvé dans la cave d’un ami d’ami. Il fabriquait d’affreux petits sites éphémères qu’il alimentait à partir de sujets porteurs, susceptibles de ressortir facilement dans les moteurs de recherche, et qu’il encombrait de bannières mobiles. Il gagnait de l’argent avec ça. Il avait vraiment la tête du geek maladif. Voilà à quoi se réduisait le net pour moi à cette époque. Sympathique, un peu hors-la-loi, plein de promesses utopiques, mais sans voie d’entrée réelle, sinon quelques cours inédits de Deleuze sur lesquels appuyer certains arguments de mon mémoire.

Ensuite pendant mes enquêtes ethnographiques en Amazonie, j’ai perdu internet de vue. Enfin pas vraiment car c’est aussi depuis le Pérou que ses usages les plus communs sont entrés définitivement dans ma vie quotidienne, du moins quand je n’étais pas en forêt. Mais tout ça n’avait pas grand chose à voir avec la recherche.

Au moment de rédiger ma thèse de doctorat, le net s’invita au premier plan dans mes lectures. Pour deux raisons. D’abord les chercheurs en sciences cognitives, auxquels je commençais à m’intéresser, avaient alors clairement pris une longueur d’avance – en 2004. Ils avaient à peu près tous leur page personnelle sur laquelle on pouvait télécharger la plupart de leurs publications – en tout cas les plus significatives selon leur propre point de vue. Ils avaient aussi des plateformes de textes en ligne, des blogs personnels ou collectifs, des vidéos en streaming et même des colloques en lignes. À Rio de Janeiro, où j’habitais et commençais à écrire, je pouvais facilement avoir accès à tout ça. Ces lectures (Boyer, Spelke, Sperber, Récanati, Leslie, etc.) m’ont clairement permis de trouver un langage pour formuler au mieux mes problématiques de recherche. Sans elles, ma thèse de doctorat eût été entièrement différente.

Ensuite à mon retour à Paris l’année suivante, je pus enfin obtenir les codes donnant accès à JSTOR, Muse ou Elsevier. Ces codes, dont la plupart des membres des laboratoires en sciences humaines ne percevaient pas l’intérêt, circulaient de bouche à oreille entre étudiants qui, statutairement, n’étaient pas censés y avoir accès (enfin, ce n’était pas très clair et, dans tous les cas, on ne nous les proposait jamais). Pour moi, ce fut une manne d’articles que je n’aurais jamais eu le temps de localiser et d’aller lire en bibliothèque. Le moteur de recherche de JSTOR en particulier me permit de trouver des références que je n’aurais jamais lues autrement. Je pus ainsi construire tout l’horizon comparatif de ma thèse de doctorat, c’est-à-dire lister et référencer les exemples de phénomènes culturels analogues qui nourrirent mes notes de bas de page. Avec, je m’en rendais compte, un indéniable biais vers la littérature académique américaine. Mon jury de thèse fut soufflé de la minutie et de l’étendue de mon érudition. Ils n’avaient simplement jamais pensé que l’on pouvait utiliser le net comme je l’avais fait.

Mes années de post-doc me permirent, en parallèle à de nouvelles enquêtes ethnographiques, de découvrir les bibliothèques des grandes universités américaines (à Berkeley, à New York), une autre histoire donc, plus classique. Mais c’est aussi à ce moment-là que, suivant le modèle des chercheurs en sciences cognitives, je commençai à construire mon site personnel pour diffuser mes travaux. Le net ne me servait plus seulement à consommer du savoir mais aussi à en proposer.

D’abord un blog transformé en page statique. Vite remplacé par une Google Page, dans l’enthousiasme, certes tempéré par un ami travaillant dans la Silicon Valley, entourant une compagnie qui proposait tous les trois mois un nouvel outil révolutionnant l’intégralité de mes usages du web (c’était avant que je ne perçoive Google comme une machine centralisatrice franchement flippante qui conserve, éparpillé dans des fermes de serveurs polluantes, mon alter ego virtuel, un fantôme constitué de tous mes intérêts passagers, de tous mes courriers, et dont l’analyse sur le long terme, si elle m’était accessible, m’apprendrait probablement pas mal de choses sur moi-même). On était en 2006.

Les mois passant, ma Google Page devint obèse. En plus de mes publications parues et à paraître, on y trouvait des projets de recherche, une bibliographie dynamique sur les écritures amérindiennes (que je commençais à étudier), de nombreuses transcriptions de chants et de discours traditionnels accompagnés de fichiers audio, etc. Pendant un hiver à Montréal, je la complétais en regroupant toutes les œuvres d’Alfonso García Téllez, un spécialiste rituel otomi avec qui je travaillais au Mexique. Plus d’une centaine de pages manuscrites scannées, accompagnées de leur traduction et d’un long entretien de présentation en espagnol. Un travail de fourmi.

Un jour de 2009, Google me prévint que mon site allait migrer sur Google Site, leur nouvel outil, plus interactif, plus wiki, etc. Je sauvegardai mes données, faisais tout de même un test en ligne. Pas convaincu, je fermais tout. Depuis mon site se réduit à une seule longue page sur laquelle on peut télécharger tous mes textes publiés – sans exception. C’est tout. Plus simple, moins dépendant du bon vouloir de la multinationale (j’ai trouvé récemment des morceaux de mes anciens sites dans la Wayback Machine).

D’une manière générale, faisant partie des auteurs dont la rémunération ne dépend pas de la vente de leurs publications, il m’est toujours paru évident que tout ce que j’écrivais devait être disponible gratuitement en ligne, sans embargo, en version définitive. J’ai aussi très tôt souhaité publier mes textes dans des revues en ligne (Images Re-vues, Ateliers d’anthropologie), malgré la suspicion qui pèse souvent, chez mes aînés (ceux qui finissent par octroyer des postes), sur ce genre de moyen de diffusion.

J’en viens enfin à Internet Archive, la dernière révolution dans ma pratique de la recherche. Depuis 2007 je partage mon temps de travail entre enquêtes ethnographiques et recherches documentaires. Je fais partie de cette minorité d’anthropologues qui ne conçoit son travail que comme un art de la comparaison. J’élabore mes techniques et mes concepts petit à petit. À partir de problèmes plus ou moins précis, qui se définissent progressivement, je compulse une masse immense de littérature pour trouver le bon exemple, le bon phénomène culturel, la bonne situation qui me permettra d’agencer et d’enrichir mes comparaisons et de proposer de nouveaux outils conceptuels. Ils concernent, pêle-mêle, les conditions institutionnelles de la transmission des discours rituels, la sémiotique des écritures sélectives, les facteurs favorisant l’invention de l’écriture, etc.

Mes aînés faisaient à peu près la même chose, mais à partir d’une documentation beaucoup plus réduite. Il m’est possible grâce à Google, Wikipedia, aux bases d’articles et d’ouvrages en ligne (publiques, payantes ou pirates), aux catalogues unifiés de bibliothèques et, j’y viens, à Internet Archive, de circonscrire infiniment plus rapidement qu’auparavant la pertinence d’un exemple, d’un cas empirique, et d’évaluer les usages conceptuels que je peux éventuellement en faire.

Ce temps gagné, je peux le réinvestir dans une étude beaucoup plus complète des phénomènes culturels que je prends comme exemples. Là encore je peux tendre à l’exhaustivité dans la documentation de tel ou tel fait social que je décris, ce que les comparatistes ne se sont jamais vraiment attardés à faire. Et mon travail d’anthropologue tend à se brouiller avec celui de l’historien (je n’ai jamais trouvé de réelle pertinence épistémologique aux divisions disciplinaires – je vois ça comme un problème d’institution avant tout).

Par exemple j’ai travaillé pendant quatre ans sur les écritures sélectives inventées par des prophètes et des chamanes d’Amérique du Nord entre le 17e et le 19e siècle. Le livre sort très bientôt (Inventer l’écriture). La moitié de la documentation, j’y ai eu accès via Internet Archive – qui me permettait, entre autres choses, de lire des documents de Google Books auxquels je n’avais pas accès sur Google. L’autre moitié, que j’ai trouvée traditionnellement dans les bibliothèques (il faudra encore un peu de temps pour les remplacer), je l’ai le plus souvent identifiée et localisée sur le net.

Autant dire que sans Internet Archive, mon travail n’aurait pas été possible, ou alors il m’aurait demandé une vingtaine d’années de recherche. Maintenant il est vrai que ma situation était favorisée par le fait que je travaillais sur des phénomènes culturels situés en Amérique du Nord et concentrés entre le 18e et le 19e siècle – ce qui correspond assez précisément à ce que l’on peut trouver en majorité dans Internet Archive.

Mon dernier livre en date (sur les écritures des langues de signes, Le Geste et l’écriture) ne m’a demandé que six mois de travail. Certes l’outillage conceptuel était déjà largement élaboré dans le livre précédent. Mais j’ai pu utiliser les ressources du net au maximum de leurs capacités. Encore une fois, c’est Internet Archive qui, en me donnant accès à un livre de Lewis F. Hadley (dont il doit exister moins d’une dizaine d’exemplaires papier sur la planète), a servi de déclencheur à ma recherche.

Ensuite, en jonglant entre quelques bibliothèques parisiennes, Internet Archive, la défunte Library.nu (remplacée depuis…) et les classiques bases de textes en ligne, je suis parvenu à rassembler rapidement et à lire les douze pages de bibliographie sur lesquelles s’appuient mon récit et mon argumentation. Certes, à la fin, il faut combler des trous et un court séjour dans une bibliothèque américaine (car je travaille sur des phénomènes situés plutôt en Amérique) demeure indispensable. L’important n’est toutefois probablement pas là. Sans internet je n’aurai vu paraître ces deux livres qu’à cinquante et quelques années. J’en ai 36.

Ce que je viens d’écrire n’épuise pas les usages que j’ai faits du net à des fins de recherche. Pour certains, je les ai simplement oubliés, je n’essaie pas ici d’être exhaustif, seulement illustratif. Pour d’autres, c’est trop nouveau. Pour d’autres encore, il n’est pas temps d’en parler.

Cependant j’espère avoir réussi à faire comprendre, avec ces quelques mots, pourquoi j’ai été ému par la mort d’Aaron Swartz. Il a rendu mon travail possible. J’imagine qu’il n’était pas le seul. Je leur suis reconnaissant et je me sens solidaire de leur entreprise à tous.

We need to take information, wherever it is stored, make our copies and share them with the world. We need to buy secret databases and put them on the Web. We need to download scientific journals and upload them to file sharing networks. We need to fight for Guerilla Open Access.

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