Une nouvelle de Markoosie

L’écrivain inuit Markoosie Patsauq est né en 1941, près d’Inuakjuak dans la baie d’Ungava au Québec, au cœur du territoire connu aujourd’hui sous le nom de Nunavik. À l’âge de douze ans, il migra avec sa famille à deux mille kilomètres au nord de sa région natale : à Resolute Bay, sur l’île Cornwallis. Ce qui initialement devait être un séjour de deux ans devint, sous la coercition stratégique du gouvernement canadien, un exil de plus de trente ans.

Markoosie y continua d’abord son apprentissage de la chasse, de la navigation en kayak et de la conduite des chiens. Cependant il tomba rapidement malade et, après un diagnostic de tuberculose, dut rester trois ans séparé de ses parents dans un hôpital du lointain Manitoba. C’est dans ces circonstances difficiles qu’il apprit l’anglais.

Durant son adolescence, Markoosie développa une fascination pour les avions et décida de devenir pilote. Il poursuivit ses études à Yellowknife (Territoires du Nord-Ouest) jusqu’à obtenir, en 1968, le diplôme du centre d’entraînement des Sky Harbour Air Services de Goderich (Ontario). C’est ainsi qu’il devint pilote d’avion en Arctique, activité qu’il exerça durant douze ans, à la suite de quoi il devint « agent socioéconomique » à Inuakjuak.

À en juger par la liste de ses publications, Markoosie se consacra à l’écriture fictionnelle pendant une courte période de sa vie – de 1968 à 1973. Il écrivit Le Harpon du chasseur, son premier roman, en inuit avant de le traduire en anglais à la demande de James McNeill, alors « spécialiste en développement littéraire » de la région. Son second roman, Wings of Mercy (1972-1973), ainsi qu’une série de six courtes nouvelles, les Strange Happenings (1971), furent apparemment d’emblée rédigés en anglais. Markoosie publia également deux brèves autobiographies : en 1971 sur son apprentissage de l’aviation et en 1991 sur l’exil de sa famille à Resolute Bay.

Markoosie, écrivain inuit

Je propose ici la traduction française d’une des nouvelles de la série Strange Happenings. Elle fut publiée en 1971 dans le magazine North. Un des aspects qui me surprit à sa lecture, c’est que le texte obéit assez strictement à la logique narrative des récits de rencontre d’entités surnaturelles que j’avais étudiée lors de mon enquête chez les Sharanahua d’Amazonie. J’avais montré que ces rencontres avaient lieu dans des contextes de brouillage perceptif (pendant la nuit, sous la pluie) et que, très souvent, elles résultaient de détections contradictoires.

Chez les Sharanahua, les récits de rencontre d’entités surnaturelles venaient souvent s’inscrire dans le cadre des comptes rendus de chasse. Tous les jours, les hommes passent beaucoup de temps à se raconter les uns aux autres le récit de leur expédition de la matinée, que celle-ci se soit soldée par la prise de gibier ou non. Ces discussions ont une valeur informative fondamentale. Elles permettent d’actualiser les connaissances des uns et des autres concernant la présence de gibier à tel ou tel endroit, l’état de la forêt, des sentiers, etc. Elles jouent aussi un rôle important au cours de l’apprentissage de la chasse : elles permettent aux jeunes de cartographier la forêt, de mémoriser les différentes procédures permettant de détecter, à partir d’indices sonores, olfactifs ou visuels, la présence d’un gibier ou d’un prédateur et de les identifier correctement, etc.

Parfois un chasseur revient de son expédition avec un compte rendu d’une nature différente : il ne s’agit alors pas de la détection d’un animal mais de celle d’une entité surnaturelle (yoshi). On ne voit jamais une telle entité très clairement, mais une série d’indices permet de reconnaître sa présence. Ces récits sont structurés par un schéma très stable même si le détail des expériences diffère toujours. Ils s’inscrivent dans un contexte relativement anxiogène où toutes les ressources cognitives du chasseur sont orientées vers la détection d’agents, que ceux-ci soient le gibier recherché ou le prédateur redouté. La présence de l’entité surnaturelle est alors inférée à partir d’un échec au cours du processus de recognition de l’animal.

Par exemple, un récit raconte comment Cuscopidi, un habile chasseur sharanahua, entendit le bruit du grattement caractéristique d’un rongeur, ce qui lui permit de localiser assez précisément sa proie. Mais soudain, au lieu de percevoir l’animal ou un nouvel indice indiquant sa présence, il entendit, provenant du lieu sur lequel il dirigeait toute son attention, un vigoureux battement d’ailes. Un tel échec du processus de reconnaissance perceptive et l’attribution à un même agent de deux expressions indicielles se rapportant à deux entités hétérogènes est la signature du processus cognitif au moyen duquel un chasseur peut inférer la présence d’une entité surnaturelle.

La courte nouvelle de Markoosie est, entre autres choses, un exemple parfait de récit de rencontre d’entité surnaturelle.

***

La nuit de frayeur d’un homme courageux

Markoosie

Comme de nombreux Inuit, j’aime écouter des histoires à propos de mes ancêtres. Parfois elles sont étranges et difficiles à croire. Lorsque j’ai cherché à connaître les récits les plus étonnants, voici ce qu’on m’a raconté. On m’a dit que tout était vrai.

J’ai rencontré un homme d’âge mûr qui avait chassé durant toute sa vie et qui avait fait face à de nombreux dangers. C’est un homme courageux qui a souvent risqué sa vie. Mais, à en croire l’étrange histoire qu’il m’a racontée, il éprouva une fois une grande frayeur.

« Je sais que je ne suis pas l’homme le plus courageux du monde, mais je dois dire que je n’ai pas peur sans raison. Une nuit, j’ai eu très peur. Cette nuit-là, j’ai marché dans l’ombre de Satan.

« C’était un de ces jours sombres et nuageux de septembre. J’étais fatigué car j’avais chassé le phoque toute la journée. La nuit approchait et je savais que dans quelques heures la mer gèlerait à nouveau. Si je restais dans mon kayak, je savais que la glace le déchirerait et que je coulerais. Je me dirigeais donc vers le rivage le plus proche où j’entreposais mon kayak. Je plaçais quelques pierres à l’intérieur pour qu’il ne s’envole pas sous l’effet d’une forte bourrasque. J’étais fier de ce kayak. J’en avais fabriqué l’armature et ma femme s’était chargée du travail de couture : il n’avait jamais pris l’eau.

« J’étais parti très tôt le matin, avant même le réveil de ma famille. Avant de sortir, j’avais regardé ma belle épouse et mes quatre enfants qui dormaient à poings fermés, d’un sommeil paisible, et je m’étais dit : « Je dois trouver un phoque aujourd’hui, je n’aime pas que ma famille ait faim. S’ils dorment paisiblement maintenant, c’est que leur estomac est bien rempli. Nous avions du poisson et un peu de phoque, mais il n’en reste plus. Je dois trouver de la nourriture ».

« J’étais donc parti tôt ce matin-là et j’avais passé la journée à chasser. J’avais vu plusieurs phoques, mais j’avais manqué celui sur lequel j’avais tiré. Je n’avais fait mouche que lorsque l’obscurité était arrivée. J’étais heureux car maintenant ma famille aurait de quoi manger.

« Entre le moment où j’avais entreposé mon kayak et celui où je revins le chercher, la nuit était tombée. J’avais devant moi une marche de trois heures et je devais porter le phoque sur mon dos. J’avais déjà marché seul la nuit et j’étais heureux d’avoir de la nourriture pour ma famille.

« En peu de temps, je commençais à avoir très chaud. Je me mis alors à imaginer que toutes les grosses pierres bougeaient autour de moi. Mais chaque fois que je les regardais, elles restaient immobiles. Je souriais et je me dis que je me faisais vieux, que j’entrais peut-être dans ma seconde enfance.

« Une minute plus tard, j’entendis un cri perçant. On aurait dit un cri de douleur. Je regardais aux alentours mais ne vis personne. J’entendais le souffle et les bruits de pas de quelqu’un. Soudain je sentis une main me toucher le dos. Je me retournai immédiatement pour voir de qui il s’agissait. Il n’y avait personne. Je suais à grosses gouttes. Je me dis que j’imaginais toutes ces choses.

« C’est alors que j’entendis un bruyant battement d’ailes, semblable à celui d’un faucon. Je sentis même l’air bouger. Je regardais le ciel sans rien voir. Je continuais à entendre et à sentir le battement d’ailes. Je tentais instinctivement de me défendre en frappant l’air de mon fusil. C’est alors que retentit un hurlement déchirant, comme si un grand oiseau avait été touché par le fusil. Mais je ne voyais toujours rien.

« Je me mis à courir, mais je ne pouvais pas aller bien vite en portant le phoque. Pendant que je fuyais, j’entendis à nouveau un cri de faucon. Le battement d’ailes s’approchait. J’essayai de courir plus vite. Le bruit s’approchait de plus en plus. Je l’entendis juste au dessus de moi. Je sentis soudain que j’étais touché. Je tombais brusquement par terre. Je ressentis une grande douleur à l’arrière du cou. Épouvanté, je me débarrassais du phoque, l’abandonnais sur place et courais en direction de mon village. J’entendis le faucon revenir. Je m’arrêtais, armais mon fusil et me préparais au pire. Le cri et le battement d’ailes s’approchèrent. Je pris appui et, lorsque je sentis l’air se mouvoir autour de moi, je frappai aussi fort que possible. J’entendis un bruit sourd, comme si j’avais atteint quelque chose. Un autre grand cri retentit. Cette fois, on eut dit un humain. Puis vint le silence. Quand je me remis à courir, j’entendis encore un cri. On eut dit une femme effrayée. Je regardai autour de moi, je ne vis rien. Pourtant le cri semblait s’approcher toujours plus. Je me bouchai vainement les oreilles.

« Je courus, et courus, jusqu’à ce que quelque chose me fit trébucher. Je tombai de tout mon long. Je me retournai immédiatement pensant voir une femme m’attaquer. Il n’y avait toujours rien. Je me relevai et frappai l’air de toutes mes forces, avec mon fusil. Je sentis que je touchais quelque chose. Il y eut un grand cri, comme si ce quelque chose avait mal. Je ne voyais rien mais je sentais une présence et j’entendais toujours des bruits. Le cri s’affaiblit progressivement puis, après quelques minutes, il s’évanouit. Je restais là, tremblant, incapable du moindre mouvement. Je tentais de retrouver mon souffle. J’attendis une autre attaque. Rien ne vint. Je me dis que j’avais peut-être tout imaginé.

« Soudain j’entendis un bruit. Je me retournais vers l’endroit d’où le bruit provenait. Ce que je vis me fit presque m’évanouir. Sur ma droite, à une centaine de pieds, un énorme rocher s’avançait vers moi. Je me mis à courir aussi vite que mes jambes me le permirent. Je l’entendais rouler. Je regardai en arrière et le vis s’approcher. Je hurlai et courus encore plus vite. Le bruit cessa. Je regardai de nouveau : le rocher s’était immobilisé. Je poussais un soupir de soulagement. « Tout cela est impossible, me dis-je, je dois être en train de devenir fou ». Mais j’avais encore peur, plus encore qu’auparavant. Je courais sans m’arrêter jusque chez moi.

« Quand j’arrivais à ma tente, j’étais épuisé. Mes vêtements étaient trempés de sueur. Dès que je fus à l’intérieur, je m’écroulais sur le sol. Ma femme, déconcertée, avertit les voisins. Ils me mirent au lit. Ils me demandèrent ce qui s’était passé. Je leur répondis que rien ne s’était passé, que j’étais très fatigué.

« Lorsque je vis ma parka suspendue dans la tente, je m’aperçus avec horreur qu’elle était déchirée au niveau du cou. C’est alors que je me souvins avoir été attaqué par un faucon invisible. En voyant la déchirure, je laissai échapper un cri. Je n’avais cessé de me répéter que j’avais tout imaginé, mais maintenant j’avais la preuve que ce que j’avais entendu et sentis était réel. C’était difficile à croire, mais, encore une fois, il arrive d’étranges choses dans ce monde. Je n’avais qu’à faire avec.

« Quand ma femme et mes voisins virent ma réaction face à la parka, ils me pressèrent de m’expliquer. Je leur racontais alors ce qui s’était passé, tout en leur disant que je ne m’attendais pas à ce qu’ils me croient. J’avais moi-même du mal à me croire.

« Le jour suivant, j’étais reposé, l’esprit clair. En compagnie de trois hommes, je partis chercher le phoque que j’avais abandonné sous l’effet de la panique. Arrivé à destination, une autre surprise m’attendait. Lorsque nous atteignîmes le rocher qui m’avait semblé rouler dans ma direction, nous vîmes des traces qui montraient que le rocher s’était en effet déplacé. Tout avait été écrasé sur sa trajectoire. Aujourd’hui encore, si tu vas à cet endroit, tu pourras voir les traces laissées par le rocher pendant qu’il roulait vers moi. Cette nuit-là, j’ai marché dans l’ombre de Satan ».

Ici s’achève une autre histoire étrange. Nombreux sont ceux qui n’y croiront pas. Pour moi, il s’agit d’une histoire fantastique, peut-être même d’un rêve. Mais après avoir parlé avec l’épouse de cet homme puis avec les gens qui l’accompagnaient, je ne peux que dire qu’il arrive d’étranges choses, et que la science ne peut tout expliquer.

Références

Markoosie, « Strange Happenings II : A Brave Man Walks with Fear » (1971), North 18-2, p. 32-34. (Texte anglais de la nouvelle).

Markoosie, « In the Pilot’s Seat » (1971), The Beaver 301, p. 38. (Photographie de Markoosie).

Pierre Déléage, Le chant de l’anaconda. L’apprentissage du chamanisme chez les Sharanahua (2009), Société d’ethnologie, p. 34-41. (Schéma narratif des récits de rencontre d’entités surnaturelles).

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