Inventer l’écriture

À partir d’aujourd’hui en librairie

Couverture-V1Cet ouvrage est à la fois une étude historique et une réflexion théorique, à la découverte d’un phénomène méconnu : l’invention et l’usage d’écritures chez les Indiens d’Amérique du Nord. Entre le XVIIe et le XIXe siècles, des prophètes et des chamanes élaborèrent des techniques d’inscription originales afin d’assurer la transmission de discours cérémoniels. Ces écritures sont, pour la première fois, comparées les unes aux autres à partir d’un dépouillement le plus exhaustif possible, qui permet de démontrer que les Indiens d’Amérique des Nord inventèrent des écritures sélectives dont les principes de notation différaient profondément de ceux des écritures qui nous sont familières – tel l’alphabet latin.

Inventer l’écriture permet de formuler une hypothèse novatrice. Toutes les écritures, au moment de leur invention, furent des écritures attachées : elles étaient destinées à transcrire des discours rituels préexistants dans le cadre d’institutions qui en organisaient la transmission et la récitation. Ce renversement de perspective permet de renouveler la réflexion sur l’origine des grandes écritures apparues au cours de l’histoire de l’humanité, en Mésopotamie, en Égypte, en Chine et chez les Maya. Le problème de l’invention de l’écriture s’affranchit ainsi des approches évolutionnistes qui n’ont jamais su aborder correctement les écritures sélectives, mais aussi des approches sociologiques qui se contentent de lier l’apparition de l’écriture à la genèse de l’État.

Inventer l’écriture propose une série d’outils conceptuels permettant de répondre à une question simple : pourquoi les humains ont-ils à diverses reprises fourni l’effort intellectuel immense que nécessite l’invention d’une écriture ?

Pour en savoir plus, il est possible d’écouter l’émission Babylone du 18 novembre 2013 diffusée sur Espace 2. C’est par ici.

Un compte rendu d’Olivier Morin est paru dans Social Anthropology.

Dialogue nocturne entre un Allemand et un Bororo

Lutte du jaguar

Herbert écrivait à la lueur d’une bougie. 21 janvier 1934, village de Merúri, Mato Grosso, Brésil. La suite n’était que la copie du registre de baptême emprunté le matin même à un missionnaire salésien.

« Herbert ! Je sais que vous êtes là. Je dois vous parler. C’est moi, Tiago. »

Herbert hésita à ouvrir la porte. Tiago était devenu ces trois derniers jours son principal interlocuteur. Il l’avait présenté à de nombreux Indiens de Merúri, un village d’une centaine d’habitants, et grâce à lui et aux documents mis à sa disposition par les missionnaires, l’enquête ethnographique commencée depuis une semaine avançait rapidement. Mais son portugais d’ordinaire doux et réservé s’était doté d’une tonalité inhabituelle, abrupte et décidée.

Tiago était ivre. Peut-être était-il allé boire chez les orpailleurs de Poxoreu. Pour la première fois Herbert prit la mesure de son isolement. Les missionnaires résidents étaient partis plus tôt dans la journée au village voisin, à une vingtaine de kilomètres, régler une affaire dont il ne s’était pas soucié. Il était maintenant l’unique blanc de ce village bororo.

Pas une seconde il n’avait envisagé Tiago comme un danger. Il jugeait les hommes promptement, à leur apparence, et il avait rangé Tiago parmi les faibles. Au premier coup d’œil Herbert l’avait distingué des autres Bororo, grands, le port altier, les muscles saillants, l’air viril et décidé. Tiago était quant à lui rachitique, sa chemise déchirée laissait voir une musculature inachevée, la peau fine de sa poitrine soulignait chacune des côtes. Il se tenait un peu voûté et Herbert voyait dans son pas mal assuré un trait typique de l’Indien des missions, du Sauvage à demi-civilisé. Si on en venait aux mains Herbert savait qu’il aurait facilement le dessus. Il hésitait tout de même à répondre et restait assis devant son écritoire, immobile, attendant que Tiago s’éloigne, même s’il se savait trahi par la lueur de la bougie.

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