Dialogue nocturne entre un Allemand et un Bororo

Lutte du jaguar

Herbert écrivait à la lueur d’une bougie. 21 janvier 1934, village de Merúri, Mato Grosso, Brésil. La suite n’était que la copie du registre de baptême emprunté le matin même à un missionnaire salésien.

« Herbert ! Je sais que vous êtes là. Je dois vous parler. C’est moi, Tiago. »

Herbert hésita à ouvrir la porte. Tiago était devenu ces trois derniers jours son principal interlocuteur. Il l’avait présenté à de nombreux Indiens de Merúri, un village d’une centaine d’habitants, et grâce à lui et aux documents mis à sa disposition par les missionnaires, l’enquête ethnographique commencée depuis une semaine avançait rapidement. Mais son portugais d’ordinaire doux et réservé s’était doté d’une tonalité inhabituelle, abrupte et décidée.

Tiago était ivre. Peut-être était-il allé boire chez les orpailleurs de Poxoreu. Pour la première fois Herbert prit la mesure de son isolement. Les missionnaires résidents étaient partis plus tôt dans la journée au village voisin, à une vingtaine de kilomètres, régler une affaire dont il ne s’était pas soucié. Il était maintenant l’unique blanc de ce village bororo.

Pas une seconde il n’avait envisagé Tiago comme un danger. Il jugeait les hommes promptement, à leur apparence, et il avait rangé Tiago parmi les faibles. Au premier coup d’œil Herbert l’avait distingué des autres Bororo, grands, le port altier, les muscles saillants, l’air viril et décidé. Tiago était quant à lui rachitique, sa chemise déchirée laissait voir une musculature inachevée, la peau fine de sa poitrine soulignait chacune des côtes. Il se tenait un peu voûté et Herbert voyait dans son pas mal assuré un trait typique de l’Indien des missions, du Sauvage à demi-civilisé. Si on en venait aux mains Herbert savait qu’il aurait facilement le dessus. Il hésitait tout de même à répondre et restait assis devant son écritoire, immobile, attendant que Tiago s’éloigne, même s’il se savait trahi par la lueur de la bougie.

« Herbert, il ne faut pas avoir pas peur ! Je vais entrer. »

Tiago poussa la porte avec précaution. Les contours fatigués de son visage se dessinèrent lentement. Ses yeux à moitié fermés étaient injectés de sang. Il ne portait pas son arc. Il fit quelques pas en direction d’Herbert puis sembla changer d’avis et prit appui avec maladresse sur une planche de soutènement. Il examina rapidement les papiers et les livres, reprit son souffle, et en regardant fixement le sol il reprit la parole.

« Vous ne savez rien Herbert. Vous croyez connaître les Bororo. Vous posez des questions toute la journée sur ce que font les hommes, sur ce que font les femmes, sur ce que font les enfants. Et vous croyez comprendre. Mais vous ne savez rien. Rien.

– Vous avez certainement raison », répondit Herbert le plus distinctement possible, pour ménager Tiago et s’accorder le temps de choisir l’attitude adéquate.

Pour avoir passé plusieurs années dans une garnison militaire Herbert savait parler à un homme ivre. Il pensait aussi avoir appris à parler aux Indiens, néanmoins la situation présente l’embarrassait. Devait-il regarder Tiago dans les yeux ? Lui fallait-il d’emblée s’assurer une position dominante ? Il ne pouvait certainement pas se laisser insulter. Mais il savait aussi que seule la patience pouvait apaiser un homme ivre, cette même patience qu’il observait dans ses rapports avec les Indiens, qui lui permettait de recueillir les informations dont il avait besoin. Il opta pour un silence temporaire.

« Je vais vous dire ce qu’il faut savoir pour connaître les Bororo, Herbert. Pour connaître les Bororo vous devez d’abord me connaître. Je suis les Bororo. Je suis Bororo depuis trente ans ou peut-être dix. Je ne sais plus vraiment. »

Tiago était égaré. Son coude glissa. Il sembla engager un mouvement mais n’y parvint pas. Il regarda Herbert comme jamais auparavant, les yeux fixes, le toisant. Herbert l’avait toujours vu jeter de temps à autre de brefs coups d’œil à son interlocuteur, évitant autant que possible d’interrompre la contemplation de ses pieds nus. Son regard malgré l’ivresse s’était maintenant fait sévère. Tiago ne s’approcha toutefois pas d’Herbert. La lumière de la bougie projetait son ombre sur le toit. Il devenait impressionnant, intimidant presque.

« Je suis né il y a longtemps. Mon père était un chef je crois. Il m’a sauvé quand j’étais tout petit. Les maladies décimaient les Bororo. C’était le mauvais rêve d’une femme m’a-t-on dit. Les anciens avaient décidé de tuer les nouveaux nés je ne sais plus exactement pourquoi. On les recouvrait de plumes et de duvet, surtout autour de la bouche et du nez. Puis on les étranglait en chantant. Mon père m’a sauvé ce jour-là. Il a fui les Bororo et il est venu chez les Pères, au village. Celui où ils sont partis ce matin. »

Herbert avait saisi un crayon, une feuille vierge, et il avait noté quelques mots. Il lui faudrait se souvenir de cette histoire d’infanticide. Peut-être s’agissait-il d’une coutume traditionnelle ? Ou alors fallait-il voir là une réaction désespérée face à une maladie inconnue ? Peut-être Tiago mentait-il ? Ou étaient-ce ses parents qui avaient entretenu une légende autour de sa jeunesse ? Sa mémoire, embrouillée par l’alcool, mélangeait-elle un récit mythique à la réalité ? Tiago poursuivait.

« Les chefs de Tachos disent qu’ils m’ont sauvé. Mais c’est un chef bororo qui m’a sauvé. Peut-être n’aurais-je pas dû vivre ? Les anciens chefs des Bororo avaient peut-être raison. »

Herbert ne comprenait plus. Il cessa d’écrire, regarda Tiago d’un air interrogatif. Tiago fixait toujours le sol. Il continua.

« Mon père était un chef, il aurait dû être chef s’il ne m’avait pas sauvé. Ma mère et ses parents bokodori exerae m’auraient certainement étranglé pour conserver leurs richesses. On me l’a laissé entendre mille fois. À cause de moi mon père fut pauvre. Il dut travailler. Les chefs de Tachos voulurent le faire travailler. Ils lui donnèrent une bêche et ils le firent travailler.

– Qui étaient les chefs de Tachos ? demanda Herbert.

– Les gens de Dom Bosco. Ils venaient d’arriver à la colonie Teresa Cristina. Le chef Antonio, c’est lui qui a fait travailler mon père. »

Herbert essayait de débrouiller le sens des paroles de Tiago. Il s’était détendu. Le monologue de Tiago lui avait fait oublier la violence de son entrée. Il écrivit Thiago Marques sauvé d’un infanticide, réfugié chez les missionnaires salésiens de Tachos, début du siècle. Chef bororo (boeimigera) = « chef » salésien ? Cette prise de notes lui parut soudain ridicule face à l’évident désarroi de Tiago. Il aurait voulu faire un geste de réconfort mais il ne savait par où commencer. Non seulement il se sentait incapable d’imaginer précisément comment les Bororo se réconfortaient entre eux, mais jamais, à Wiesbaden comme à São Paulo, il n’avait su improviser ces gestes que l’on attend sans les demander. L’ivresse avait désinhibé Tiago et son discours était imprégné d’émotions qu’il n’avait certainement pas l’habitude d’exprimer. Herbert n’appréciait guère cette situation. Devait-il le rudoyer un peu comme il aurait fait avec un cadet de Potsdam ? Ou fallait-il faire un pas en sa direction, le prendre par l’épaule, le raccompagner chez lui ? Il demeura assis, maintenant la distance qui le séparait de Tiago, debout, adossé au mur, aveuglé par la lueur faiblissante de la bougie.

Il posa ostensiblement son crayon, essayant ainsi de faire comprendre à Tiago qu’il n’était plus question d’ethnographie, qu’il était disposé à l’écouter vraiment. Tiago ne se rendit compte de rien, la présence d’Herbert paraissait ne plus lui importer. Il continuait à parler, d’une voix de plus en plus posée. Il étouffait parfois un sanglot mais peut-être était-ce une illusion ou un de ces malentendus auxquels Herbert s’attendait toujours quand il séjournait chez les Indiens.

« Les Bororo ne voulaient pas de moi. Ils m’ont donné aux Pères. Les Pères, eux, avaient besoin de moi. Ils m’ont tout appris. Je ne me demandais pas si je voulais apprendre, j’apprenais seulement. Je ne me posais pas de question. Ils m’ont appris à parler portugais, et aussi plus tard à parler français et italien. Ils m’ont appris à écrire. Ils m’ont appris à jouer de la flute. J’étais très bon, meilleur que tous les autres élèves.

« Le chef Antonio est devenu mon père. Il m’a dit que je pouvais aller au collège de Cuiabá, avec les blancs. J’ai obéis. Je suis devenu encore meilleur. Mes habits étaient de bonne qualité, toujours bien lavés. Je prenais soin de moi, mes ongles étaient propres, mes cheveux coupés. Je restais assis dans la salle de classe et j’écoutais les Pères. Je ne voyais plus les Bororo, je les avais presque oublié. Je connaissais mal les autres élèves. Je crois qu’ils ne m’aimaient pas. Mais les Pères m’aimaient beaucoup, surtout le chef Antonio. »

Herbert songea à son bref passage à Cuiabá, une petite ville de la savane du Mato Grosso enrichie par le commerce de l’or puis des diamants. Il imagina Tiago flânant sur la place de l’église comme lui-même l’avait fait une dizaine de jours plus tôt. Ces rêveries s’évanouirent bientôt devant l’image du jeune Indien à la franche régulière qui devait passer son temps enfermé dans l’internat du collège religieux de São Gonçalo. Tiago n’avait probablement eu aucun contact amical ni même durable avec les Brésiliens de Cuiabá. Il avait été le jouet des missionnaires, destiné à devenir une pièce maîtresse de leur stratégie d’évangélisation des Bororo, un parfait prosélyte sachant se tenir assis durant de longues heures à l’écoute de ses supérieurs. Tiago poursuivait posément le récit de sa vie.

« Le chef Antonio m’a emmené à Rio de Janeiro. Il m’a emmené de l’autre côté de l’océan, à Paris et à Rome où j’ai rencontré le Saint Père. À Turin j’ai vu des avions. Les Pères riaient parce que je les appelais grands oiseaux, mais il n’y avait tout simplement pas de mot adéquat dans ma langue. J’étais très jeune et pourtant j’ai beaucoup voyagé. Je connais votre monde. J’en sais autant que vous. »

Tiago avait déjà évoqué ces voyages devant Herbert. C’était même à peu près la première chose qu’il lui avait dite. Il avait calculé que Tiago devait avoir une quinzaine d’années lorsqu’il était allé en Europe. Ce qui expliquait peut-être pourquoi il semblait ne se souvenir de rien de particulier, si ce n’est du pape et des avions. Herbert l’avait pressé de questions sur Rome, qu’il connaissait bien, et aussi sur Paris, mais Tiago n’avait su formuler que de décevantes banalités sur la richesse et la gentillesse des Salésiens. Herbert s’était alors souvenu d’une de ses lectures à la bibliothèque de la Friedrich-Wilhelm Universität, lorsqu’il étudiait la science anthropologique. Comme tous les étudiants américanistes il avait lu des extraits de la correspondance entretenue au XVIIIe siècle par les missionnaires jésuites. L’un d’entre eux, qui s’intéressait aux Indiens de Guyane, remarquait que ceux qui passent en Europe n’y trouvent rien de si curieux. Un entre autres qui eut l’honneur de voir la Cour de France, et les beautés de Versailles, n’y trouva rien de si beau que quelques animaux de son pays qu’il vit dans la ménagerie. Le passage l’avait suffisamment étonné pour qu’il le recopiât dans un carnet. Tiago incarnait à la perfection l’un de ces Indiens blasés. Peut-être ne peut-on apprécier que les petites différences. Quand l’écart se creuse il devient invisible. Il ne posa plus de questions.

Il se sentait un peu las, se demandant s’il devait se considérer offensé par Tiago qui ne cessait de lui rappeler, par provocation certainement, la supériorité de son savoir. Un Tiago qui saurait tout de l’Europe et des Bororo face à un Herbert ignorant. Cette comédie lui parut pathétique. Tiago essayait de se persuader qu’il suffisait d’inverser l’ordre des choses en paroles pour que la réalité se plie à ses désirs. Lui revint alors à l’esprit cette phrase pourtant stupide rapportée il y a un demi-siècle par un explorateur et reprise à l’envi dans les cénacles parisiens, Les Bororo sont des araras, phrase prononcée par un Bororo et détournée pour illustrer le caractère prélogique des fonctions mentales dans les sociétés inférieures, l’incapacité des Indiens à distinguer une contradiction, phrase qui aurait été bien vite oubliée avec les spéculations fantaisistes qui l’accompagnaient, si son allitération ne l’avait rendue si mémorable. Il sembla à Herbert que Tiago, l’Indien dont les missionnaires lui avaient tant vanté les qualités de raisonnement, dignes d’un mathématicien, que pour une fois Tiago personnifiait un de ces Bororo qui n’existent qu’à Paris. Il le méprisa.

« Quand je suis revenu en pays bororo, continuait Tiago, les Pères ont voulu faire de moi un maître d’école. Ils disaient que les enfants bororo m’entendraient mieux, que je parlais leur langue, que je comprendrai leurs sentiments. Le Père Antonio m’a alors montré l’école de la mission bororo de Sagrado Coração. Elle était très différente de l’école de Cuiabá, beaucoup plus petite, avec une seule grande table et deux bancs. Les craies manquaient pour écrire au tableau. Les enfants n’avaient que des costumes usés qui se salissaient très vite.

« Surtout, les Bororo ne comprenaient rien. On ne peut instruire les enfants en les gardant à l’école seulement deux heures par jour. Il faudrait pouvoir les forcer à rester assis, en rangs, les uns derrière les autres, comme au collège de Cuiabá. Sans ça ils ne retiennent rien, ils écorchent les mots portugais, ils demeurent illettrés, ils oublient tout, ils restent stupides, ignorants.

« Je l’ai dit et répété aux Pères mais ils ne voulaient pas entendre, même le Père Antonio. Ils voulaient que ces petits Bororo apprennent à travailler, qu’ils retiennent leurs prières, mais ce n’était pas possible ainsi. Je me sentais impuissant et inutile.

« Je m’ennuyais. Les Pères me confièrent des tâches que j’accomplis à la perfection. Je traduisis dans ma langue l’histoire du monde selon Dieu et aussi l’histoire du Brésil. Je faisais ce qu’ils voulaient. Je le faisais bien. Mais ça ne servait à rien. Les petits ne lisaient pas. Ils ne progressaient pas. Ils oubliaient tout. Je m’ennuyais. »

Herbert s’ennuyait aussi. Le récit de Tiago était à présent devenu terriblement banal. Il lui semblait entendre un maître d’école de Wiesbaden, l’un des collègues de son père. La situation était pourtant différente. La complainte des maîtres d’école allemands sur la nullité de leurs élèves avait eu le temps de devenir traditionnelle tandis que Tiago était le premier Bororo à la formuler. La vie de Tiago constituait peut-être le cas exemplaire d’un individu réagissant à l’influence de la civilisation. L’idée lui rendit courage, il redressa à l’aide d’un crayon la mèche de la bougie et renouvela son attention aux lamentations de l’Indien.

« C’est grâce à moi que les Pères ont appris notre langue, voyez-vous. Ils ont recopié mes textes et les ont mis dans un gros livre. Dans ce livre que vous avez sur votre table. Vous l’avez certainement lu et maintenant vous croyez connaître les Bororo. »

Herbert regarda l’épais volume. Il l’avait apporté à Merúri en même temps que son ancien exemplaire d’Unter den Naturvölkern Zentral-Brasiliens, l’ouvrage qui avait ravi sa jeunesse et qui expliquait sa présence au cœur du Mato Grosso. Le livre du missionnaire italien était quant à lui indigeste et de nombreuses pages n’en étaient pas encore coupées. Il se souvint néanmoins d’une photographie qui l’avait marqué : un missionnaire était assis sur un confortable fauteuil, une Bible dans la main droite, tandis qu’un Indien se tenait derrière lui un peu en retrait. Il feuilleta le livre, retrouva rapidement l’image. La légende indiquait qu’il s’agissait de Tiago, vingt ans auparavant. Il n’était pas reconnaissable. Vêtu d’une belle veste boutonnée, portant chemise blanche, cravate et souliers neufs, il paraissait détendu, le regard assuré, la main gauche dans la poche, l’autre appuyée sur le dossier du fauteuil. Le contraste ne pouvait être plus grand entre ce jeune homme bien élevé, subordonné au missionnaire italien mais clairement satisfait de lui-même, et l’épave plaintive et arrogante qu’il considérait maintenant sous la lumière renouvelée de la bougie.

« Voilà qui j’étais alors, un élève parfait. J’avais vaincu mille difficultés. J’écrivais des livres pour les nouveaux chefs. Le Père Antonio le savait bien. Mais je m’ennuyais dans leur école inutile. Ils ont ensuite voulu que je travaille dans leur nouvel observatoire météorologique, que je tienne le registre des températures, des choses comme ça. C’était encore plus fatiguant, encore moins utile. Ils me payaient très peu.

« Les Pères sont avares. Ils sont riches mais ils gardent l’argent pour eux. Un jour j’ai accompagné le Père Antonio en ville. Il voulait que je sois avec lui, que je l’aide à demander de l’argent pour les Bororo. Nous avons rencontré des gens riches, des gens qui venaient de São Paulo ou de Rio de Janeiro. Nous les avons convaincu de donner de l’argent aux Bororo. Mais je n’ai plus jamais vu cet argent. Les Pères l’ont gardé pour eux. Peut-être pour construire cet inutile observatoire, peut-être pour réparer leur réfectoire, peut-être pour bien manger. Je n’ai jamais profité de cet argent. Et les Bororo non plus. Les Pères gardaient tout pour eux.

« À cette époque les chefs m’ont dit qu’il était temps de me marier. Peut-être qu’il n’y a rien à de dire de plus là-dessus. Je crois que je l’ai aimée. »

Tiago devint soudain silencieux. Herbert savait ce qu’il en était de ce mariage. Il l’avait deviné au fil de leurs conversations sur les moitiés, les clans, les noms, les mariages et les enfants. Tiago ne parlait pas de cet aspect de sa vie, il l’évoquait de manière assez abstraite, neutralisant les émotions qui pouvaient s’y attacher. Il avait épousé une fille de son âge, Maria Luisa, connue aussi sous le nom d’Aráre Erúgu. De leur union était née une fille et Tiago se considérait comme le père de leur deuxième enfant, un fils qui n’était pourtant pas de lui.

Herbert avait rencontré Maria Luisa à plusieurs reprises, lorsqu’il allait chercher Tiago dans sa maison pour continuer l’enquête. Il n’était cependant pas parvenu à deviner si elle parlait ni même si elle comprenait le portugais. Elle avait pris le parti de l’ignorer. Il n’y avait apparemment aucune agressivité dans son attitude. Herbert avait simplement l’impression de ne pas exister en sa présence. Chaque fois qu’il avait essayé de capter un regard, de stimuler un sourire, d’adresser une parole en bororo, il s’était heurté à un mur d’indifférence, comme si elle souhaitait nier le travail rémunéré que Tiago effectuait pour lui.

Un missionnaire lui avait expliqué que Maria Luisa était malheureuse depuis son mariage catholique avec Tiago. Elle rencontrait d’autres hommes, se laissait séduire, se moquait sans cesse de son mari légitime qu’elle jugeait incapable, faible, paresseux. Herbert en avait conclu que les femmes bororo étaient moins opprimées que les femmes allemandes, servantes obéissantes, maîtresses de maison, gardes-malade fidèles et attentionnées à qui le divorce était interdit. Les femmes bororo se sentaient plus libres d’exprimer leur mécontentement, leur désamour. Elles n’hésitaient pas à changer de compagnons, signe d’une grande exigence morale. Et si les missionnaires n’avaient pas embrigadé le pathétique Tiago dans l’idéal irréel d’un serment éternel, il était évident que son union avec Maria Luisa n’aurait pas duré, tant les Bororo semblaient avoir été labiles sur ces aspects de la vie d’un couple avant l’arrivée des Salésiens. Herbert avait même envisagé écrire un texte à ce sujet, projet qu’il avait au cours de la semaine abandonné.

Les dernières lueurs de la flamme vacillaient, la bougie allait bientôt s’éteindre. Tiago disparaissait maintenant dans son ombre. Il semblait s’être recroquevillé. La pause s’éternisait. Déjà Herbert réfléchissait à un moyen poli de lui signifier son désir d’aller dormir. Tiago faisait certes un bel objet de science mais il était fatiguant et sa mollesse, son ivresse, son apathie l’avaient transformé en un individu méprisable, un vaincu incapable de s’imaginer un destin.

La voix de Tiago retentit à nouveau, surgie cette fois de l’obscurité. Herbert ne le distinguait plus, il ne percevait qu’une parole désincarnée.

« Les Pères m’ont déçu. Ils m’ont menti. Leurs promesses étaient de fausses promesses. Ils ne m’ont rien donné. Ils ne m’ont rien permis. Ils m’ont obligé à rester avec elle. Je n’avais plus la force de rien faire. J’ai quitté la mission. J’ai quitté l’école, l’observatoire. Mes vêtements se sont usés. Mes cheveux ont poussé.

« J’avais échoué à devenir l’un d’eux. Je m’en rendais compte en les regardant. Ils n’avaient jamais voulu que je sois leur égal. Ils m’observaient et sous mon costume repassé ils voyaient l’étui pénien. Ils voulaient que je reste sauvage. Je ne les comprenais plus. Je devenais conscient que jamais je n’aurai assez d’argent pour aller ailleurs, pour vivre dans les grandes villes du Brésil ou de l’Europe, que jamais plus les Pères n’essaieraient de m’aider. Ils n’ont pas voulu faire de moi un vrai civilisé. Ils ont utilisé mon costume, mon portugais, mes textes pour gagner de l’argent, pour pouvoir être les chefs des Bororo. Ils n’ont jamais pensé m’affranchir. J’ai mis longtemps à comprendre les Pères, à comprendre les barrages qu’ils installeraient dorénavant sur mon chemin. Quand enfin j’ai compris je suis parti.

« J’ai voulu être un Bororo.

« Je n’étais plus un Bororo depuis longtemps. Les Pères me posaient sans cesse des questions sur ma langue, sur les coutumes des Bororo. Mais moi-même, depuis longtemps, je n’étais plus bororo. Maria Luisa le savait mieux encore que tous les autres.

« Je me suis alors souvenu d’Ukeiwaguúo. Les Pères m’avaient fait écrire son savoir. Avec ce savoir, avec mes textes ils avaient fait le livre, celui à la photographie. Le chef Ukeiwaguúo était alors mort depuis dix ans. Toute sa vie il avait combattu les blancs. Il était grand, fort, musclé. Son regard était dur et droit. Il semblait défier quiconque l’approchait. Il venait d’une famille pauvre, du clan Paiwoe, mais il était toujours bon et généreux pour les Bororo. Il parlait et tous obéissaient. Il était le plus grand des Bororo.

« J’ai voulu être comme lui. C’est la vérité et ce n’est pas la vérité. J’ai voulu faire comme lui, parler comme lui, m’exprimer comme lui. J’ai voulu connaître sa vérité, suivre son chemin, me rendre là où il était allé. Je suis parti le premier et je ne suis pas parti le premier, je suis parti le dernier.

« Alors la chasse a commencé, la chasse au tapir, au pécari, au tamanoir, au tatou, au paca, à l’agouti, au coati, au singe hurleur, à l’hocco, à la pénélope, à la colombe, au tinamou. Alors la pêche a commencé, la pêche à la dorade, au piraputanga, au pacu, au papalama, au piaba-assu et à tous les autres lambaris. Avec solennité et élégance. Avec fêtes et chants.

« J’ai voulu faire, j’ai voulu dire, j’ai voulu parler, j’ai voulu m’exprimer. Mais mes yeux, ma tête, mes oreilles n’étaient pas formés. Mes yeux remuaient trop, mes oreilles tremblaient trop, je n’y parvenais pas. Je voulais faire comme les Bororo, dire comme les Bororo, parler comme les Bororo.

« J’ai voulu retrouver ce que mes chefs et mes parents m’avaient enseigné, ce qui aurait du être conservé dans mes yeux, dans ma tête, dans mes oreilles. Voilà ce que j’ai souhaité faire, dire, exprimer. C’est ainsi que j’ai parlé.

« Pourquoi n’y suis-je pas parvenu ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais tué le jaguar. Je n’aurai jamais pu lutter contre le jaguar, corps à corps, avec mon arc comme seule arme. Je n’aurai jamais pu briser les mâchoires du jaguar à mains nues. C’était trop tard. C’est peut-être parce qu’ils avaient vu en rêve ce que je deviendrai que mes parents m’ont nommé, dans ma langue, Ocelot. Un chat maigrelet et inoffensif et non une bête puissante, maîtresse de tous. C’est peut-être pour cela. »

Herbert ne comprenait plus que des bribes du discours de Tiago. Il était exaspéré par cette pathétique démonstration d’impuissance dissimulée par l’obscurité. Il chercha en tâtonnant la boîte d’allumette qu’il savait avoir posé sur le rebord de la table et alluma une nouvelle bougie. Tiago réapparut. Il était assis sur le sol, les genoux repliés sous le menton. Herbert se demanda comment chasser ce triste sujet d’étude de la maison.

Après un long silence il fut surpris de voir Tiago se relever lentement. Il essuya une larme d’un geste discret. Il paraissait dessoûlé. Ses mouvements et sa posture avaient perdu de leur approximation. Il ne fixait plus le sol des yeux mais son regard ne rencontrait toujours pas celui d’Herbert. Il se contentait d’observer un horizon imaginaire.

« Ukeiwaguúo était un grand homme. Il a lutté contre les blancs aussi longtemps qu’il le fallait puis il s’est allié à eux le moment venu. Bien que pauvre il était riche de tous les savoirs des Bororo. Ses gestes sont restés dans la mémoire bororo. Tous se souviennent de lui, tous les Bororo. Même les Pères se souviennent de lui. Il a trouvé sa continuation. Ses gestes continuent aujourd’hui, ils sont présents dans nos yeux, dans nos oreilles, dans notre tête. Tout le monde parle de lui et pourtant il est mort il y a vingt ans. Même les jeunes bororo connaissent ses gestes, sa vie, son nom. Il est entré dans la continuité des Bororo. Ukeiwaguúo était un grand homme.

« Ukeiwaguúo a dit un jour Quand je serai mort je reviendrai. Mon âme, mon aroe, ne mourra jamais. Je n’avais pas compris alors, ou pas assez. Je ne savais pas que c’était en nous qu’il trouverait sa continuation, dans nos yeux, dans nos oreilles, dans notre tête. Maintenant j’ai compris ce que voulait dire Ukeiwaguúo, le grand homme.

« Herbert, vous devez savoir, vous devez désormais comprendre. Je serai moi aussi un grand homme. Malgré tous les barrages de ma vie, malgré les Pères, malgré les Bororo, malgré vous. Je ne serai pas un chef car je ne suis pas assez fort. Personne ne m’écoute et on me dit paresseux. Je ne serai un chef ni chez les Pères ni chez les Bororo. Mais je serai tout de même un grand homme.

« Comme Ukeiwaguúo je ne mourrai pas. Je trouverai ma continuation, je fascinerai sans convaincre et les jeunes me suivront sans que j’aie à leur parler. Ils assureront ma continuation, dans leurs yeux, dans leurs oreilles, dans leur tête. Ils se souviendront de moi, ils feront de moi un grand homme.

« Car je prépare ce qui me fera entrer dans la mémoire des Bororo. Seul, rejeté des uns et des autres je prépare mon œuvre. J’écoute tout autour de moi. Je retiens tout. J’observe tout. Je ne dis rien. On ne me demande rien. Mais tout est dans ma tête. Et tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai écouté, un jour, bientôt, je l’écrirai. J’écrirai des milliers de pages. J’inscrirai sur des milliers de pages la continuité des Bororo. Je trouverai ainsi ma continuation. Je serai l’écrivain. Et alors, plus encore qu’Ukeiwaguúo, on se souviendra de moi. Chez les Bororo, chez les Pères, chez les gens comme vous, Herbert. Oui je serai encore là. C’est ainsi que je deviendrai un grand homme. »

À ces mots prononcés avec rage, avec une violence qui transfigurait Tiago, Herbert se sentit vaciller. Puis, comme si l’ombre de Tiago était soudain devenue un miroir brisé, tout lui revint, tout ce qu’il n’avait pas voulu reconnaître en Tiago. Herbert se souvint de ses propres parents, de son père mathématicien, de son grand-père marchand d’armes, de sa mère asservie, de ses parents qui avaient décidé de son destin bien avant sa naissance, qui l’avait enfermé dans des attentes vaines à la hauteur desquelles il n’avait pu se hisser. Il se souvint de son éducation militaire, de son désespoir durant la guerre, quand son jeune âge lui avait interdit de mener le combat au front, de ce mépris muet avec lequel le regardaient ses aînés et sa famille, de la frustration qui l’avait envahi et qui l’avait fait fuir loin d’Allemagne dans la lointaine Amérique du Sud, lieu de ses lectures d’enfant, lieu où les aventures remplaceraient le combat, où il rencontrerait enfin l’héroïsme, où il deviendrait lui aussi peut-être un grand homme. Il se souvint de son épouse, Ulla, de son engagement enflammé pour l’union libre, de leur mariage bancal dans lequel il ne parvenait pas à déterminer sa propre position, de cette journée du 30 août 1932 à Berlin où Clara Zetkin, la mentor d’Ulla, avait prononcé un discours devant le Reichstag qui avait laissé sur leur couple une trace indélébile, un ultime et inutile appel aux millions de femmes encore entravées par les chaines de l’esclavage, un discours où elle décrivait dans une colère froide l’abominable terreur qui allait s’abattre sur l’Allemagne, sur l’Europe peut-être. Il se souvint de ses illusions sur la science qu’il perdit en peu de temps à la Friedrich-Wilhelm Universität, atterré par le dogmatisme naïf de ses professeurs, par leur manque d’ambition, par leur sensibilité émoussée, par leur satisfaction casanière, par leur paresse face à la menace fasciste. Il se souvint de son échec cinglant, qu’il avait tenté d’oublier en traversant l’océan, de ce roman vaguement conradien, semblable à toutes les rêveries des gens de son espèce, qu’il avait écrit avec fougue dans un moment d’enthousiasme lyrique et dans lequel il avait mêlé ses frustrations militaristes, ses fantasmes d’aventures en Amérique et les sentiments ambivalents que lui inspiraient les idées d’Ulla sur la vie maritale, roman qui, lorsqu’il l’avait achevé, lui était enfin apparu comme ce qu’il était, une œuvre petite et mauvaise, dénuée du souffle et de la grandeur qu’il jugeait seuls dignes de passer à la postérité.

Tout ceci apparut à Herbert en l’espace d’un instant. Il vit dans le miroir que lui offrait Tiago tout ce qu’il aurait souhaité laisser s’effacer dans l’Allemagne maudite. Et tandis que Tiago, redressé, semblait maintenant confiant, les yeux absorbés par le destin secret qu’il était convaincu d’accomplir un jour, Herbert, effondré, ne put réprimer un faux mouvement qui vint faire chuter la bougie. La flamme ne s’éteignit cependant pas immédiatement et Tiago, s’apercevant de la présence d’Herbert, qu’il avait peut-être oublié, le regarda avec étonnement. Mais il ne fit aucun geste en sa direction. Il se contenta de marcher vers la porte et sortit comme il était entré.

Épilogue

Herbert Baldus (1899-1970) devint professeur d’anthropologie à l’Ecole de sociologie et de politique de l’Université de São Paulo. Il fut l’un des grands fondateurs institutionnels de la science anthropologique au Brésil. Ursulla Mary Hassenpflug et lui divorcèrent en 1935. Elle se remaria au Brésil. Lui non. Il écrivit des poèmes toute sa vie mais ne les publia jamais. Il aimait dire à ses amis, Ce que j’aime vraiment c’est la littérature, l’anthropologie n’est que ma vache laitière.

Tiago Marques Aipoburéu (1897-1958), connu aussi sous le nom d’Akirío Boróro Keggéu, retourna vivre à partir de 1938 à la mission de Sangradouro. Pendant vingt ans il écrivit ce qu’il savait des Bororo. Les Salésiens César Albisetti et Angelo Jayme Venturelli publièrent ces textes sous leurs noms. Tiago parlait quant à lui de cette œuvre de plus de 2000 pages comme de son encyclopédie.

Autographe2A

(Version révisée le 17 novembre 2014)

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