Histoire de Pilima (1/3)

1. Pilima lecteur

20 février 2013. Je suis sur l’une des rives du fleuve Maroni, en train de filmer le chamane le plus réputé des Wayana de Guyane française, Pilima. Je compose tranquillement mon cadrage et tout en réglant la rotule du trépied, je demande à mon collaborateur, Mataliwa, de chasser le chien qui s’est allongé derrière le principal protagoniste du film. Soudain Pilima commence à chanter. Je n’ai que le temps de déclencher l’enregistrement et de resserrer l’articulation de la rotule.

Tenkowa mënmëkja talëna mënmëkja kawë / Tenkowa nai mënmëkja talëna mënmëkja kawë / Aikom henetatën kapunak tantanpo kawë / Tantanpo kawë tantanpo kawë / Aikom kapunak tantanpo kawë / Aikom kawë aikom kawë

La séquence s’achève sur ces paroles :

Ainsi chantait Alamawale

Tandis qu’il chante, Pilima montre du doigt certains des signes qu’il a tracé sur le sable quelques minutes avant.

Signes tracés par Pilima (photographie de Mataliwa)

Signes tracés par Pilima (photographie de Mataliwa)

Que s’est-il passé durant ces 55 secondes ? Quel rapport y a-t-il entre le chant de Pilima et les signes qu’il a dessinés sur le sol ?

C’est en mai 2012 que j’ai pour la première fois entendu parler de Pilima. Mataliwa était de passage à Paris. Il achevait, avec la linguiste Éliane Camargo, la transcription et la traduction du fonds sonore de Jean-Marcel Hurault. Dans les années 1960, ce géographe avait enregistré de nombreux mythes et chants des Wayana de Guyane. Il avait publié en 1968 des traductions approximatives de certains de ces enregistrements, mais une transcription complète et une traduction exacte restaient à faire. Mataliwa et Éliane Camargo avaient entrepris depuis plusieurs années ce travail au long cours. Ils avaient terminé l’édition des récits mythiques et des chants rituels, en particulier celle du long chant kalawu ; ils s’occupaient maintenant des enregistrements annexes.

Je voyais Mataliwa de temps en temps. Un jour il me parla des transcriptions en cours : il travaillait sur un chant de Pilima. Je pensai qu’il s’agissait d’un chant chamanique mais il me dit que non, que selon Éliane c’était « un chant du culte du cargo des Wayana ». Je cite de mémoire ce qu’il me raconta ensuite.

C’était dans les années 1960. Les missionnaires américains étaient tout juste arrivés chez les Wayana. Un jour ils vinrent voir Pilima. Ils étaient trois. On leur avait dit que Pilima avait inventé un nouveau rituel et qu’il promettait aux gens qu’un avion viendrait les chercher pour les emmener au paradis. Ils voulaient en savoir plus.

Pilima les reçut bien. Il les écouta parler du paradis, de la fin du monde, du sauveur, etc. Puis il demanda au pasteur : « Est-ce que tu as déjà vu ton Dieu ? ». Le pasteur, qui s’appelait Roy, répondit : « Non, je ne l’ai jamais vu. Je ne le connais que par la lecture de la Bible ». Alors Pilima rétorqua : « Moi, je suis allé au paradis et j’ai vu Dieu ».

En terminant sa phrase Mataliwa explosa de rire. Puis il reprit, peut-être plus sérieusement :

Oui, c’est comme ça qu’il a parlé aux missionnaires. D’égal à égal. C’était tout au début, lorsque les Wayana ne connaissaient pratiquement pas les blancs.

J’étais fasciné. Je n’avais jamais rien lu à propos de ce mouvement prophétique amazonien. J’entamai le jour même une recherche bibliographique afin de vérifier si le mouvement avait laissé une trace publiée et je trouvai, à la Bibliothèque nationale, un très court article dans le supplément illustré du Times du 5 juillet 1964. Il était signé par l’ethnologue britannique Audrey Butt qui expliquait être allée chez les Wayana pour étudier les danses et les rituels traditionnels. Contre toute attente elle avait assisté à la naissance d’un culte prophétique.

Le prophète, Pilima, alors âgé de 30 ans, conversait pendant la nuit avec Alamawale, « le grand esprit du ciel ». Alamawale lui avait dit qu’il enverrait bientôt un « bateau céleste » sur terre. Les Wayana qui croiraient en lui seraient admis à bord de cet avion, ils seraient emmenés au ciel où ils vivraient heureux.

Pendant la journée le prophète circulait dans le village, les mains en visière, les yeux scrutant le ciel. Il murmurait énigmatiquement : « Pas encore ».

Pilima avait fait construire dans le village de Yakutoku un plongeoir de cinq mètres de haut. Régulièrement les croyants devaient monter dessus et sauter dans le fleuve, « un moyen d’obtenir le salut ». Pilima avait également modifié les cérémonies collectives qu’Audrey Butt était venue étudier. Sous la direction d’Alamawale, il avait introduit de nouveaux pas de danse, de nouveaux costumes, de nouveaux chants. La mélodie des chants était clairement empruntée aux hymnes chrétiens diffusés par une Mission installée en aval du fleuve depuis quelques mois, mais les paroles annonçaient l’imminente destruction de la terre et décrivaient un paradis où coexistaient Alamawale, Jésus et Noé.

Jusque-là je ne faisais que découvrir un mouvement prophétique de plus. L’attente du « bateau céleste » me faisait penser à Sangama, le chamane yine, ou à Fausto, le prophète akawaio. Les emprunts sélectifs à la liturgie importée par les missionnaires chrétiens constituaient un phénomène également assez classique. Ce sont quelques lignes vers la fin de l’article qui retinrent définitivement mon attention.

Naturellement les missionnaires s’inquiétèrent de la progression de cette opposition apparue en amont du fleuve. Ils se consolèrent à la pensée que Pilima demeurerait incapable d’enseigner la lecture et l’écriture. Ils le sous-estimaient. Une nuit, avec des crayons et du papier qu’il avait empruntés, il apprit seul à écrire, imaginant sa propre écriture sinueuse. On apprit alors aux enfants à associer ces lignes à certains chants et, tandis qu’ils chantaient, ils les suivaient du doigt.

Pilima avait donc, selon Audrey Butt, inventé une écriture. Certes il ne s’agissait que d’une squiggly writing. Néanmoins Pilima ne se contentait d’une simple imitation graphique de l’écriture, il semblait avoir proposé une véritable interprétation sémiotique : chaque « gribouillis » (squiggle) était associé à un discours. Et cette écriture avait une fonction pédagogique, elle permettait aux enfants de « lire » les chants qu’ils devaient réciter.

Pilima m’évoqua immédiatement Júlio, le chef nambikwara qui, loin de se contenter d’imiter les lignes d’écriture des blancs, avait parfaitement compris « leur rôle de signe ». Mais c’est plus encore au prophète Fausto qu’il me paraissait ressembler : en plus d’attendre l’arche céleste que leur enverrait Noé, les deux visionnaires lisaient du bout du doigt des lignes ondulées qu’ils associaient à des chants rituels.

Audrey Butt fut la seule étrangère à observer ce culte prophétique qui ne dura que quelques mois de l’an 1963. Jean-Marcel Hurault rencontra Pilima l’année suivante, après la fin du mouvement. Il enregistra le chant dont Mataliwa m’avait parlé et rédigea une brève note dans laquelle il se contentait de reprendre, à peu de choses près, les données du texte de Butt.

Il [Pilima] avait composé des cantiques et une messe pour Alamawale, et avait même commencé, selon le Dr Audrey Butt qui eut la chance d’observer ces manifestations, à créer une sorte d’écriture synthétique.

L’expression « écriture synthétique » venait de l’Histoire de l’écriture de James G. Février. L’ouvrage ressassait une vulgate déjà bien établie en distinguant trois étapes dans le développement de l’écriture : dans l’histoire de l’humanité, l’écriture avait d’abord été synthétique, elle suggérait alors des phrases, puis elle était devenue analytique en notant des mots ; elle trouva son accomplissement ultime lorsqu’elle enregistra des sons et qu’elle put être qualifiée de phonétique. Hurault voyait dans l’invention de Pilima un premier pas timide en direction de la civilisation.

Trente ans plus tard l’ethnologue Jean Chapuis recueillit les souvenirs d’Amoidena, l’épouse de Pilima aujourd’hui décédée. Elle évoqua très brièvement une « sorte d’écriture », dans des termes assez différents de ceux d’Audrey Butt.

Il [Pilima] dessinait des images, comme une sorte d’écriture, qu’il reproduisait sur le front des gens soit avec de la terre blanche nenuë, soit avec du genipa ; il écrivait ça aussi sur les poteaux de bois, sur la terre…

Butt, Hurault et Chapuis sont les seuls ethnologues qui s’intéressèrent, tous très brièvement, au mouvement prophétique et à l’écriture de Pilima. Je restais sur ma faim. Mataliwa m’avait dit que Pilima était encore en vie et qu’il n’habitait pas très loin de son village. Je pris rapidement ma décision et en février 2013 je m’envolai pour Cayenne.

À suivre.

Entretien

Cinquième entretien avec Pilima, 20 février 2013, village Pidima, Guyane française. Le chant a été transcrit et traduit en mai 2013 avec l’aide de Mataliwa.

Références

Éliane Camargo & Mataliwa Kulijaman, Wajana elemitpë tom. Wajana elemitop apëipotpon Jewo, Kujanpo. Le monde musical des Wayana. Le Fonds sonore de Guyane française de Jean-Marcel Hurault. À paraître.

Audrey Butt, « The Sky Pilot », Sunday Times Magazine, 5 juillet 1964, p. 38.

Pierre Déléage, « Rituels du livre en Amazonie » (2010), Cahiers des Amériques Latines 63-64. (Sangama).

Audrey Butt-Colson, Fr Cary-Elwes and the Alleluia Indians (1998), Occasional Publications of the Amerindian Research Institute. (Fausto).

Claude Lévi-Strauss, La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara (1948), Journal de la société des américanistes, p. 40. (Júlio, « son attitude vis-à-vis de l’écriture est très révélatrice. Il a immédiatement compris son rôle de signe »).

Jean-Marcel Hurault, Les indiens Wayana de la Guyane française. Structure sociale et coutume familiale (1968), ORSTOM, p. 148. (Annexe au chapitre 8. Apparition d’un culte syncrétique chez les Wayana, 1963-64).

James G. Février, Histoire de l’écriture (1959), Payot, p. 10-11.

Jean Chapuis, La personne Wayana entre sang et ciel (1998), thèse de doctorat, Université d’Aix-Marseille, p. 951 (version papier) ou p. 1150 (version en ligne).

Voir aussi, maintenant, Jean Chapuis, La perspective du mal. Des dérèglements du corps à l’ordre du monde chez les Wayana de Guyane (2015), Ibis Rouge éditions, p. 281-282.

(Complété le 11 décembre 2015)

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