L’écriture attachée des Mi’kmaq

Nouvel article paru dans la revue canadienne Acadiensis

cover_issue_1536_en_USÀ partir de 1677, les Mi’kmaq, peuple amérindien de la côte nord-est d’Amérique, utilisèrent une écriture logographique inventée par des missionnaires français. Les études qui lui sont consacrés se sont jusqu’à présent focalisées sur son invention. Cet article prend le contrepied de ces approches et propose une réflexion sur deux siècles d’usage de cette écriture. L’ensemble des sources documentaires est d’abord passé en revue. Il est ensuite montré que l’écriture mi’kmaq fit toujours l’objet d’un usage attaché : elle ne fut destinée qu’à transcrire un corpus restreint de textes, issus de la tradition catholique, qui devaient, dans le cadre d’une institution spécifique, être utilisés pour apprendre par cœur et réciter des discours liturgiques.

Pierre Déléage, L’écriture attachée des Mi’kmaq, 1677-1912, Acadiensis, Journal of the History of the Atlantic Region 42 (1), 2013, p. 3-36.

Dans ce texte rédigé pour l’essentiel à Tulum, fin 2011, je reviens une dernière fois sur la singulière écriture des Mi’kmaq après l’avoir abordée dans divers travaux antérieurs. Je pense avoir fait cette fois-ci le tour des sources. D’un point de vue théorique, rien de nouveau par rapport aux analyses présentée dans la conclusion d’Inventer l’écriture et surtout dans le chapitre 6 de Le Geste et l’écriture.

Une petite erreur s’est toutefois glissée dans une note de bas de page de l’article ; je la corrige dans un texte publié en trois livraisons sur ce site sous le titre La querelle de 1875.

J’en profite pour publier ci-dessous la liste des manuscrits mi’kmaq dont j’ai connaissance. Il en existe certainement d’autres dans les bibliothèques et musées américains.

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Une scène d’incantation magique

En hommage à Picha

Le 3 janvier 1923, le missionnaire catholique Constant Tastevin assista à une cérémonie chamanique chez les Waninawa du fleuve Grégorio, en Amazonie brésilienne. C’est à ma connaissance la première description quelque peu détaillée de ce genre de rituel chez des Indiens Pano. Le chamane se nommait Mame ; il « cumulait les fonctions de médecin, prêtre et sorcier » ; « un petit homme trapu, de 40 à 50 ans, mesurant 1m53, c’était le plus petit des hommes présents et aussi le plus âgé ». Constant Tastevin publia l’année suivante dans Les Missions catholiques, le bulletin hebdomadaire de l’Œuvre de la propagation de la foi, le récit de son très bref séjour chez les Waninawa (qui se faisaient appeler Katukina). La description du rituel en constitue la cinquième partie, intitulée Une scène d’incantation magique.

Il y a quelques années j’ai trouvé dans les archives de l’ethnologue Paul Rivet les notes que Tastevin avait rédigées tandis qu’il observait le rituel. À l’époque je rassemblais tous les lexiques de langues pano que contenait ce fonds conservé au Museum national d’Histoire naturelle à Paris – je les envoyais ensuite à David Fleck, un collègue linguiste qui élaborait une nouvelle typologie de ces langues. Le dossier inédit 2AP1 A3c #8 était composé d’un long lexique de trente et une pages, d’un récit mythique de deux pages (La tortue et le tapir), d’une page de notes diverses contenant vocabulaires et mensurations (où on pouvait apprendre que Mame mesurait 0m95 de tour de poitrine) et finalement d’une feuille intitulée Incantation.

La comparaison entre la prise de notes manuscrite et le texte des Missions catholiques me semble assez instructive, c’est pourquoi je pense qu’il vaut la peine de les publier côte à côte. Une version abrégée du texte était parue dans les Annales apostoliques, je signale entre crochets les quelques rares différences intéressantes.

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