Une scène d’incantation magique

En hommage à Picha

Le 3 janvier 1923, le missionnaire catholique Constant Tastevin assista à une cérémonie chamanique chez les Waninawa du fleuve Grégorio, en Amazonie brésilienne. C’est à ma connaissance la première description quelque peu détaillée de ce genre de rituel chez des Indiens Pano. Le chamane se nommait Mame ; il « cumulait les fonctions de médecin, prêtre et sorcier » ; « un petit homme trapu, de 40 à 50 ans, mesurant 1m53, c’était le plus petit des hommes présents et aussi le plus âgé ». Constant Tastevin publia l’année suivante dans Les Missions catholiques, le bulletin hebdomadaire de l’Œuvre de la propagation de la foi, le récit de son très bref séjour chez les Waninawa (qui se faisaient appeler Katukina). La description du rituel en constitue la cinquième partie, intitulée Une scène d’incantation magique.

Il y a quelques années j’ai trouvé dans les archives de l’ethnologue Paul Rivet les notes que Tastevin avait rédigées tandis qu’il observait le rituel. À l’époque je rassemblais tous les lexiques de langues pano que contenait ce fonds conservé au Museum national d’Histoire naturelle à Paris – je les envoyais ensuite à David Fleck, un collègue linguiste qui élaborait une nouvelle typologie de ces langues. Le dossier inédit 2AP1 A3c #8 était composé d’un long lexique de trente et une pages, d’un récit mythique de deux pages (La tortue et le tapir), d’une page de notes diverses contenant vocabulaires et mensurations (où on pouvait apprendre que Mame mesurait 0m95 de tour de poitrine) et finalement d’une feuille intitulée Incantation.

La comparaison entre la prise de notes manuscrite et le texte des Missions catholiques me semble assez instructive, c’est pourquoi je pense qu’il vaut la peine de les publier côte à côte. Une version abrégée du texte était parue dans les Annales apostoliques, je signale entre crochets les quelques rares différences intéressantes.

***

Une scène d’incantation magique

La journée s’écoulait ainsi tout doucement de façon fort agréable. Les Indiens n’ont pas d’heure fixe pour manger : il n’y avait au campement ni viande, ni poisson, mais à tout moment ils grignotaient une banane, un igname, une racine de manioc cuite à l’eau, sans sel. Dans l’après-midi, le chef envoya un jeune homme chercher un faisceau d’une certaine liane cultivée qu’ils appellent honé. Le jus de cette plante les plonge dans une sorte d’ivresse ou d’hébétement qui dure un peu plus d’un quart d’heure, et à la suite duquel ils acquièrent des propriétés magiques qui leur permettent de guérir par incantation toutes sortes de maladie. Pendant que l’effet de la boisson opère sur leur cerveau, ils ne peuvent pas s’endormir. Ils croient voir toutes sortes d’animaux fantastiques : des dragons, des tigres, [des serpents dont les anneaux se déroulent sans fin], des sangliers qui se jettent sur eux pour les déchirer, etc. Cette action du honé dure pendant quatre ou cinq heures, suivant la quantité absorbée.

Le jeune homme revint vers cinq heures, avec une demi-douzaine de morceaux de liane, longs de 0m60 et gros comme le bras. La contexture du honé ressemble à celle d’un câble sous-marin, formé de huit éléments gros comme un doigt et tordus en spirale allongée : ce n’est pas le yagé ou le kahpi des Indiens du Japura et du Rio Negro, quoiqu’il serve au même usage. À l’aide d’un morceau de bois lourd, la liane fut brisée dans toute sa longueur sur un tronc d’arbre, puis tordue comme un linge mouillé au dessus d’un cuvette qui en recueillit le jus. On y trempa ensuite les feuilles d’un arbuste de la forêt ressemblant aux feuilles de caféier : on mélangea les deux jus et la potion magique se trouva prête. J’en goûtai par curiosité : elle était amère et de couleur verdâtre.

Nous étions à la pleine lune. On avait aussi préparé du tabac torréfié réduit en poudre et mélangé à de la cendre. Dès que la lune parut, la cérémonie commença. C’est une cérémonie sans cérémonies, si l’on peut s’exprimer ainsi pour dire que tout se passa « à la bonne franquette ». Les assistants formaient un demi-cercle autour de la boisson sacrée et du petit pot à tabac. Armé d’un long pétiole creux de feuille de papayer, qui ressemble à un tube rigide de caoutchouc, l’Indien qui faisait office de servant versait un peu de tabac dans le creux de sa main, en introduisait une petit dose dans une extrémité du tube, que les patients saisissaient et portaient à l’une de leurs narines. Le servant soufflait avec force, et la poudre de tabac pénétrait dans le nez. Descendant alors le tube de sa narine à sa bouche, le patient soufflait dans la bouche du servant, en sifflant de façon très spéciale, suivant les instructions du Grand Serpent [Rono-yonchi]. Le servant faisait une légère grimace, et le patient semblait souffrir atrocement, mais le traitement recommençait trois fois, de façon à introduire deux doses dans chaque narine. Il paraît que c’est un excellent remède contre les rhumes de cerveau.

Là-dessus Mame remplissait une petite calebasse du jus de honé et de kawa, soufflait dessus, pour qu’elle ne fit aucun mal au patient, et celui-ci l’absorbait d’un trait ; puis il rendait à Mame le minuscule vase sacré, en faisant une affreuse grimace et en soufflant bruyamment comme pour se soulager d’une grande souffrance. Chacun des officiants en absorba autant qu’il put, parce qu’il fallait épuiser la boisson préparée ; mais tandis que l’un n’en put supporter que quatre doses, et les autres cinq, Mame en avala sept, et fut le dernier à tomber en état d’hébétement ou d’ivresse.

À ce moment il régna un grand silence dans le campement. Les Indiens semblaient plongés dans un rêve obsédant. Ils ne répondaient plus aux questions que je leur posais. Il était neuf heures, la cérémonie avait duré déjà près de trois heures. Le servant s’en fut dormir, ainsi que toutes les femmes du campement, moins la mère d’un enfant malade, que Mame allait soigner. Il y avait un quart d’heure que ce silence durait, on n’entendait que le coassement des grenouilles, le chant des grillons et la gamme descendante du chat-huant qui porte le nom mystérieux de « Mère de la Lune ». L’astre des nuits, dans toute sa splendeur, éclairait de son ciel sans nuage les cinq statues vivantes, mais paralysées, qui se tenaient accroupies, la tête serrée dans les deux mains. Je faisais les cent pas en disant mon rosaire.

Soudain, une voix étrange s’éleva flûtée, très haute et très mélodieuse, qui me fit sursauter. Elle disait des phrases rythmées dont tous les vers se terminaient en i [Hi, hi ! hi ! ahi ! kiki ! kehi ! kehi ! Wawana masene hi !]. Je m’approchai du groupe immobile. C’était Mame qui chantait ; mais il paraissait être en extase.

« Qu’est-ce qu’il chante ? » demandai-je à un Indien. « Je ne sais pas, dit-il ! Moi je ne suis pas sorcier ! – Tu ne comprends donc pas ta langue ? – Ce n’est pas dans ma langue qu’il chante ! – Quelle langue, alors ? – Je ne sais pas ! Et puis ce n’est pas lui qui chante ! – Qui donc ? – C’est le Grand Serpent qui est entré en lui ! »

Le Grand Serpent parlait si vite, si vite, qu’il m’était impossible de rien écrire, d’autant plus que je n’avais que la lune pour m’éclairer. J’écoutai donc, ravi, la voix harmonieuse de Celui qui trompa notre Mère Ève, dans les pommiers de l’Éden. Mame lui prêtait sa gorge, sa langue, ses lèvres, mais lui n’y était évidemment pour rien. Sa tête était béatement penchée sur son épaule gauche, ses yeux étaient fermés, son âme était au ciel !

Cela dura un grand quart d’heure ; ensuite, Mame se leva, et sans daigner me répondre, se dirigea vers le hamac de l’enfant malade, dressé dans l’ajoupa ouvert à tous les vents. Deux des buveurs de honé s’en furent dormir, ils s’étaient saoûlés pour le plaisir et un peu pour chasser la malchance et soigner leur rhume de cerveau. Les deux autres accompagnèrent Mame, et s’accroupirent comme lui, de part et d’autre du hamac. L’enfant malade était une petite fille, âgée de quelques mois à peine et que la fièvre dévorait. Les incantations commencèrent. Chacun chantait de son côté, comme dans la chanson de Frère Jacques. L’ensemble pourtant ne laissait pas d’être harmonieux, mais c’était très monotone. L’enfant s’endormit, comme hypnotisée.

Chose très curieuse et qui donnerait beaucoup à penser si elle était exacte [elle ne l’était évidemment pas Ndlr], on avait l’impression d’assister au chant d’un acrostiche, dont les Indiens énonçaient d’abord la lettre initiale comme l’Église le fait aux thrènes des Jérémie pendant la Semaine Sainte. Ces lettres qui revenaient de temps à autres : Au, ha, ke, maa ou me, na ou noe, kawa, seza, tau, vau, wa, cha, yob ou yoma, zau, tsoa et tchee, qui n’ont aucun sens dans la langue. À la suite de l’énoncé de la lettre venait le chant du vers, dit d’une voix précipitée, fervente, appliquée, hachée, avec l’intention manifeste de produire un effet visible. Parfois le vers était remplacé par de simples aspirations aussi ferventes que les vers les plus expressifs.

Il y eut cinq minutes de repos pendant lesquelles la mère de l’enfant leur souffla à tous un peu de tabac dans le nez ; après quoi ils rirent de bon cœur, comme pour se soulager d’une concentration qui avait trop duré. Puis ils recommencèrent de plus belle. Sur les incantations des autres, Mame brodait des chants très mélodieux, comme un rossignol dans un concert de geais. À un moment donné, les incantations cessèrent et Mame récita une sorte de litanie à laquelle les deux autres répondaient toujours Ayewa ! qui doit signifier Ainsi soit-il ! Au milieu de la cérémonie, Mame se leva pour vomir : il se plaignait d’un grand mal de tête.

« Va-t’en te coucher ! Tu as très bien chanté, ça suffit. – Non, dit-il, tant qu’on a mal à la tête, on ne peut pas dormir ; on rêve de serpents, de tapirs, de tigres, etc… »

Il retourna donc à ses incantations.

À 11h½, Tama, que tous appelaient Kuka (Kouka, « mon oncle ») alla dormir. C’était lui qui avait bu le moins de honé ; encore avait-il vomi presque aussitôt après. Il ne restait plus que Mame et Idya. Celui-ci était encore très jeune, et semblait un novice fervent, très désireux d’acquérir toutes les connaissances et les pouvoirs surnaturels de l’ancien. Il s’époumonait et semblait vouloir cracher son âme et la faire passer dans le corps de la malade, qui dormait d’un sommeil agité. Il s’essaya aussi au chant des mélodies, mais ses connaissances étaient encore imparfaites, et sa voix ne s’accordant pas avec celle de Mame produisait une cacophonie détestable. Il revenait alors aux incantations, coupées de temps à autre par des insufflations bruyantes où les deux mettaient toute leur âme : « Hauch ! (Haouch !) » Puis c’étaient des impositions de mains solennelles et des invocations dites à demi-voix en précipitant les paroles.

À minuit, j’allai me coucher, mais je ne pus dormir. De temps à autre, je me relevais pour assister au déroulement de la scène. Bientôt Idya abandonna la partie, et l’ancien continua tout seul jusqu’à une heure et demie du matin. Puis il s’en alla rejoindre sa famille dans la cage nocturne, et je restai seul au campement.

***

1472

Katukina du Gregorio, ig. de Naciel ou rio Xisi

Incantation – après absorption de honé et de tabac en poudre, 10h du soir – 1h du matin

Début

– Seul au milieu de l’aire, assis sur un morceau de bois, le guérisseur chante sur un ton de fausset : c’est le Grand Serpent qui chante en lui – Durée : 10 minutes

Hi ! hi ! kiki ! ahi ! kehi ! kehi ! wawana masonoki ! …….

Zaniha zukusa hu ! hu ! hu ! …… Nukawo Kayo Koni ……

Pakota imaati i i i kihi ! …… Noha sawa …… mi pakota, pakotahi ……

Mi awo uzutahi …… nehe tuuyuki …… sahi urukuso ……

Pai nukawuwanaro …… i – i – ki ……

Ni Kato iuiwa ( ?), Ni …… sa … awa ii inu … ae mi awo usupo

Akira na suahi …… hi ! hi ! hihi … neha sawa urira, wakono umitini

Me ( ?) ua panahi, neha sawa urira ……. ikihi

Niareruahi …… miawako urahi …… nihowaurati, miosuarahi …

(Annotations en marge 🙂

Do do mi mi do mi

La la la

Sol sol

La

?

2° – une demi-heure

(Annotations en marge 🙂

Il y eut une série d’invocations, comme les versets d’un psaume dits par le pagé, auxquels les 2 autres répondaient : Aywa ! Certes ! ou Ainsi soit-il, ou Compris !

À trois sur l’enfant malade, étendu dans un hamac – 2 d’un côté, 1 de l’autre

a) héhé, hoho, huhu !, huhu ! – pendant longtemps

b) chant de 10 minutes, voix de tête  chants entremêlés, le guérisseur chante, les autres semblent faire des exorcismes chantés, en énonçant en tête une lettre d’un alphabet inconnu

Chacun chante de son côté : ils ne se rencontrent jamais : c’est une cacophonie agréable ( !?)

c) Chants :

okooa nore iko – kee yowa nora – kehe roozawano – yoni kani mamake

– owa nokore – sowa panora oke – anora oke e e e e e e e e – nawa sesa

…… seza nezorewano … kee woenape … yome pa … neespa ……

toa anora okeeeee …… sesa nezore wano …… nosawapae pape … zana zeno

eoke … zanana ……

(Annotations en marge 🙂           

5 minutes de repos

d) tyoma mame a okono anora oke etc. … – ? sol sol mi fa sol la sol mi

3° Imposition de mains. Nanoro ( ?) s’arrête pour vomir. Reprise. Tant que la tête fait mal on ne peut dormir on rêverait serpent, tapir, etc.

4° Chant d’une heure 10h30 – 11h30 … Kuka va dormir …… Chants :

Aaba Katae – Kee wosupo –

Kee yakea soo anora oke – soa nora oke – hi ! hum ! … Zawak osibo … yoabo abaike

Tihiba mabanase …… apake

Lettres ( ?)

Tso ! … sol sol mi sol fa (mi) fa (mi) – ke ! – tsoba ! – dzoba !

(puis 6 syllabes toujours

Tsoa ! – Noe ! – au ! – Ha ! – Kana ! – Zau ! – Yob –

Naa ! – Vau ! – Job ! – Toa ! – Ha ! – yob ! – Hab ! –

Koba ! – Koa ! – Zob ! – ão ! – seza ! – Na ! – Wa ! – ao ! – tohee

Chee ! – Tau ! – yoma ! – sau (s emphatique arabe) – Ha ! – Tesa ! – tso ! – ke ! – tsa !

Me ! – Kawa ! – sha ! hum ! hum ! hum ! hum ! hum ! hum !

(quand ils ne savent plus quoi chanter.

(Annotations en marge 🙂           

Chaque lettre est martelée et suivie de 7 notes toujours les mêmes

mi mi sol fa (mi) fa (mi) fa (mi) sol

voir 2°

Références

Constant Tastevin, « Chez les Indiens du Haut Jurua, V » (1924), Les Missions Catholiques 56, p. 101-104.

Constant Tastevin, « Une scène d’incantation magique dans le Haut Jurua » (1924), Annales apostoliques des P.P. du Saint-Esprit 40 (3), p. 87-91.

Priscila Faulhaber, « El itinerario del Padre Constant Tastevin : entre la religión y la etnología » (1996), in Jon Landaburu (ed) Documentos sobre lenguas aborígenes de Colombia del archivo de Paul Rivet. Vol 1. Lenguas de la Amazonia, Ediciones Uniandes.

Manuela Carneiro da Cunha, « Tastevin, Parrissier : Algumas fontes espiritanas para a história do Alto Juruá » (2009), in Manuela Carneiro da Cunha (ed) Tastevin, Parrissier. Fontes sobre índios e seringueiros do Alto Juruá, Museo do Índio, FUNAI.

Annales Apostoliques

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