L’enchâssement (3/7)

L’enchâssement I

3. Afrika

Le 2 février 2010, huit ans après son baptême à l’Église de Jésus-Christ sur terre par le prophète Simon Kimbangu et cinq ans après son apprentissage de l’écriture Mandombe, David Mboko Mavinga découvrit, sous le coup d’une « inspiration divine révélée par Simon Kimbangu, Dieu Tout-puissant de ses ancêtres », une nouvelle écriture. Quand je lui demandai, par email, pourquoi il avait inventé l’écriture Afrika, il me répondit :

Je n’ai pas eu la moindre intention ou projet d’inventer une écriture. Il s’est plutôt agi d’une révélation divine. Ce qui explique même que c’est seulement dans l’espace de trois jours (du 2 février au 4 février 2010) – sous l’extase – que j’ai pu inventer l’écriture Afrika.

Cette nouvelle écriture, il la nomma d’abord « Mbokienne », ainsi qu’il l’explique dans la section « historique » de son livre où il parle de lui-même à la troisième personne :

Mais comme dit la Bible, la volonté de Dieu n’est pas celle des hommes, Dieu n’accepta pas cette appellation et la lui dicta au nom de l’écriture Afrika, à travers un rêve, car dit-il : « Ceci concernera tout le peuple africain, et l’homme noir en particulier ». Et Mboko fit ainsi, telle était la volonté de Dieu.

Pendant les neuf mois qui suivirent sa révélation, Mboko écrivit un manuel d’apprentissage de l’écriture Afrika, sur le modèle de celui de l’écriture Mandombe. Puis il reçut une révélation du Saint-Esprit qui lui intima de se rendre à Nkamba, comme David Wabeladio Payi l’avait fait trente-deux ans auparavant. Le voyage commença le 18 octobre et plusieurs miracles ou « mystères » eurent lieu, que David Mboko interpréta comme autant de certificats de légitimité kimbanguiste de son écriture.

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L’enchâssement (2/7)

L’enchâssement I

2. Mandombe

La nuit du 18 mars 1921, pendant son sommeil, le congolais Simon Kimbangu reçut de Dieu une vision. Catéchiste anglican, né en 1889, c’est-à-dire huit ans avant la traduction de la Bible en kikongo, il fut très rapidement, en l’espace de quelques mois, considéré comme le nouveau messie, le fils de Dieu, et sa ville de naissance, Nkamba, devint la Nouvelle Jérusalem de son Église. En avril, il multiplia les miracles autour de lui, les paralytiques marchaient, les aveugles recouvraient la vue, les muets parlaient, les sourds entendaient et les morts ressuscitaient.

Les relations du mouvement prophétique avec les autorités coloniales belges furent tendues dès ces commencements – tentatives d’arrestations, saccages de villages, déportations de fidèles se succédèrent. Le 3 octobre, Simon Kimbangu fut condamné à mort puis sa peine commuée en détention perpétuelle ; il mourut trente ans plus tard, en prison. Le kimbanguisme était né, qui connaîtrait durant le siècle une histoire tumultueuse, devenant lors de la décolonisation l’Église de Jésus-Christ sur terre par le prophète Simon Kimbangu, l’une des religions les plus importantes du Congo. Elle compterait aujourd’hui pas moins de 5,5 millions de fidèles.

La nuit du 13 mars 1978, cinquante-sept ans après la révélation de Simon Kimbangu, David Wabeladio Payi, alors mécanicien, entendit à plusieurs reprises la voix du Saint Esprit lui intimer un ordre précis : « David, va à Nkamba pour y prier et t’y baigner, car une mission pour la race noire te sera confiée ». C’était le premier miracle. Lorsqu’il en confia le récit à sa famille, on le pensa ensorcelé ou fou, on voulut le faire enfermer. Il s’enfuit alors à Nkamba et sur le trajet six autres miracles eurent lieu.

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L’enchâssement (1/7)

L’enchâssement I

1. Réseaux

En 1848, deux ans après la mort de Clotilde, le philosophe Auguste Comte révélait dans son Discours sur l’ensemble du positivisme que le « régime final de l’humanité » reposerait sur le joug de l’opinion publique :

Ce salutaire ascendant doit devenir le régime principal de la morale, non seulement sociale, mais aussi privée, et même personnelle, parmi des populations où chacun sera de plus en plus poussé à vivre au grand jour, de manière à permettre le contrôle efficace de toute existence quelconque.

Nous sommes en 2013 et nous sommes nombreux à vivre au grand jour dans Facebook, village virtuel d’un milliard d’habitants, morts et vivants. Auguste Comte pensait que les morts gouvernaient les vivants, et il est clair que quelque chose de son catéchisme positiviste anime la vision du fondateur du plus dense réseau social de la planète, l’Américain Mark Zuckerberg, dont la vie a déjà fait l’objet d’une légende hollywoodienne.

Premier miracle. Le daltonien Mark Zuckerberg apprit au cours d’un rêve qu’il ne serait ni psychiatre ni dentiste : il découvrirait un jour un nouvel outil qui le rendrait multimilliardaire et ferait entrer l’histoire du net dans une nouvelle phase. Deuxième miracle. Encore écolier il élabora un premier outil qui reste, aujourd’hui encore, secret ; selon certaines sources, il s’agirait d’un programme nommé Skynet. Troisième miracle. À Harvard, il s’entoura de gentils compagnons qui lui donnèrent sans lui donner l’idée d’un nouvel outil, le réseau social en ligne. Quatrième miracle. Une nuit il entendit une voix lui révéler une étrange prophétie : « Les likes remplaceront les links… ». Cinquième miracle. Le 4 février 2004, à 23 ans, Mark Zuckerberg accomplit son destin en lançant Facebook dont l’objectif était de triompher de tous les autres réseaux sociaux, de conquérir leurs usagers et de devenir le maître du monde.

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