L’enchâssement (5/5)

L’enchâssement II

5. Hell Gate

Le premier mois de mon séjour à Buenos Aires j’aimais le soir venu me réfugier dans la principale salle de lecture de la bibliothèque nationale. Je ne demandais que rarement des livres, je préférais m’asseoir dans un silence relatif sur l’un des nombreux fauteuils de toile verte alignés face à une large baie vitrée. Dans ce cocon de béton, de linoléum et de verre fumé dont l’apparence extérieure évoque étrangement une tour de contrôle, j’observais le soleil couchant illuminer une dernière fois les eaux de l’estuaire du Río de la Plata. Pendant ces premières semaines ce fut mon unique moyen de profiter du vaste horizon que je m’attendais à trouver dans une ville portuaire. Plus tard je découvris que pour avoir accès au fleuve depuis la ville il fallait soit traverser une immense décharge à ciel ouvert sanctuarisée par un statut de réserve ornithologique, soit contourner à ses risques et périls un rempart composé de plusieurs bretelles d’autoroutes et d’un aéroport. Buenos Aires, tous les habitants le reconnaissaient, tournait le dos à son fleuve et je ne voulais voir dans cette aberration urbanistique que l’occultation collective des cadavres gonflés qui s’échouèrent régulièrement sur les rives de l’estuaire il y a plus de trente ans, dépouilles putréfiées d’une génération d’étudiants révolutionnaires que les militaires jetèrent par centaines de leurs avions au cours de la dictature peut-être la plus ignoble, certainement la plus refoulée de l’opération Condor.

C’est à quelques rues de là, dans le même quartier de la Recoleta, que je rencontrai Delia pour la première fois. Elle devait prononcer une conférence devant un petit groupe d’expatriés qui se rassemblait à intervalle régulier au consulat d’Uruguay. Exception parmi tous les pays d’Amérique latine, l’Uruguay ne m’évoquait rien, pas une image, pas un cliché, pas une anecdote (tout au plus me souvenais-je qu’un poète maudit y était né). Je n’étais venu que pour voir Delia : après une longue recherche un collègue argentin m’avait prévenu de la tenue de l’événement. Je ne me souviens déjà plus du thème de la conférence, le printemps 2014 n’est pourtant guère éloigné, je me souviens seulement m’être brièvement présenté à Delia un peu avant qu‘elle ne commence à parler et, surpris et gêné, avoir été applaudi par une assemblée qui se sentit apparemment honorée d’accueillir en son sein, le temps d’une soirée, un citoyen français. Je pouvais difficilement me sentir plus mal à l’aise. Le moment le plus important de cette réunion fut peut-être la distribution de sodas qui suivit, durant laquelle je m’éclipsai furtivement, non sans avoir pris rendez-vous avec Delia pour que nous puissions parler tranquillement la semaine suivante de son défunt mari, Dick Edgar Ibarra Grasso.

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L’enchâssement (4/5)

L’enchâssement II

4. Portrait de l’étudiant en écriture

Peu de temps après mon séjour à Lisbonne, je partais pour les États-Unis, plus précisément pour la salle 300 de la bibliothèque publique de New York, où je passais de nombreux après-midis à l’écart du grand hall de lecture, chassé par les cliquetis des ordinateurs portables, les flashs des touristes et les ombres de figures tutélaires qui venaient me hanter, leurs silhouettes modelées dans les nuages d’un intimidant ciel artificiel. Mon travail consistait à rassembler tous les essais de typographie d’un professeur de dessin américain devenu missionnaire autoproclamé à la fin du 19e siècle – un certain Lewis F. Hadley, inventeur d’une écriture unique conçue pour rédiger des textes dans la langue des signes des Indiens des Plaines. Je compulsais ses livres pédagogiques, les plaquettes de sermon qu’il avait lui-même imprimées et distribuées, ses articles de presse publiés dans les premiers numéros d’un quotidien des Territoires Indiens, le Muskogee Phoenix. Tous ces documents comportaient des échantillons d’écriture et de typographie, à différents stades d’élaboration. Je les copiais, les comparais, les photographiais pour opérer ensuite une sélection des exemples à reproduire dans un livre en préparation, Le Geste et l’écriture.

Pendant ces semaines de septembre, je pris l’habitude de m’assoir toujours à la même place, où les bibliothécaires savaient que je viendrai : ils disposaient sur la large table baronniale en chêne massif l’ensemble des documents dont j’avais besoin et les y laissaient entre deux visites, de sorte que deux piles s’étaient peu à peu constituées entre lesquelles je venais brancher mon ordinateur. Je m’étais installé dans cette routine lorsqu’un jour mon attention fut attirée par un lecteur assis à peu près en face de moi. Son apparence me sembla familière, je me dis qu’il avait dû être mon voisin de table à plusieurs reprises, mais pour la première fois j’interrompais mon travail pour le regarder. À vrai dire il cherchait sans trop de subtilité à suggérer une connivence, à entamer un échange silencieux, peut-être même à créer les conditions d’une conversation : il évaluait d’un œil de connaisseur chacun des documents qui entouraient mon ordinateur et exhibait avec ostentation trois ou quatre livres ayant trait à l’histoire de l’écriture, tous grand ouverts devant lui, calés les uns contre les autres. Je ne réussis néanmoins pas à établir un contact, mes tentatives étaient chaque fois déjouées par les soubresauts imprévisibles de son regard.

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