L’enchâssement (4/7)

L’enchâssement II

4. Portrait de l’étudiant en écriture

Peu de temps après mon séjour à Lisbonne, je partais pour les États-Unis, plus précisément pour la salle 300 de la bibliothèque publique de New York, où je passais de nombreux après-midis à l’écart du grand hall de lecture, chassé par les cliquetis des ordinateurs portables, les flashs des touristes et les ombres de figures tutélaires qui venaient me hanter, leurs silhouettes modelées dans les nuages d’un intimidant ciel artificiel. Mon travail consistait à rassembler tous les essais de typographie d’un professeur de dessin américain devenu missionnaire autoproclamé à la fin du 19e siècle – un certain Lewis F. Hadley, inventeur d’une écriture unique conçue pour rédiger des textes dans la langue des signes des Indiens des Plaines. Je compulsais ses livres pédagogiques, les plaquettes de sermon qu’il avait lui-même imprimées et distribuées, ses articles de presse publiés dans les premiers numéros d’un quotidien des Territoires Indiens, le Muskogee Phoenix. Tous ces documents comportaient des échantillons d’écriture et de typographie, à différents stades d’élaboration. Je les copiais, les comparais, les photographiais pour opérer ensuite une sélection des exemples à reproduire dans un livre en préparation, Le Geste et l’écriture.

Pendant ces semaines de septembre, je pris l’habitude de m’assoir toujours à la même place, où les bibliothécaires savaient que je viendrai : ils disposaient sur la large table baronniale en chêne massif l’ensemble des documents dont j’avais besoin et les y laissaient entre deux visites, de sorte que deux piles s’étaient peu à peu constituées entre lesquelles je venais brancher mon ordinateur. Je m’étais installé dans cette routine lorsqu’un jour mon attention fut attirée par un lecteur assis à peu près en face de moi. Son apparence me sembla familière, je me dis qu’il avait dû être mon voisin de table à plusieurs reprises, mais pour la première fois j’interrompais mon travail pour le regarder. À vrai dire il cherchait sans trop de subtilité à suggérer une connivence, à entamer un échange silencieux, peut-être même à créer les conditions d’une conversation : il évaluait d’un œil de connaisseur chacun des documents qui entouraient mon ordinateur et exhibait avec ostentation trois ou quatre livres ayant trait à l’histoire de l’écriture, tous grand ouverts devant lui, calés les uns contre les autres. Je ne réussis néanmoins pas à établir un contact, mes tentatives étaient chaque fois déjouées par les soubresauts imprévisibles de son regard.

L’homme avait une cinquantaine d’années, peut-être plus. Il portait une barbe effilochée et peu soignée qui contrastait avec une coupe de cheveux courte et régulière, à laquelle il ne manquait que la gomina pour correspondre parfaitement au cliché de l’Américain des années 1960. Une paire de lunettes aux montures couleur bois et aux verres grossissants le vieillissait encore. Sous le col rigide et triangulaire d’une chemise hawaïenne, je pouvais entrevoir les écouteurs d’un casque audio aux revêtements orange tout droit sortis des premières années du walkman. Chaque élément paraissait provenir d’une nouvelle strate du passé et rendait l’homme difficile à situer précisément sur une échelle temporelle. Ses yeux, qui brillaient d’une vivacité puérile et glissaient au dessus d’un sourire involontairement figé, achevaient de rendre son âge indéfinissable.

Il attendit que je sortisse de la bibliothèque pour m’adresser la parole. Son anglais, à la grammaire très correcte selon les standards lâches de New York, sans doute même trop correcte, trahissant un apprentissage livresque, était teinté d’un fort accent étranger.

« – Vous êtes chercheur en écritures ?

– Oui, oui. Bonjour. Je fais des recherches sur une écriture.

– Alors ce serait mieux si vous arrêtiez dès maintenant, ça ne vaut vraiment pas la peine, vos recherches ne serviront à rien, c’est du temps perdu. En plus, vous allez peut-être découvrir, sans le faire exprès, une vérité importante, et alors vous l’écrirez, sans vous en rendre compte. Et ils finiront par savoir. Non, il vaudrait mieux que vous arrêtiez maintenant. »

Il n’y avait aucune menace dans ces paroles, mais il était clair que je me trouvais face à un des marginaux qui peuplent les grandes bibliothèques publiques. Malgré la chaleur de cette journée de septembre, il portait, ouvert sur sa chemise hawaïenne, un anorak bleu ciel côtelé de bourrures de coton que l’on apercevait s’échappant de petites déchirures, ce qui, combiné à une simple paire de jeans eux aussi troués à plusieurs endroits, par le fabricant cette fois, formait un arrangement hétéroclite complété par d’élégantes chaussures italiennes fraichement cirées. Très voûté, il paraissait encore plus petit qu’il ne l’était et, tandis qu’il me parlait, il gardait ses écouteurs orange sur les oreilles. Je n’avais plus grand-chose à faire ce jour-là. La moiteur de la soirée aidant, je me dis qu’une paresseuse discussion pourrait venir à point nommé. Tout en marchant vers le parc Bryant, je le relançais, répétant sa singulière expression.

« – Vous aussi êtes chercheur en écritures ?

– Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ? Vous parlez bizarrement, vous devez être étranger, moi aussi je suis un étranger. C’est déjà ça. Je peux vous dire pourquoi vous êtes un danger pour la vérité, pourquoi vos recherches ont plus d’importance que vous croyez. Oui, je suis étudiant en écritures, j’écris le livre sur l’écriture, en trois volumes, en trois gros volumes, c’est mon option philosophique. J’y égrène les vérités, les unes après les autres, volontairement et malgré eux. Mais personne ne doit le savoir ici. Je pense qu’ils le savent mais je n’en suis pas certain et cette incertitude m’insupporte autant qu’elle me pousse à continuer à égrener les vérités. Mais personne ne le sait ici, et vous, vous êtes étranger, peut-être puis-je vous parler, je ne sais pas, je ne sais pas encore. Je doute, comme on dit. Connaissez-vous Youri ?

– Qui ?

– Youri Valentinovitch Knorozov, lui aussi chercheur en écritures, mon maître. C’est lui qui m’a dit d’écrire le livre et peut-être ne fais-je finalement que lui obéir. Il m’a transmis l’inspiration, comme on dit. Il m’a enseigné les écritures, les hiéroglyphes égyptiens, les caractères chinois, l’écriture de la vallée de l’Indus, l’écriture de l’île de Pâques, les hiéroglyphes mayas. Je ne suis peut-être que le disciple du grand Youri, comme on dit. Vous souriez, vous devez le connaître aussi. »

Je comprenais maintenant que l’accent de mon interlocuteur était russe, peut-être même ukrainien, comme Youri Knorozov, un savant que je connaissais pour ses travaux sur l’écriture maya. La légende disait qu’ils avaient commencé en 1945, quelques semaines après la bataille de Berlin, lorsque Knorozov, alors soldat de l’Armée rouge, découvrit dans les décombres d’une bibliothèque en flammes un exemplaire rarissime du fac-similé des codex maya de Dresde, de Madrid et de Paris. Je crois me souvenir qu’il avait lui-même démenti cette rumeur colportée par les universitaires américains en précisant que si la bibliothèque était en ruine, elle n’était tout de même pas en feu.

« – Je ne connais Knorozov que pour l’avoir lu.

– S’ils le permettent, nous nous reverrons. Nous avons encore le temps avant le 21 décembre, avant l’euthanasie planétaire. Nous nous reverrons dans ce lieu même, et peut-être entendrez-vous quelques vérités.

– Peut-être oui, je l’espère. Au fait je m’appelle Pierre Déléage.

– Il faudra vérifier ça. Mon nom est Sergueï Mikhaïlovitch Brin. »

Sur ces mots il s’éloigna précipitamment en direction d’une bouche de métro. Je restais quelque temps, assis sur une des chaises du parc, à observer les ombres des nuages se déplacer lentement sur le travertin de la façade concave d’une tour. Autour de moi, parmi les fantômes que je distinguais vaguement derrière les verres de mes lunettes de soleil, un poète afro-américain déclamait, à qui était prêt à lui verser un dollar ou deux, un texte lyrique décrivant les causes et les effets de la nouvelle Grande Dépression tandis qu’une femme âgée, tassée sur une chaise à l’écart des allées principales, la tête baissée, le visage caché par d’abondants cheveux, murmurait un monologue à peu près inintelligible où je crus deviner l’évocation de prophéties anciennes et de l’imminente fin du monde. Le sentiment d’irréalité n’était pas moindre ici que sous les fresques du plafond de la bibliothèque, seules changeaient les figures tutélaires. Les auteurs du passé étaient remplacés par les étudiants en écriture, les poètes et les prophètes de la rue, tous destinés à se confondre avec les ombres projetées sur les parois entourant le parc, à demeurer à l’extérieur des édifices de pierre, d’acier, de brique, de béton, de verre, incapables d’en franchir le seuil tant que leurs paroles, évanescentes, ne reposeraient pas dans des livres.

Je revis Sergueï la semaine suivante, tandis que je sortais de la salle 300. Ses écouteurs orange toujours vissés aux oreilles, il s’approcha de moi, me salua et m’accompagna en silence, regardant sans cesse à gauche et à droite, l’air méfiant. Je me demandais s’il avait vérifié mon identité et ce qu’il avait voulu dire par là. Il semblait avoir décidé de me faire confiance, je ne faisais donc pas partie de ces mystérieux « ils » qui ponctuaient ses phrases. Lorsque nous arrivâmes sur la Cinquième avenue, il me dit furtivement que nous allions prendre un bus maintenant et que je ne devais pas lui parler, que je devais faire comme si nous ne nous connaissions pas, qu’il voulait me montrer quelque chose, un secret, un presque secret, un indice sur le chemin de la vérité, un lieu que Youri ne connaissait pas, qu’il n’avait pas pu connaître puisque jamais les Soviétiques ne lui auraient donné l’autorisation de se rendre à Manhattan, ce lumineux cimetière du capitalisme. Je commençais à être sérieusement intrigué par Sergueï, je ne sais cependant toujours pas exactement pourquoi je me suis alors laissé convaincre. L’homme semblait souffrir d’un délire de persécution mais il était un avide lecteur d’histoires de l’écriture et il paraissait bien renseigné sur Knorozov, peut-être même l’avait-il vraiment connu. Je n’avais pas vraiment de sympathie pour lui et cependant je pressentais obscurément que ce qu’il avait à me dire jouerait un rôle dans mes recherches. Je montais dans le bus et m’asseyais loin de lui sur l’une des places du fond. Nous suivîmes longuement l’avenue, rejoignant Broadway à la hauteur du Village, et descendîmes à l’arrêt de Canal Street. Sergueï, qui conservait quelques pas d’avance, me fit signe de le suivre. Je remarquai qu’il portait les mêmes vêtements qu’à notre première rencontre.

Le trajet ne dura que quelques minutes mais j’en conserve un souvenir très précis. Je pense que Sergueï l’avait choisi, parmi tous les autres trajets possibles, pour me dire quelque chose de lui tout en gardant le silence. C’est en tout cas ainsi que je m’en souviens maintenant. La rue était, à cette heure, assez peu fréquentée, une jeune femme en tailleur, un dossier sous le bras, l’air vainqueur, avançait vers un défi quelconque tandis que deux hommes sortaient, apparemment satisfaits, de l’une des agences de cautions qui se succédaient, entre deux restaurants chinois, sur l’une des rues parallèles. Une gigantesque prison aux massives parois brutalistes précédait les dix-sept étages de la cour criminelle, une ziggourat dont les ornements métalliques de l’arche d’entrée, censés représenter le trône de Salomon, évoquaient étrangement une chaise électrique. De l’autre côté, sous le regard louche et imbécile d’une gargouille néo-gothique, les ruines d’un immeuble laissaient peu à peu place à un chantier où s’activaient une pelleteuse et une excavatrice. Le bruit des travaux résonnait sur la façade d’un édifice aux portes flanquées de deux lampes de bronze verdi supportées par des atlantes aux membres rectilignes et aux jointures en angles droits. La rue débouchait sur une large place que nous traversâmes à grands pas, franchissant en même temps le siècle qui séparait une double rangée de colonnades néo-classiques aux chapiteaux corinthiens et une sévère paroi d’une quarantaine d’étages où alternaient, suivant une composition en maillage, le blanc du béton et le noir des fenêtres. Les perspectives de la place étaient dominées, à l’est par la tour Gehry qui semblait à tout moment s’effondrer avec majesté, un spectacle évident, lourd d’une mémoire forclose difficilement exprimable plus puissamment, et à l’ouest par le futur One WTC, à cette époque encore juché de grues hissant des bouquets de poutres métalliques le long d’une structure bétonnée partiellement recouverte de verre. Lorsque nous parvînmes, au sortir de la place, dans une cour discrète, Sergueï, dont l’apparence bigarrée et intemporelle se conjuguait bien avec la ville, au point qu’il semblait dans une certaine mesure l’incarner, se tourna vers moi et me dit que nous étions arrivés à destination.

« Voilà, c’est ici. C’est ici que je veux vous montrer quelque chose. Nous avons été suivis, certainement. Vous savez, ils sont partout. Ils nous regardent. Ils attendent patiemment. Ils savent que j’ai eu accès aux vérités. Ils me surveillent, moi particulièrement. Je ne sais pas s’ils m’empêcheront de propager les vérités, peut-être ne suis-je qu’un pion dans leur arrangement. Mais ils savent, eux, comment mettre fin à la vie sur la planète Terre, comment induire secrètement un suicide collectif coordonné. Vous voyez là-bas, ce bâtiment sans fenêtre avec de gigantesques bouches d’aération. C’était pour les télécommunications, le bâtiment était rempli de commutateurs téléphoniques. Aujourd’hui, tout ce qui se faisait là-dedans peut l’être dans une salle de la taille de mon appartement, comme on dit. Alors que croyez-vous qu’il se passe vraiment là-dedans, au milieu de Wall Street ? »

Il n’attendait évidemment pas de réponse de ma part. Déjà il rentrait à l’intérieur du monument situé au centre de la cour, une enceinte circulaire de marbre noir accolée à la coque renversée d’un navire stylisé. Il s’immobilisa sur la rampe en spirale, prit appui sur la rambarde et me dit de regarder autour de moi. Sur les parois de l’enceinte avait été gravée une vingtaine de symboles de diverses provenances. Sergueï ne m’avait pas laissé le temps de jeter un coup d’œil aux panneaux explicatifs entourant la cour, je n’avais pas la moindre idée de la signification du monument. Je reconnaissais bien un symbole égyptien tandis que plusieurs autres me semblaient appartenir au vaudou haïtien, mais le sens global de l’inscription m’échappait.

« Pierre Déléage, vous vous tenez dans un lieu qui a trait à l’origine de l’humanité. C’est ici que les Africains étaient enterrés, c’était encore un secret il y a vingt ans mais ils l’ont révélé pour mieux le cacher. Personne ne vient ici, parfois la meilleure façon de dissimuler est de montrer au grand jour, car personne ne vient. Sous la terre de Wall Street, à côté des commutateurs, à côté des centres de données où s’inscrit l’intégralité des communications du monde, c’est ici qu’ont été découverts les signes originels de l’histoire de l’humanité, les signes qui ont précédé l’écriture, les symboles éternels. Les Africains les ont apportés jusqu’ici, ils sont morts avec. Et aujourd’hui, ils sont tous là, gravés sur le marbre de ce monument, le marbre qu’ils utilisèrent pour les volées de marches des temples grecs et romains qui nous entourent, le marbre qui recouvre les cathédrales érigées à la gloire des capitalistes qui vinrent faire fortune sur ces quelques acres de terre. Le grand écart, le grand secret. Ils savent, eux, l’importance de ces symboles originels, des symboles Yoruba, des symboles Adrinka du Ghana, des symboles Nsibidi du Nigeria, des symboles Yowa et Nkisi du Congo ! Voilà pourquoi la somme que j’écris explore l’histoire de l’intellect africain, des symboles archaïques qui nous entourent aux signes ésotériques du grand visionnaire Momolu Duwalu Bukele ! »

C’était donc pour me tenir ce discours pompeux, primitiviste, raciste et paranoïaque, que Sergueï m’avait conduit jusqu’ici. Je ne savais que répondre, je regardais en silence, avec une attention forcée, les symboles que Sergueï me montrait. Je me doutais néanmoins, confusément, que je ne pourrai en rester là, non pas que je souhaitasse nécessairement me conformer au minimum de politesse dû à un interlocuteur à peu près inconnu, mais parce que quelque chose me fascinait chez Sergueï. Peut-être m’apparaissait-il comme un personnage conceptuel idéal, celui que je cherchais pour écrire mon prochain livre, ou alors, et c’était plus probable, étais-je en train de me laisser séduire par sa personnalité abrupte et déroutante, étrangère aux autorités raisonnables, engorgées de clichés inlassablement répétés, de déférences abruties et de vanité contagieuse, qui encombraient aussi bien mes lectures que ma sociabilité académiques. Sergueï disait peut-être n’importe quoi et il était certainement atteint d’un grave délire de persécution ; ce n’était pas malgré mais à cause de ces deux traits que l’authentique désir d’en savoir plus sur sa personne commença à se substituer en moi à la désinvolture paresseuse qui m’avait guidée jusqu’alors.

Nous continuâmes la discussion autour d’un café servi dans un gobelet en polystyrène. J’appris que Sergueï était russe et non ukrainien, qu’il avait brièvement connu Knorozov à Moscou, avant d’émigrer à New York, d’abord dans le Queens, au début des années 1980. Je ne parvins pas à obtenir autre chose sur sa vie d’avant l’immigration. Il vivait seul aujourd’hui, sa mère, en compagnie de laquelle il s’était installé à Brighton Beach, était morte récemment. Je compris qu’il avait fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique du vivant de sa mère, qu’il ne se sentait juif qu’en quelque sorte, et peut-être seulement en quelque sorte, ne fréquentant jamais la communauté, qu’il jouait très souvent à la loterie électronique, qu’il lui arrivait de boursicoter, qu’il semblait de ce fait bien connaître les principes et les aléas des marchés financiers, qu’il se considérait comme un génie des mathématiques, qu’il conservait en permanence dans une des poches de son anorak un livre de Gotthard Günther et qu’il était incapable de dissimuler longtemps son impatience à assister à la fin du monde. Il lui arrivait de répondre à mes questions mais la plupart du temps je ne faisais qu’écouter passivement le torrent chaotique de son monologue. Il ne fit pas semblant de s’intéresser à moi, la question de mon statut au sein de son paysage mental avait apparemment été définitivement réglée. Lorsque nous nous séparâmes, il me donna un numéro de téléphone, pas un portable, un fixe, c’est moins surveillé, et il m’invita à venir lui rendre visite un jour prochain.

La conversation m’avait tellement interloqué que je n’avais pas eu le temps de prendre du recul. Dans le métro je réfléchis à ce qui s’était passé durant ces deux brèves mais intenses rencontres. Je ne perdais pas mon temps avec Sergueï, c’était certain. Mes recherches ne m’occupaient que quelques heures par jour et, le reste du temps, j’aimais m’imprégner des ambiances, des sensations, des paroles qui ne cessaient de crépiter autour de moi. Je vivais à New York au ralenti, seul, observant avec mélancolie les foules circuler à grande vitesse, ne laissant derrière elles que quelques traces subtiles que je m’efforçais de mémoriser, de nommer, de juxtaposer, de classer pour alimenter une rêverie proche de l’ennui à laquelle je m’abandonnais avec douceur. J’avais organisé ma vie, ici, pour pouvoir rencontrer Sergueï. Mais peut-être remplissait-il trop bien mes attentes et, si je l’appelais pour lui donner un nouveau rendez-vous, ne serait-ce pas pour entretenir l’image un peu caricaturale que je m’étais faite de lui ? J’avais conscience de l’asymétrie de notre relation et pourtant je me disais que son absence totale de curiosité envers moi (même s’il m’avait élu unique interlocuteur, ainsi que je l’apprendrai par la suite) compensait l’attirance essentiellement intellectuelle qu’il exerçait sur moi. S’il était difficile de prétendre qu’une amitié était en train de naître, je ne voulais pas d’emblée en écarter l’éventualité.

La semaine suivante je me décidai à composer le numéro de Sergueï. Il décrocha immédiatement, il était chez lui. J’habitais alors dans une église de Sunset Park, et comme il semblait connaître par cœur les transports publics de la ville, en particulier le réseau d’autobus, il m’expliqua longuement, avec minutie, le trajet et les correspondances compliquées qui me permettraient de le rejoindre. Je notais l’adresse, une perpendiculaire de l’avenue Neptune, et optais pour le métro. La ligne était aérienne et le train illuminé par le soleil de l’été indien. J’arrivais une demi-heure plus tard dans un appartement sombre, le deuxième étage d’une maison de briques à la corniche ornée de frettes vertes. La porte d’entrée donnait sur une pièce qui comprenait une cuisine encombrée de vaisselle sale et des reliefs de repas livrés, un grand canapé d’angle faisant face à une télévision allumée, le son coupé, et à une table basse, où le nom de Sergueï proliférait sur les étiquettes adhésives d’une riche collection de boîtes de cachets, et enfin, dans le coin le plus obscur, un grand bureau sur lequel un écran d’ordinateur dépassait d’un océan déchainé de papiers manuscrits. La chambre, que je n’aurai pas l’occasion de voir, se dissimulait derrière une porte fermée. Une étroite fenêtre partiellement obstruée par un ventilateur cassé laissait quelques rayons d’une lumière glauque éclairer les piles de livres qui remplissaient l’espace resté vacant. Il n’y avait pas moyen de circuler dans la pièce et je n’eus de toutes façons pas le temps d’essayer, Sergueï ayant décidé de m’amener dans un endroit de confiance où nous pourrions parler librement, loin du système d’écoute perfectionné qu’ils avaient installé en secret dans les murs de son appartement.

Quelques instants plus tard nous étions assis sur les fauteuils en cuir rouge d’une petite salle vitrée annexée à un salon de jeux spacieux où se côtoyaient, par rangées parallèles, une vingtaine de tables de billard, américaines, russes et même françaises. L’endroit, tenu par un propriétaire chinois à l’expression suspicieuse, était situé à la hauteur du viaduc du métro, lequel, lorsqu’il passait à quelques mètres des fenêtres aux rideaux fermés, recouverts de bâches de plastique opaque, inondait le club d’un vacarme strident et faisait frémir le cheptel de billards. Sergueï m’expliqua qu’il connaissait le patron, que le lieu était entièrement sécurisé et qu’aucune onde ne pouvait en pénétrer les parois. Pour preuve je n’avais qu’à regarder mon téléphone portable – je ne captais en effet aucun signal. Nous commandâmes deux bières Baltika et ce fut la première fois que quelque chose d’autre qu’un accent me rappela que Sergueï était russe, à croire que la psychose atténue parfois les frontières et les appartenances. Nous continuâmes en trinquant la conversation entamée à Manhattan, ou plutôt, Sergueï se lança de nouveau dans un déconcertant soliloque associant sa mère, l’origine du monde, l’Afrique, l’écriture, les codes secrets, la cryptographie, les marchés émergents, les fermes de serveurs de Carteret, Weehawken et Mahwah, et aussi le bug de la fin du monde, enfin, l’euthanasie planétaire, comme on dit.

Je n’étais pas venu les mains vides. Sergueï étant obsédé par les symboles et les écritures d’Afrique, je m’étais dit que l’écriture Mandombe ne pourrait le laisser indifférent. J’avais avec moi, à New York, un livre de David Wabeladio Payi, son Histoire de la révélation de l’écriture Mandombe. Quelques mois plus tôt, à Lisbonne, Ramon Sarró et moi avions vaguement évoqué l’idée de tourner un film sur la vie de Wabeladio et, par fétichisme plus que pour toute autre raison, je gardais depuis le livre dans mes bagages. C’est avec un brin de perversité très moyennement assumée que je souhaitais observer la réaction puis les réflexions de Sergueï sur la nouvelle écriture africaine. Je lui montrais donc l’ouvrage. Il interrompit la phrase qu’il s’apprêtait à prononcer, écarquilla les yeux, fronça les sourcils, remit ses écouteurs en place et feuilleta rapidement le petit livre écrit en français. Il faisait mine de comprendre le texte et il semblait réellement reconnaître, de-ci de-là, quelques mots ou expressions, peut-être savait-il même un peu de français, ce qui, étant donnée son érudition sauvage, n’eût pas été très étonnant.

« – Une écriture congolaise ! Ah la belle découverte ! Très certainement dérivée des plus mystérieux cosmogrammes Bakongo, je pense. Oui, il me faut ce livre. Je vous l’achète. Combien le vendez-vous ? Combien de Baltika ?

– Je ne vous le vendrai pas mais je veux bien en faire une copie.

– Nous irons donc à l’angle de l’avenue, ils ont une photocopieuse là-bas. Vous me donnerez une copie. Mais comment vous rétribuer ? Je vais, je vais vous révéler un secret. Vous comprendrez alors pourquoi je veux cette copie. La somme que j’écris depuis des années, mon Histoire naturelle et universelle de la découverte de l’écriture en trois volumes… je vous en ai parlé, n’est-ce pas ? Il ne faut pas qu’ils le sachent, cette histoire implique de nombreux diplomates, des Allemands nazis aussi, je vous assure, les ramifications sont nombreuses, le dessein est cohérent, le X de Malcolm. Et pourtant, tout ça, tout ce qu’ils savent, ce ne sont que des conséquences, des détails de l’histoire des hommes, les vérités, elles, sont d’un tout autre ordre. Ils sont loin de s’en douter, autrement je ne serais plus là, je le sais bien, comme on dit. Ce que vous devez savoir, Pierre Déléage, c’est que la clef est une écriture africaine. C’est une écriture de fermiers, une écriture d’Afrique de l’ouest, c’est l’écriture du peuple Vaï. Voyez-vous, l’écriture des Vaï est la clef. Elle condense les vérités que j’ai découvertes, elle condense toutes les histoires de l’écriture, elle est, à elle seule, l’histoire connectée. »

Sergueï se levait déjà, sa bouteille n’était pas achevée mais le désir de se rendre à la photocopieuse était trop fort. Je compris que je n’apprendrai rien de plus ce jour-là. Je finis ma bière, payais et suivis Sergueï dans une cage d’escalier fatiguée dont, pour une raison obscure, des bandes de plastique jaune accrochées à la rampe centrale interdisaient l’accès à la moitié droite. Sergueï fit faire les photocopies puis, en me saluant prestement, s’enfuit, son butin sous le bras. Je me demandais ce qu’il penserait de l’écriture Mandombe et aussi s’il était possible qu’aucun appareil ne fût connecté à son casque audio. Je ne le savais pas alors mais c’était la dernière fois que je voyais Sergueï libre.

À suivre.

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