L’enchâssement (5/5)

L’enchâssement II

5. Hell Gate

Le premier mois de mon séjour à Buenos Aires j’aimais le soir venu me réfugier dans la principale salle de lecture de la bibliothèque nationale. Je ne demandais que rarement des livres, je préférais m’asseoir dans un silence relatif sur l’un des nombreux fauteuils de toile verte alignés face à une large baie vitrée. Dans ce cocon de béton, de linoléum et de verre fumé dont l’apparence extérieure évoque étrangement une tour de contrôle, j’observais le soleil couchant illuminer une dernière fois les eaux de l’estuaire du Río de la Plata. Pendant ces premières semaines ce fut mon unique moyen de profiter du vaste horizon que je m’attendais à trouver dans une ville portuaire. Plus tard je découvris que pour avoir accès au fleuve depuis la ville il fallait soit traverser une immense décharge à ciel ouvert sanctuarisée par un statut de réserve ornithologique, soit contourner à ses risques et périls un rempart composé de plusieurs bretelles d’autoroutes et d’un aéroport. Buenos Aires, tous les habitants le reconnaissaient, tournait le dos à son fleuve et je ne voulais voir dans cette aberration urbanistique que l’occultation collective des cadavres gonflés qui s’échouèrent régulièrement sur les rives de l’estuaire il y a plus de trente ans, dépouilles putréfiées d’une génération d’étudiants révolutionnaires que les militaires jetèrent par centaines de leurs avions au cours de la dictature peut-être la plus ignoble, certainement la plus refoulée de l’opération Condor.

C’est à quelques rues de là, dans le même quartier de la Recoleta, que je rencontrai Delia pour la première fois. Elle devait prononcer une conférence devant un petit groupe d’expatriés qui se rassemblait à intervalle régulier au consulat d’Uruguay. Exception parmi tous les pays d’Amérique latine, l’Uruguay ne m’évoquait rien, pas une image, pas un cliché, pas une anecdote (tout au plus me souvenais-je qu’un poète maudit y était né). Je n’étais venu que pour voir Delia : après une longue recherche un collègue argentin m’avait prévenu de la tenue de l’événement. Je ne me souviens déjà plus du thème de la conférence, le printemps 2014 n’est pourtant guère éloigné, je me souviens seulement m’être brièvement présenté à Delia un peu avant qu‘elle ne commence à parler et, surpris et gêné, avoir été applaudi par une assemblée qui se sentit apparemment honorée d’accueillir en son sein, le temps d’une soirée, un citoyen français. Je pouvais difficilement me sentir plus mal à l’aise. Le moment le plus important de cette réunion fut peut-être la distribution de sodas qui suivit, durant laquelle je m’éclipsai furtivement, non sans avoir pris rendez-vous avec Delia pour que nous puissions parler tranquillement la semaine suivante de son défunt mari, Dick Edgar Ibarra Grasso.

Un an plus tôt, à Paris, j’avais reçu par la poste, chose rare, un étrange paquet. Anonyme, plutôt épais, intégralement recouvert de plusieurs couches de scotch, je bataillai une dizaine de minutes avant de parvenir à l’ouvrir. Je découvris à l’intérieur une liasse de feuilles imprimées, maculées de tâches, dont les textes en police courier new de taille 10 ou moins étaient saturés de ratures, d’additions et de corrections manuscrites. Son nom n’apparaissait nulle part mais il ne me fallut pas longtemps pour deviner que l’expéditeur ne pouvait qu’être Sergueï. Je ne l’avais pas revu depuis notre verre au Club Board Walk, j’étais parti de New York quelques jours plus tard et près de six mois s’étaient écoulés sans qu’aucune nouvelle ne me parvienne. Je lui avais laissé mon courrier électronique mais je me doutais bien qu’il ne se risquerait pas à communiquer via internet, réseau démoniaque de surveillance généralisée qui permettait à tout le monde de connaître sa pensée – « trop de blocages et d’informations imposées » m’avait-il également dit, d’un air mystérieux. Il y avait toutefois certainement déniché l’adresse postale de mon bureau du Laboratoire d’anthropologie sociale.

Un peu ému je commençai le déchiffrement de cette trentaine de feuilles cryptiques mais je dus rapidement m’avouer qu’il serait difficile de trouver dans ces textes épars une quelconque cohérence. Il s’agissait bien de l’ébauche d’une Histoire naturelle et universelle de la découverte de l’écriture, le titre apparaissait, manuscrit, à plusieurs reprises dans les marges. Mais les pages étaient classées dans le plus grand désordre, toutes étaient remplies d’un bloc de texte compact sans séparations, ni titraille, et certaines étaient illisibles en raison des tâches ou des superpositions de biffures et de surcharges. Les feuilles ne comportaient aucune image, aucun échantillon d’écriture non latine ; en secouant la liasse je fis par inadvertance tomber une carte postale sur laquelle était reproduit le syllabaire de l’écriture shü-mom inventée au début du vingtième siècle par le roi bamum Njoya. Je ne sais où Sergueï avait acquis cette vignette mais c’était l’unique document du paquet qui ne soit pas de sa main.

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Je ne peux donner de ce fouillis que quelques courts passages extraits de ce que j’en vins à considérer comme les dernières pages du tapuscrit, les plus lisibles et certainement les plus récentes. La réflexion de Sergueï s’y attachait plus particulièrement aux écritures que je lui avais fait découvrir l’année précédente, les écritures congolaises de David Wabeladio et de David Mboko. Si les lignes argumentatives de ces textes étaient décousues, elles ne semblaient pas complètement extravagantes, elles ne reflétaient pas la tonalité paranoïaque du discours auquel Sergueï m’avait habitué, j’y perçus même quelques idées que je jugeais réellement pertinentes, partiellement en rupture avec ce qu’il m’avait raconté au cimetière africain de Manhattan, preuve peut-être qu’il n’était pas entièrement prisonnier de son délire et qu’il demeurait capable de modifier ses conceptions. Je ne fus par contre guère étonné par son immense érudition, naturelle pour quelqu’un qui passait ses journées en bibliothèque, je le soupçonnai même d’avoir lu à sa façon certains de mes livres. « Toute écriture a force de loi », avait-il écrit en incipit de la liasse.

Ma traduction n’est que très moyennement fidèle, on pourra toujours me demander les documents originaux. J’ai réarrangé la syntaxe, nettoyé la ponctuation, coupé de nombreuses répétitions et réorganisé quelque peu la matière textuelle sous trois rubriques, Révélation, Syllabe et Algorithme (les titres sont de moi). Je ne suis pas certain que tout ça soit d’un grand intérêt théorique mais il m’a semblé valoir la peine de donner à lire ces fragments de l’œuvre de l’étudiant en écriture. Le premier extrait que j’ai sélectionné traitait, de manière assez exhaustive, d’un phénomène bien connu des historiens : de nombreuses écritures d’invention récente furent considérées comme révélées par une entité surnaturelle.

Révélation. Loi de l’auteur invisible ou histoire caractéristique des inventions d’écriture survenues au cours des deux derniers siècles chez des peuples martyrisés par les Empires. L’écriture kickapoo du prophète Kenekuk (États-Unis, c.1825), l’écriture vaï de Momolu Duwalu Bukele (Liberia, 1832), l’écriture yupik d’Uyaqoq (Alaska, c.1900), l’écriture bamum du roi Njoya (Cameroun, c.1900), l’écriture tedim du prophète Pau Cin Hau (Birmanie, 1902), l’écriture apache du prophète Silas John (Arizona, 1904), l’écriture ndjuka d’Afaka Atumisi (Suriname, c.1905), l’écriture mende de Kisimi Kamala (Sierra Leone, 1921), l’écriture eskaya de Mariano Anoy Datahan (Philippines, c. 1920), l’écriture tchouktche de Tenevil’ (Sibérie, 1929), l’écriture loma de Wido Zobo (Liberia, c.1930), l’écriture kpelle du chef Gbili (Liberia, c.1930), l’écriture ibibio de Michael Ukpong, chef spirituel de l’Église Oberi Okaime (Nigeria, 1933), l’écriture sora du guru Mangaya Gomang (Inde, 1936), l’écriture n’ko du guinéen Souleymane Kanté (Côte d’Ivoire, 1949), l’écriture hmong du prophète Yang Chong Leu (Vietnam, 1959), l’écriture hmong du prophète Her Hga Va (Laos, 1965). Toutes ces écritures ont été révélées à leur inventeur par une entité magique dans des rêves-visions, des voix télépathiques, des chutes de conscience de l’esprit. Les visionnaires dissimulent toujours leur vol de l’idée de code-langue aux Européens et aux Arabes. L’écriture, le symbole importé de la modernité, devient affaire locale, authentifiée par une révélation locale. Les révélations sont une récupération du prestige des écritures révélées aux sources de l’autorité des religions du Livre, christianisme ou Islam, Bible ou Coran, sauf les Juifs. La vérité c’est que tous veulent se monarchiser l’intellect. Wabeladio et Mboko : ils participent à une religion du Livre locale, la religion de Simon Kimbangu. Leur révélation est finalement une mise en abyme de celle du prophète Simon Kimbangu. Le Saint-Esprit s’adresse aux deux inventeurs mais c’est l’apparition de Simon Kimbangu qui confère une vérité à leurs écritures. Wabeladio et Mboko, tous les visionnaires qui inventèrent des écritures depuis Momolu Duwalu Bukele, attribuent à leur invention une origine plus impressionnante, plus intéressante, plus acceptable que s’ils la présentaient comme le simple produit d’un cerveau humain parmi d’autres. C’est la loi de l’inventeur invisible, la première loi de l’histoire naturelle de l’écriture.

Je ne souhaite certes pas discuter la validité de l’argument, seulement donner une idée de la prose de Sergueï (on sait que de nombreuses écritures ont été inventées dans les empires coloniaux et postcoloniaux sans qu’aucune révélation ne vienne ratifier le phénomène). Le deuxième extrait décrivait une autre caractéristique de nombreuses écritures d’invention récente : alors qu’elles s’inspiraient d’écritures alphabétiques, elles prirent très souvent la forme d’écritures syllabiques. C’est ce passage, assez technique mais plutôt bien construit, peut-être en partie plagié d’autres auteurs, qui me sembla le plus différer de la péroraison que Sergueï m’avait imposée au cimetière africain.

Syllabe. Loi du gouvernement de la langue. Les syllabes de l’écriture Mandombe : un trait de la plupart des écritures inventées au cours des deux derniers siècles. Elles s’inspirent toutes des écritures latines ou arabes : la première note consonnes et voyelles et la seconde essentiellement les consonnes. Pourtant les nouvelles écritures notent très fréquemment des syllabes, couches et sous-couches. Les deux premières grandes écritures inventées au dix-neuvième siècle sont syllabiques : l’écriture cherokee de Sequoyah (1821) comporte quatre-vingt cinq caractères et l’écriture vaï de Momolu Duwalu Bukele (1832) en comporte deux-cents vingt-six. Des études psycholinguistiques poussées seront utiles pour expliquer la prégnance du syllabisme dans ces inventions. L’attrait que la sémiotique syllabique exerce sur le cerveau humain est dû au fait que la syllabe est l’unité de découpage de la langue la plus naturelle dans divers contextes métalinguistiques, proverbes, contacts sensibles, etc. Parfois les syllabes apparaissent après une série d’essais combinant des principes de notation variés. Propagande, manipulation : le Cherokee Sequoyah élabore d’abord une écriture pictographique avant d’inventer son syllabaire. Vérité : dans les premières années du vingtième siècle le chamane yupik Uyaqoq et le sultan bamum Njoya développent progressivement des écritures syllabiques à partir de premiers essais essentiellement logographiques (un signe = un mot) et de l’application du principe du rébus (un signe = un mot et = ses homophones). L’écriture de Njoya qui compte plus de cinq-cents caractères logographiques au début du siècle ne comprend plus que quatre-vingt caractères syllabiques quinze ans plus tard. Les syllabes de l’écriture Mandombe évoquent celles de l’écriture inventée en 1840 par James Evans pour écrire la langue des Cri du Canada. Dans cette écriture chaque caractère code une consonne associée à une voyelle, donc une syllabe. Cette différence entre consonne et voyelle pourrait faire croire qu’il s’agit d’un alphabet, comme l’écriture Mandombe peut sembler à première vue alphabétique. Cependant la voyelle cri n’est indiquée dans chacun des caractères que par une simple rotation de la consonne : les caractères cri sont donc syllabiques et comme les caractères Mandombe ils sont issus d’une procédure algorithmique, quoique beaucoup plus élémentaire.

Le troisième extrait était certainement à la fois le plus original et le plus opaque. Il était de plus à peu près entièrement consacré à l’écriture Mandombe de David Wabeladio ; Sergueï n’était apparemment pas au courant de son décès survenu le 4 avril 2013.

Algorithme. Loi de la singularité. Mboko sait que son écriture peut être pensée comme une technique ou une méthode permettant d’effectuer des raisonnements logiques et d’apprendre l’art de persuader. Mais son alphabet diffère de l’écriture Mandombe car il en imagine un usage populaire, rapide, adapté aux technologies contemporaines de communication : il insiste sur l’adaptation des caractères aux claviers. Wabeladio, au contraire, affirme constamment que son écriture permet d’effectuer des découvertes en mécanique, en géométrie, en mathématique, en art plastique, en architecture, en littérature, etc., et cette fonction de l’écriture Mandombe a été prophétisée par Simon Kimbangu au cours d’une révélation divine à Wabeladio succédant immédiatement à la découverte des 5 et 2 du mur de brique. L’expression « activité matérielle » indique clairement que le Mandombe n’est pas seulement une écriture. Les manuels d’apprentissage rédigés par Wabeladio : dans la version de 36 pages de 2011, la valeur phonétique des caractères de l’écriture n’est révélée qu’à la page 29, l’essentiel du manuel est une méthode rationalisée et lexicalisée de construction des caractères syllabiques à partir des signes originels, le 5 et le 2, les Mvuala, terme kikongo pour « orateur », « sceptre » ou « canne sacrée », qui en est venu à désigner les chefs spirituels de l’Église kimbanguiste pour exprimer leur mission sainte sur cette terre des hommes. Il suffit de jouer sur les caractères, sur l’écriture pour créer des mondes. La nature algorithmique de l’écriture Mandombe est sa propriété la plus fondamentale. Lecture des manuels pédagogiques de Wabeladio : l’effort intellectuel accompli pour suivre et comprendre la construction des caractères Mandombe est beaucoup plus important que les usages qui peuvent ensuite être faits de l’écriture. Wabeladio développe une riche terminologie pour lexicaliser chaque étape de la procédure algorithmique, une manière de rendre la procédure à la fois dogmatiquement figée et plus mémorisable. L’apprentissage de cette écriture permet de développer l’intelligence et le jugement par des exercices de variation et de progression des syllabes qu’elle engendre. La connaissance de l’écriture peut permettre, par la transposition du cheminement intellectuel qu’elle a rendu nécessaire pour être apprise, la découverte de vérités scientifiques, artistiques ou théologiques. L’écriture Mandombe s’apparente à une série de technologies intellectuelles : les méthodes de découverte de la vérité, les Clavis universalis, Alphabet des pensées humaines, Caractéristique réelle, Mathesis universalis, etc., qui s’inspirèrent de multiples sources parmi lesquelles on compte les Ars memoriae, la Kabbale, le Lullisme, etc. L’écriture algorithmique Mandombe accomplit la finalité des Regulae ad directionem ingenii de Descartes et surtout celle de la Dissertatio de arte combinatoria dans laquelle Leibniz, le grand synthétiseur, se donnait comme objectif la création d’un système de notation qui serait aussi un Art d’inventer, une technique de découverte de la vérité. C’est à partir de l’écriture algorithmique qu’on peut investir le monde, que l’on peut le deviser et le contrôler. Cette dimension algorithmique de l’écriture Mandombe est présente au monde comme une méthode pour la direction de l’esprit humain…

Le texte demeurait inachevé, c’était terriblement frustrant. Que Sergueï ait pu commencer à penser l’écriture Mandombe comme un algorithme me semblait en soi intéressant, quoiqu’un peu tiré par les cheveux ; mais j’essayais d’imaginer ce qu’il aurait fait de cette idée s’il s’en était emparé complètement au lieu de simplement l’évoquer. Sa réflexion se serait peut-être heurtée à une impasse, aujourd’hui l’imaginaire de nombreux théoriciens et romanciers bute de manière un peu pathétique sur le contrôle du monde par les algorithmes et l’irruption de la singularité, le dépassement de l’homme par ses technologies, apparemment le nouvel horizon théologique dont se sont dotées les classes moyennes supérieures du monde industrialisé ; elle aurait peut-être aussi sombré dans un délire incompréhensible ; mais je ne voulais pas exclure la possibilité que Sergueï aurait pu dans les pages suivantes développer quelque chose de nouveau et de pertinent, quelle qu’en soit la nature. Je me disais qu’il n’était pas impossible que Sergueï par un brusque accès de perversité m’ait envoyé ce livre inachevé précisément pour que je ressente cette frustration, pour exciter ma curiosité.

Le reste du tapuscrit était à peu près indéchiffrable. J’y devinais la formulation d’une série de lois (diffusion, standardisation, différenciation) pour lesquelles Sergueï paraissait fournir de nombreux exemples, parfois des citations sans guillemets, parfois de simples listes suivant le modèle de l’énumération des écritures révélées. Il était également question à plusieurs reprises d’une mystérieuse « loi de l’enchâssement » qui ne s’appuyait toutefois sur aucun exemple précis. J’étais touché que Sergueï ait songé à m’envoyer ce qu’il devait considérer comme son grand œuvre ou du moins l’esquisse de celle-ci, mais je ne savais qu’en penser. Lors de notre rencontre à New York j’avais imaginé un moment, sans trop y croire, qu’un dialogue entre nous pourrait relancer mes travaux historiques et théoriques sur les écritures. J’avais alors terminé mon principal livre sur le sujet, Inventer l’écriture, et j’avais l’impression de l’avoir épuisé – je ne suis pas très constant dans mes fixations intellectuelles, je voulais passer à autre chose sans savoir encore vraiment quoi. De ce point de vue je devais admettre que le petit paquet de feuilles tachées de Sergueï ne relançait rien. Je le laissai de côté.

Lorsqu’à l’automne je retournai à New York j’essayai de contacter Sergueï, en vain. Il ne répondait pas, ne donnait plus signe de vie. Au bout d’une semaine je décidai de lui rendre visite à son appartement de Brighton Beach. Il n’était pas chez lui mais je croisai son voisin, assis sur les marches du perron, fumant une cigarette brune. Il me dit avec un fort accent russe qu’il n’avait pas vu Sergueï depuis plusieurs semaines, qu’il avait entendu dire qu’il était maintenant enfermé chez les fous, ce qui n’était pas trop tard, que ces illuminés toujours plus nombreux dépendaient de l’aide sociale et n’avaient pas leur place dans la société américaine. J’écourtai la conversation, prétextant mal comprendre l’anglais.

Les jours suivants je contactai plusieurs hôpitaux psychiatriques de Brooklyn dans l’espoir de localiser Sergueï. Je compris rapidement qu’il me faudrait aller sur place, les standardistes ne délivrant pas ce genre d’informations. Après avoir essuyé plusieurs échecs que je ne savais trop à quel facteur attribuer – l’absence de fait de Sergueï, la mauvaise volonté du personnel, une administration débordée, un règlement strict mais variable sur l’anonymat des patients, la restriction des visites à la seule famille –, je me rendis à tout hasard au Manhattan Psychiatric Center. L’endroit était intimidant. Il me fallut d’abord trouver, au sortir d’un de ces complexes de tours en briques rouges que l’on trouve aujourd’hui dans tous les quartiers déshérités de la ville, une passerelle jetée par dessus les six voies de l’autoroute qui longe la rivière Harlem, à la hauteur du détroit Hell Gate ; puis je dus emprunter l’étroite travée d’un pont levant vert-bleu n’accueillant que les piétons et conduisant sur une petite île d’où s’élevait, majestueux mais sinistre, le corps de bâtiments de l’hôpital. L’apercevant dans un premier temps à travers les grilles du parapet je n’en crus pas mes yeux, il ressemblait à une variante vaguement art déco d’un ministère soviétique imaginaire. En m’approchant je ne fus guère rassuré, des grilles massives, infranchissables, entouraient le site, accentuant son enfermement insulaire, et le caractère imposant des dix-sept étages de la tour centrale, percés d’une multitude de petites fenêtres bien ordonnées, forçait à une certaine humilité. Je ne pouvais qu’y voir l’assertion sans contrepartie possible de l’inéluctabilité concentrationnaire de l’Ordre et de la Science. C’est donc avec timidité que je m’approchais de l’entrée de l’édifice où un policier souriant mais soupçonneux me reçut. J’expliquai tant bien que mal la raison de ma visite, comprenant progressivement devant l’air de plus en plus perplexe de mon interlocuteur qu’il me serait encore une fois très probablement impossible d’obtenir les informations que je cherchais.

Pendant que je discutais avec le policier souriant une jeune femme brune vêtue d’une blouse blanche était arrivée ; elle attendait patiemment que j’en aie fini, écoutant d’une oreille discrète mes arguments. Le policier qui la reconnut immédiatement lui fit signe de me dépasser, vérifia d’un geste automatique son badge et la laissa entrer dans l’édifice. Elle fit quelques pas, s’arrêta, se retourna et se dirigea vers moi d’un air assuré.

« – Puis-je savoir pourquoi vous souhaitez voir M. Mikhaïlovitch Brin ?

– C’est un ami, comme je l’ai expliqué à Monsieur je l’ai rencontré l’année dernière et je lui avais fait la promesse de le revoir lorsque je repasserai par New York.

– Suivez-moi s’il vous plaît, vous allez m’expliquer tout ça. »

Je dus laisser une pièce d’identité au policier qui me fit signer un registre et me tendit d’un air réjoui un vieux badge illisible, puis je suivis la jeune femme, Dr. Laura Zussman, jusque dans une petite salle de réunion obscure, au rez-de-chaussée de l’hôpital psychiatrique, où vrombissait sur un rythme irrégulier la climatisation. Elle me fit asseoir, me demanda sur un ton très formel de patienter quelques instants, le temps qu’elle remplisse un peu de paperasse, puis m’écouta attentivement lui raconter l’histoire de ma rencontre avec Sergueï. Pendant mon récit elle chaussa une paire de lunettes, s’installa en croisant les jambes et pris quelques notes sur une petite fiche jaune. Je crus percevoir une lueur dans ses yeux gris lorsque j’évoquai le paquet que j’avais reçu à mon bureau.

« – Vous souvenez-vous de la date à laquelle vous avez reçu ce paquet ?

– Au début du mois de mai je crois.

– Eh bien, peut-être quelques jours seulement après vous avoir envoyé ce manuscrit, –j’apprécierais d’ailleurs beaucoup que vous nous le communiquiez –, M. Mikhaïlovitch a connu un violent épisode délirant dont on peut dire qu’il n’est toujours pas sorti. La police nous l’a amené il y a près de six mois : selon toute apparence il n’avait pas regagné son appartement depuis plusieurs semaines, on pense qu’il vivait dans la rue. Il dégageait une odeur pestilentielle et il fut presque impossible de le forcer à se laver. Il prononçait de manière sporadique des phrases incohérentes, un délire paranoïde à propos d’une dictature algorithmique, de sentences qui lui étaient imposées, d’une monarchie de l’intellect – ce sont les phrases dont je me souviens. Il semblait ne pas percevoir son interlocuteur, je doute qu’il ne m’ait jamais reconnue. Puis au bout d’une semaine dans notre service il s’est entièrement renfermé dans un état catatonique, il n’a depuis plus prononcé un seul mot. Nous avons voulu le transférer dans un hôpital où il aurait déjà été pris en charge par le passé mais nos recherches n’ont pas abouties. Vous comprendrez pourquoi je suis intéressée par tout ce que pourrez nous dire sur sa famille et son entourage. »

Je n’avais hélas que très peu de renseignements pertinents à lui apporter, je ne savais à peu près rien de la vie sociale de Sergueï, s’il en avait une, et je compris à un léger pincement de lèvres que je décevais le médecin qui avait d’autres choses à faire et qui devait maintenant se demander comment me congédier poliment. Je lui demandai tout de même s’il était possible de voir Sergueï. Elle me conduisit à grands pas dans les couloirs interminables du bâtiment, jusqu’à une grande salle bien éclairée dont les murs étaient couverts de dessins soigneusement encadrés, probablement des œuvres de patients. La salle était séparée du couloir par une paroi dont la moitié supérieure était constituée d’une baie vitrée. Le Dr. Zussman ne m’invita pas à entrer, elle se contenta de montrer Sergueï du doigt. Il était assis, dans une position qui semblait assez inconfortable, à l’une des extrémités d’un canapé ; devant lui, au centre de la pièce, divers quotidiens gisaient en tas sur une table basse. Il était à peu près immobile, seuls ses doigts dessinaient de légères ondulations sur les rainures de son pantalon. Il n’avait plus ni casque audio, ni lunettes ; sa barbe avait été rasée, ses cheveux éclaircis et régularisés. Il paraissait étrangement absent, je n’avais aucune raison de douter du diagnostic du médecin qui commençait à exprimer quelques signes d’impatience.

Elle me raccompagna à l’entrée de l’hôpital psychiatrique où je retrouvai le policier dont le visage était demeuré sectionné par le même sourire, au point d’en devenir inquiétant. Il me remit diligemment, dans une sorte d’extase à demi dissimulée, ma pièce d’identité. Le Dr. Zussman quant à elle me tendit une carte de visite et je m’engageai à lui adresser dès mon retour à Paris une copie du tapuscrit de Sergueï. En me serrant la main elle conclut nos échanges par ces mots :

« Je vous serai en effet très reconnaissante de cet envoi. Avant de sombrer définitivement dans le mutisme le plus complet, M. Mikhaïlovitch n’avait plus qu’une seule phrase à la bouche, qu’il répétait inlassablement. Ibarra avait raison. Nous avons cherché à savoir qui était cet Ibarra mais nous n’avons rien trouvé. Peut-être découvrirons-nous dans le manuscrit que vous avez reçu une explication à ces dernières paroles. »

Je retournai lentement au pont levant, longeant les grilles de l’hôpital et essayant de mettre en perspective la vingtaine de minutes qui venait de s’écouler. Le visage sévère mais charmant du Dr. Laura Zussman s’effaçait rapidement tandis que je revoyais avec de plus en plus de netteté et de persistance celui de Sergueï effondré. Le dernier fil qui le reliait à l’humanité s’était rompu, il s’était peut-être perdu dans les méandres de son délire paranoïaque, ou alors, qui sait, son esprit s’était dissous dans le flot des algorithmes et il avait atteint pour son propre compte l’état de singularité que les prophètes transhumanistes de Californie avaient placé au cœur de leur récente propagande eschatologique. J’étais à la fois triste et perplexe, plus encore que lorsque j’avais reçu le paquet de Sergueï. Je m’assis sur un banc et arrêtai de penser.

De retour à Paris j’envoyai comme promis une copie du livre de Sergueï au Dr. Zussman. En le parcourant à nouveau je pris conscience de la récurrence d’un nom que je n’avais pas remarqué lors de mon premier examen. Ibarra Grasso. Le nom apparaissait dans plusieurs phrases incomplètes où l’on pouvait également deviner les mots « monogénisme », « anagogisme » et « convergence ». Je me souvins immédiatement des dernières paroles du médecin – et de Sergueï : Ibarra avait raison. Je fis une rapide recherche sur internet et me rendis compte que je connaissais déjà ce Dick Edgar Ibarra Grasso – j’avais lu lors d’un séjour à Berkeley un des livres de cet obscur anthropologue argentin décédé en l’an 2000, La escritura indígena andina. J’avais gardé de cet ouvrage publié en 1953 le souvenir d’un sujet extrêmement intéressant desservi par un traitement théorique au moins farfelu. Depuis l’abîme où son esprit s’était égaré Sergueï m’envoyait un message, une piste. Je décidai d’y voir le signe que j’attendais, susceptible de relancer mon investigation. Il me fallait dorénavant absolument savoir qui avait été Dick Edgar Ibarra Grasso.

À suivre – mais ailleurs.

(Je remercie Gérard Macé qui m’a autorisé à reproduire la carte postale contenant le syllabaire bamum du roi Njoya ; par ailleurs ce chapitre est antidaté, il a été publié le 15 avril 2015)

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