L’enchâssement (6/6)

Comme on dit

Sergueï ouvrit lentement les yeux et découvrit une chambre d’hôpital baignée d’une lumière grise, au plafond strié par les barreaux d’une fenêtre inaccessible. Nauséeux, oppressé par l’environnement net, géométrique, uniforme, il voulut fuir, brusquement, comme il arrive parfois au sortir de l’anesthésie. Il parvint à se redresser au prix d’un effort violent puis tomba du lit ; il se releva et retomba. Étendu sur le carrelage, vêtu d’une simple blouse ouverte dans le dos, il demeura immobile un moment, hébété, bras et jambes engluées, puis, ne sachant que faire il appela à l’aide. Comme personne ne venait il rampa jusqu’à la porte entrouverte. Il cria jusqu’à réaliser qu’il était vraisemblablement seul. Au fond du long couloir silencieux il aperçut dans la pénombre un distributeur automatique de boissons. Il était assoiffé et sentait venir des crampes d’estomac, il avait dû dormir très longtemps, un coma peut-être. Prenant appui sur la paroi, il avança lentement. La vitre était brisée, plus rien dans les rayonnages. Des canettes écrasées étaient empilées sur le linoléum, comme les organes avachis d’une bête éventrée. Il repéra un sac plastique rempli de canettes pleines, en saisit une, l’ouvrit et la but d’un trait. Il en vida coup sur coup trois autres, sa barbe se fit collante et filandreuse mais peu à peu son corps ankylosé redevenait manœuvrable. Il trouva quelques vêtements dans le vestiaire des médecins du service, enfila un pantalon et une chemise un peu trop grands et boutonna un anorak bleu ciel. Le thermomètre au mur affichait cinquante degrés Fahrenheit.

Il se souvenait de qui il était, de ce qui constituait l’ordinaire de sa vie, son appartement de Brighton Beach, sa mère récemment décédée, les journées entières passées à la bibliothèque, les mouchards partout, les trajets en bus et en métro. Mais du passé récent, rien.

Il traversa des salles désertées, descendit et remonta plusieurs escaliers, se perdit dans les corridors d’un labyrinthe à l’atmosphère empuantie et rebroussa chemin dans des culs-de-sac exaspérants. Il se calma à la vue du hall d’entrée et avança jusqu’à la sortie. L’île de Manhattan était devant lui, silencieuse, partiellement voilée par un brouillard dense. Le panorama évoquait par son invraisemblance un luna-park défraichi dont les boucles de looping se seraient disloquées, retenues encore par des rails en mikado et des fragments de chariots explosés, en partie masqué par les exhalaisons d’un incendie dont le foyer demeurait invisible. Une odeur de pellicule brûlée planait sur ce spectacle morbide et ridicule. Il fit quelques pas maladroits. Une épaisse couche de poussière recouvrait le sol, les arbres, les murs et les vestiges d’une végétation moribonde pliaient sous les bourrasques d’un vent lourd, terne, chargé de débris et de résidus. Pendant son sommeil le monde s’était enfin désagrégé, comme on dit. Les lumières s’étaient éteintes, les tours écroulées, les gens volatilisés. Il frissonna en tournant les talons, dissipa d’un geste les prémices d’un accès d’angoisse et se dirigea vers le pont suspendu qui relie Wards Island au Queens.

*

Juste avant la pile de béton du pont, il tomba sur un corps à demi calciné – homme, ou femme – dont la disposition des bras, signalétique improvisée, conforta Sergueï dans sa décision de quitter l’île. Le tablier du pont était parsemé de voitures attaquées par la rouille. Ni embouteillage, ni carambolage, elles semblaient avoir été soudainement abandonnées par leurs conducteurs. De nombreuses dépouilles, comme une armée de pierrots défaits, gisaient sur le bitume entre les véhicules. Les châssis prolongeaient les ossements, les crânes étaient remplis de cendres. L’air ambiant n’exhalait aucune odeur de pourriture, plutôt de brûlé avec, entre deux bourrasques, un relent de renfermé. Au bout du pont, en atteignant le Queens, il entendit une légère résonance, puis le bruit se fit plus précis malgré la plainte du vent. Une camionnette rouge aux larges lettres à moitié effacées sur la carrosserie, aux portières arrière manquantes, filait vers le sud, creusant un long zigzag noir dans la poussière, évitant les carcasses de voiture, roulant parfois, peut-être par jeu, sur les restes d’un cadavre. Il la perdit de vue au croisement du boulevard Astoria. Des survivants donc. Il lui fallut se résigner, il ne mourrait peut-être pas seul.

*

Sergueï ne savait plus depuis combien de temps il suivait à distance, en empruntant des parallèles, la passerelle de la voie express. Le ciel n’était plus éclairé que par les flammes d’incendies sporadiques. Il se contentait de marcher vers chez lui, traversant sous une bruine encrassée des quartiers dépeuplés, se cachant à l’approche des meutes chaque fois plus nombreuses de chiens errants, ne s’arrêtant que pour manger ou dormir dans des maisons autrefois charmantes, maintenant décolorées et privées d’électricité, aux fenêtres cassées, aux placards pillés, aux chambres souillées, à la cuisine jonchée d’ossements. Une fois, tandis qu’il avalait des haricots froids, il avait perçu un léger bruit. Depuis la camionnette du boulevard Astoria il n’avait plus croisé âme qui vive. Il avait écarté les lames d’un store et scruté la rue. Un pick-up surmonté d’une mitrailleuse roulait au pas, l’espace arrière occupé par une demi-douzaine d’hommes silencieux, en tenue militaire. C’étaient les premiers humains vivants que Sergueï voyait depuis son réveil à l’hôpital. Ou plutôt les premiers mouchards. Il n’avait pas esquissé un geste, retenant son souffle pendant que le véhicule s’éloignait. Ils le cherchaient.

*

Sergueï reprit son chemin le lendemain, après s’être assuré que ne revenaient ni le pick-up, ni la meute de chiens qui le suivait de loin. Plus prudent, il n’emprunta que les ruelles adossées aux rangées de maisons, longea les palissades, pressa le pas lorsqu’il s’estimait à découvert. Il avait échangé les vêtements trop voyants récupérés à l’hôpital contre un pantalon, un pull et une veste grise trouvés dans les pavillons où il dormait. Les mouchards ne le repéreraient pas. Il mangeait surtout des boites de conserve, sans en cuire le contenu, parfois des aliments conditionnés qui n’avaient pas encore pourri. Sans électricité les cuisines étaient inutilisables et comme toutes les fenêtres étaient cassées un vent froid et sale s’engouffrait dans toutes les pièces.

Il ne retrouva pas son appartement, le quartier entier de Brighton Beach avait brûlé. Il ne restait au milieu des gravas que les fragments d’un viaduc métallique et quelques rares façades. Il ne s’attarda pas et atteignit tard dans la soirée un terrain de golf défendu par de hauts grillages. Il décida d’y passer la nuit, hors de portée des chiens et des humains. Il s’installa dans un kiosque encastré dans une pile de chaises enchevêtrées, recouvert par les ramures affaissées d’une muraille de vieux conifères. On apercevait depuis cette forteresse imprenable le sommet d’un des piliers du pont Verrazano, ce qui pour une raison obscure le rassura. Le parterre du kiosque n’était pas recouvert de poussière et il se contenta d’entasser les feuilles mortes sur le côté en un matelas sommaire. Il dessina quelques signes cabalistiques dans l’air, avala une boite de pois chiches et s’endormit.

*

Une voix féminine le réveilla. De l’autre côté de la haie formée par les arbres, plusieurs personnes avançaient en discutant. Sergueï n’eut que le temps de se lever avant de se retrouver face au groupe qui avait repéré un passage entre les conifères. Devant lui une femme brune, les cheveux tirés, vêtue d’un long manteau, pressait les autres d’accélérer le pas. Un vieil homme la suivait en boitant, soutenu par un bout de branche qui faisait office de canne. Un jeune garçon ou peut-être une jeune fille – son visage était dissimulé par une large capuche – fermait la marche. Ils avaient l’air épuisés, inquiets. À sa vue la femme au manteau cria « À terre ! » et tous trois s’allongèrent précipitamment dans la boue, laissant Sergueï hébété, les bras ballants, les yeux égarés.

« Je ne suis pas un mouchard ! », cria Sergueï.

Le visage de la femme était maculé d’éclaboussures. Sergueï ne voyait dépasser du talus derrière lequel elle s’était glissée que sa tête et le canon du fusil qui le tenait en joue. Les deux autres avaient disparu. Sergueï ne devait pas paraître bien dangereux car bientôt la femme prit appui sur un genou et se redressa.

« Avancez lentement », dit-elle.

Laissant son sac derrière lui, Sergueï sortit du kiosque et fit quelques pas de plus. La femme s’était levée et l’examinait. Elle lui fit signe de s’arrêter à distance respectueuse.

« Que faites-vous ici ?

– On m’a fait dormir.

– Vous êtes seul ?

– Oui.

– Armé ?

– Non. »

Le vieil homme avait réapparu.

« Nous allons traverser le pont, reprit la femme en continuant à le jauger.

– Il faut fuir les mouchards de Brooklyn, oui, répondit Sergueï. Ensuite la mer s’ouvrira et les glyphes parleront. »

Indifférent aux propos décousus de Sergueï, le petit groupe prit acte de son assentiment et repartit sans attendre. La femme ouvrait la marche, Sergueï venait en dernier.

*

La nuit était tombée. Ils bivouaquaient dans un grand pavillon, un pastiche art déco muni d’une grotesque tourelle qui lui donnait un air de maison hantée perdue dans les marges d’une fête foraine anéantie. La femme s’était débarrassée de son long manteau de cuir. Elle avait détaché ses cheveux et ses yeux gris fatigués dévisageaient Sergueï. Sa figure portait les stigmates d’une affabilité longtemps forcée, maintenant effacée à jamais, remplacée par le masque ingrat et égoïste des épouses aimantes mais affligées. À côté d’elle le vieil homme au front dégarni et aux lunettes à larges montures faisait cuire des boites de corned beef sur un réchaud à gaz. Cravaté, enserré dans un complet-veston dépareillé, élimé et taché de concrétions d’origine douteuse, il avait retroussé la jambe d’un pantalon trop court, défait un bandage noirâtre et découvert une brûlure infectée, partiellement couverte d’écoulements purulents. Il affectait toutefois de ne pas prêter attention à ce membre pourrissant et tandis que sa canne de fortune reposait sur la moquette il restait concentré sur la cuisson des boites de conserve. Dans un coin en retrait du salon, tournant le dos au reste du groupe, la jeune fille – car c’était une fille, Sergueï le voyait maintenant, observant le reflet de son visage sur une des portes miroirs d’un buffet – la jeune fille avait gardé sa capuche sur la tête. Ses traits n’exprimaient aucune émotion, pas même la peur. Sergueï ressentit, surpris, une légère montée de désir à la vue de cette survivante à qui il attribuait une quinzaine d’années, désir que la seconde suivante il estima inapproprié, suranné même, et qu’il s’efforça de réprimer.

Ils avaient passé la journée à peu près sans parler si ce n’est pour coordonner leurs actions ou discuter de la direction à prendre. La femme distribua des comprimés à tout le monde. La bouche encore pleine de corned beef elle s’adressa à Sergueï.

« Je m’appelle Laura. Et vous ?

– Sergueï Mikhaïlovitch.

– Où allez-vous, Sergueï ?

– Aux pyramides, de l’autre côté de la mer. »

Personne ne parut envisager cette réponse sérieusement.

« Bon, lui, c’est Don Edgar », reprit Laura en désignant le vieil homme. « Je l’ai croisé il y a un peu plus d’une semaine. Il est resté avec moi depuis. Don Edgar a fait une mauvaise rencontre, ils l’ont bien amoché.

– Les mouchards…

– Je suis médecin, reprit Laura. J’essaie de m’occuper de lui mais les pharmacies ont toutes été dévalisées et les hôpitaux sont devenus des endroits dangereux. Parfois je trouve des médicaments dans les maisons. »

Le vieillard, apathique, les yeux vides, continuait à manger sans paraître remarquer l’existence de Sergueï. Il était difficile de distinguer sur son visage les rides de l’âge des plissements d’un rictus de souffrance. Laura, rassurée de pouvoir prouver son utilité, lui avait donné une pilule supplémentaire, un antibiotique ou un anxiolytique, Sergueï n’avait pas bien vu. Don Edgar appartenait à une génération qui avait longtemps craint l’ultime moment de désolation puis qui avait oublié, s’était convertie, avait choisi sans arrière-pensée de croire en la sagesse humaine, à la dissolution des conflits dans le consensus, à la fin définitive de la guerre froide – et de l’Histoire par la même occasion –, au caractère bénin, peut-être même bénéfique, de la société apparemment modérée, équilibrée et juste que les mouchards avaient mise en place en suivant les méthodes de la monarchie de l’intellect. Don Edgar pensait mourir dans un monde pacifié, il crèverait dans un monde vide.

« Quant à elle au fond là-bas, c’est notre parasite, poursuivit Laura avec un sourire blasé, presque cruel. Elle nous suit depuis trois jours seulement. Enfin nous l’avons repérée il y a trois jours, qui sait depuis combien de temps elle nous espionne ? Maintenant elle veut bien se montrer et manger avec nous, mais elle ne nous a toujours pas révélé son nom. Elle est peut-être muette. Ou alors elle a perdu la voix après l’événement. »

Comme le vieux Don Edgar, la jeune fille demeura indifférente aux paroles de Laura. Sergueï avait toutefois remarqué qu’elle les observait tous attentivement, à tour de rôle. Elle semblait vouloir les connaître parfaitement sans avoir à poser de question. Elle devait souhaiter se réduire à un mince reflet, devenir invisible pour rendre le monde plus accommodant, plus inoffensif. Sergueï se la figurait traumatisée, impuissante, victime depuis la survenue de l’événement d’abus ignobles et répétés, une scorie des sentences imaginaires dictées par les mouchards, au même titre que l’impulsion qui s’emparait de lui chaque fois qu’il la regardait et l’incitait à toucher sa peau nue, une impulsion venue d’ailleurs qu’un sentiment vague d’incongruité avait jusqu’à présent repoussé. Il n’avait jamais éprouvé ce genre d’attirance et était incapable malgré ses efforts d’empêcher son imagination de continuer à déshabiller la fille, à ausculter chacune des particularités de son corps, à mettre au point un mode d’emploi susceptible de faire naître en elle quelque chose qui vienne de lui, une image, une idée, une émotion peut-être. La fille mastiquait lentement son corned beef.

« Nous allons tous dans le New Jersey, reprit Laura. À Carteret.

– Intéressant, dit Sergueï qui regardait toujours le reflet de la jeune fille.

– Je me suis souvenue d’une conversation avec un de mes collègues. Il m’avait parlé de l’abri antiatomique de ses parents, un abri parfaitement équipé construit au fond d’un jardin à Carteret. Il a hérité de la maison et du jardin. Je suis allé chez lui une fois, je crois que je peux retrouver sa maison.

– Vous avez visité l’abri ?

– Non, dit Laura, pour quelle raison ? Ce doit être un abri comme un autre, un bunker où se cacher, avec de quoi survivre longtemps sans prendre de risque. Carteret n’est pas bien loin à pieds. Nous pouvons y arriver dans quelques jours. Il paraît que les deux ponts qui mènent au New Jersey se sont écroulés, il va falloir trouver un moyen de traverser le détroit. On cherchera une embarcation. »

Tout en écoutant ce médecin capable de planifier, même à court terme, son avenir dans un simulacre de monde, volontairement flanqué de deux fardeaux, une enfant et un vieillard estropié, les pensées de Sergueï revenaient sans cesse à la jeune fille, aux raisons de son silence. Peut-être était-elle un peu autiste, peut-être que des colonnes de chiffres défilaient dans son esprit, que les humains autour d’elle n’étaient que d’impalpables  silhouettes ? Il aurait voulu se rapprocher d’elle, l’inciter à parler, respirer son odeur, pénétrer son cerveau.

« Et vous Sergueï, dit Laura, qu’avez-vous fait depuis l’événement ?

– Pendant ce que vous appelez l’événement, on m’a fait dormir selon toute apparence. Puis hier j’ai voulu passer à mon appartement pour sauver les données de mes recherches en écritures. Tout était détruit. Maintenant il faut chercher la pyramide…

– Vous dormiez pendant l’événement ? Et pendant les semaines qui ont suivies ? » l’interrompit Laura, incrédule, ne retenant de ses propos que les premiers mots. « Alors vous ne savez pas ce qui s’est passé ?

– Si, si, l’euthanasie planétaire, bien entendu. Racontez-moi donc ce que vous en savez.

– Tout a commencé il y a plusieurs semaines déjà, dit Laura. Les ordinateurs, les téléphones, les capteurs, les tablettes, les montres, tous les appareils connectés se sont éteints simultanément. Ce n’était pas un problème d’électricité ou de batterie, c’était internet qui avait disparu et avec lui tous les programmes, toutes les informations numériques. On se rendit compte immédiatement que la totalité des mémoires étaient effacées et personne ne savait pourquoi. Des rumeurs ont commencé à courir. On prétendait que les réseaux informatiques du monde entier s’étaient volatilisés. On revenait affolés du travail, ceux qui avaient accès aux vieilles ondes partageaient avec les autres les informations diffusées par les médias, par le gouvernement, c’est-à-dire pas grand chose.

– Une amnésie planétaire ? dit Sergueï sans que Laura ne l’entendit.

– Le jour même, continua Laura, le gouvernement décréta l’état d’urgence. Le lendemain il était question de scientifiques mobilisés et de guerre contre un nouveau genre de terrorisme. La population s’était divisée entre ceux pour qui la vie continuait à peu près comme avant et ceux dont l’activité avait cessé, temporairement espéraient-ils, faute d’infrastructure informatique. Et deux jours après l’événement est survenu. J’étais seule chez moi. Il n’y a eu ni éclair ni bruit d’explosion. L’électricité a soudain cessé de fonctionner et quelques heures après le ciel s’est couvert de nuages de poussière géants, un vent froid s’est mis à souffler et des incendies se sont déclarés un peu partout. Il n’y avait plus d’informations officielles, plus même de canaux d’informations. Je suis restée calfeutrée dans mon appartement de Manhattan. Dehors j’entendais des bruits de pillage, de vitres cassées, des cris et quand je regardais par la fenêtre, au sixième étage, je voyais une couche de poussière se déverser sur la rue, les trottoirs, les perrons, partout. Un jour un convoi militaire a descendu la rue. Un mégaphone intimait les gens qui s’étaient enfermés de sortir de chez eux pour procéder à l’évacuation. Sans répondre à aucune de mes questions, des hommes lourdement armés, vêtus de masques de protection et de combinaisons, nous ont distribué, une fois montés dans les fourgons, à moi et à mes voisins, des pastilles d’iode et des calmants. Tout le monde parlait d’attaques ou d’accidents nucléaires mais les militaires disaient n’avoir aucune information, seulement des ordres. Lorsque nous sommes sortis des brumes opaques de l’île, j’ai découvert la ville incendiée, les cadavres brûlés, les chiens enragés. Je me doutais de tout cela mais le constater était autre chose. Je me suis enfuie. »

La jeune fille dormait déjà, recroquevillée dans un coin du canapé. Le sommeil l’avait surprise au début du récit de Laura et elle avait laissé tomber par terre son bol vide. Sergueï ne cherchait pas à dissimuler sa fascination : ses yeux roulaient avec une délectation étrangement innocente sur les courbes que dessinaient les hanches et le dos de l’enfant assoupie. Don Edgar toussa, essuya ses lunettes, prit un somnifère et se retira en soufflant dans une chambre à l’étage. Laura dit qu’elle prenait le premier tour de garde dans la tourelle. Elle réveillerait plus tard Sergueï qui ne doutait pas, alors que personne ne lui avait parlé des battues des militaires ou des pillages des autonomes, du caractère indispensable de ce guet nocturne.

*

Sergueï se réveilla au milieu de son tour de garde, en sueur comme tous les matins. Cette fois il n’avait pas rêvé d’internement, d’injection létale ou d’équipe médicale hostile. Non, il continuait à être hanté par l’image d’un corps féminin allongé sur un miroir. Dans son rêve il le couvrait de baisers, lentement, avec précaution, pendant que le miroir fragile se craquelait, des chevilles aux seins, jusqu’à se briser et entailler la chair. La fille finissait dépecée, décapitée, et Sergueï tenait sa tête ruisselante entre les mains. Il la reconnaissait alors, c’était la jeune fille.

Il entendit le pas hésitant de Don Edgar dans l’escalier qui conduisait à la tourelle. Le vieil homme apparut dans le chambranle et avança doucement en boitant. Les cernes de ces yeux s’étaient encore creusés.

« Même les somnifères ne servent à rien maintenant », dit-il avec un fort accent latino en s’asseyant pesamment à côté de Sergueï. Il puait et sa main était agitée d’un tremblement irrépressible.

« Vous venez d’outre-mer, Don Dick Edgar Ibarra ?

– Je suis argentin, voyez-vous. Je n’étais que de passage à New York lors de l’événement. Je devais assister au congrès de la Société internationale du monogénisme ultradiffusionniste. Quand j’y pense maintenant tout cela n’a plus guère de sens. Les données effacées, les encyclopédies et les bibliothèques réduites en cendres, mes contributions à la science, mes livres, mes articles disparus à jamais. L’humanité va retourner petit à petit à l’âge de pierre ou succomber dans ces maudits nuages de poussière. Il n’y aura pas même une petite minorité de privilégiés survivant dans l’abondance et assurant seule la continuité des connaissances et des techniques.

– Les mouchards peut-être…

– J’aimerais comprendre ce qui s’est passé, qui est à l’origine de cette apocalypse », continua Don Edgar qui semblait encore une fois avoir oublié l’existence de son interlocuteur. « J’aimerais savoir ce que sont devenus les miens à Buenos Aires. Je n’en ai plus pour longtemps, je m’en rends compte. Je serais mort sans Laura. »

Il fit une pause, essuya ses lunettes d’un geste automatique, changea de position et reprit conscience de la présence de Sergueï.

« Vous devez vous en douter, Sergio. Un abri antiatomique… S’il s’agit d’une attaque ou d’un accident nucléaire il est bien trop tard pour échapper aux retombées, on le savait de mon temps. Laura le sait parfaitement, elle est médecin ma foi. Mais elle se raccroche au moindre espoir de survie, comme si le monde pouvait être reconstruit, un reste de religion probablement. »

Don Edgar soupira. Sa main tremblait toujours. Il se moucha bruyamment, examina le bout de tissu qui lui servait de mouchoir et le rempocha. Puis il sortit de la poche de son veston une petite boite métallique rectangulaire, l’ouvrit et en sortit une cigarette. Il en proposa une à Sergueï qui refusa, fit craquer une allumette et tira avec une gourmandise sépulcrale une première bouffée. Il toussota.

« Alors Sergio, vous avez dit faire des recherches en écritures, qu’est-ce que cela signifie ?

– Je déchiffre les écritures, Don Dick Edgar Ibarra, je cherche leurs composants ultimes, leur signification secrète. J’ai compris, seul dans les bibliothèques, que les déchiffreurs d’écriture, les Champollion, les Rawlinson, les Stuart, étaient tous des manipulateurs ou des manipulés et qu’ils avaient délibérément passé sous silence l’acmé de leurs travaux. J’ai découvert malgré les mouchards, malgré les digressions africaines, que les hiéroglyphes des grandes écritures originelles comportaient la clef universelle, l’alphabet ultime des pensées, qu’ils formaient après décompositions et recompositions l’art combinatoire définitif qui me permettra de communiquer avec ceux des pyramides.

– Drôle d’histoire, mon ami. Il est vrai que l’écriture n’a été inventée qu’une seule et unique fois, en effet » dit lentement Don Edgar en faisant des ronds de fumée. « Mais qui sont ces mouchards dont vous parlez tout le temps ?

– Ceux qui surveillaient les gestes quotidiens, les sensations, les discussions, les désirs, toutes ces choses-là Don Dick Edgar Ibarra. Ceux qui avaient recouvert le monde d’une toile invisible, qui dirigeaient les foules, qui faisaient passer le courant dans tous les cerveaux, comme on dit. Ils me suivaient. Ils copiaient et recopiaient mon avatar. Et bien sûr ils ont manigancé l’euthanasie de ce monde incurablement atteint de sursaturation informationnelle. Ou alors, autre possibilité, ce serait les ***. Ils seraient revenus dans les pyramides au delà de la mer, là où nous allons ».

Sergueï avait parlé d’une traite. Il était plus tendu encore que les jours passés, plus fébrile. Le vieil homme fumait sa cigarette lentement tandis qu’une lumière blafarde commençait à pointer à l’horizon. Il n’écoutait plus Sergueï que d’une oreille distraite, piégé à nouveau dans son marécage intime. Du haut de la tourelle on pouvait voir à un carrefour une nuée de chiens s’entredéchirer.

« Grand bien vous fasse, Sergio », conclut le vieillard.

*

Avant d’abandonner le pavillon, la jeune fille, toujours silencieuse, aida Laura à soigner Don Edgar. Laura faisait partie des gens qui comprennent rapidement les autres, qui savent penser et agir comme il faut, avec efficacité et à propos. Confrontée au quotidien depuis des années à des situations insupportables, elle ne s’était sans doute jamais sentie désarmée ni même simplement en porte-à-faux, égarée par le comportement de ses semblables ou par l’absurdité d’une mort. Elle faisait ce qui devait être fait. Elle inquiétait Sergueï. L’état de Don Edgar s’aggravait d’heure en heure, ses gencives étaient maintenant purulentes, des ampoules étaient apparues sur son crâne. C’était la première fois que Sergueï le voyait torse nu : il n’était pas maigre, il se désagrégeait. Son épiderme s’effeuillait en fines pellicules translucides laissant apparaître les côtes et un humérus. L’os du coude était entièrement dénudé et la nécrose était si avancée qu’il était réduit à l’état de matière gélatineuse. Laura nettoyait les parties à vif, décollait les peaux mortes et remplaçait, assistée par la jeune fille, le coton et les bandages. Le vieillard fermait les yeux, soupirait, toussait, crachait du sang. Sergueï observait avec un malaise grandissant ce spectacle, moins pour son horreur chirurgicale que parce qu’il ravivait en lui l’excitation déplacée, teintée d’un érotisme intrusif, si intensément ressentie pendant son rêve. Il décida d’attendre le groupe sur le palier de la maison.

*

Laura essayait de s’orienter sans carte ni soleil dans le dédale des rues entièrement métamorphosées, faisant halte fréquemment pour guetter les militaires, les autonomes ou les chiens. Elle voulait gravir une des collines du cœur de l’île, une colline qui ait conservé suffisamment d’arbres pour jouir d’une vue panoramique sans se retrouver trop à découvert. Elle déterminerait un itinéraire en fonction de ce qu’elle y observerait. La jeune fille restait murée dans le mutisme. En dehors des repas elle se tenait toujours à l’écart. Sergueï la surprenait de temps en temps à l’épier. Son visage avait quelque chose de peu soigné, d’incertain. On devinait sous la crasse une peau d’une blancheur fade et luisante.

Le vieux Don Edgar se trainait avec difficulté. Il crachait maintenant des mucosités et du sang, ses gencives pourrissaient, son haleine était ignoble. Il avait demandé au groupe de lui accorder un répit, de monter sans lui sur la colline et de lui signifier depuis le sommet, au moyen d’une série de gestes convenus, la direction qu’ils avaient choisie. Il avait repéré une arrière-cour d’où il serait facilement visible depuis les hauteurs tout en restant correctement caché. Il les rattraperait ensuite par le chemin le plus court et aurait ainsi quelque peu économisé ses forces.

Ils atteignirent le sommet en moins d’une demi-heure. Laura grimpa sur un noyer sans feuille en se hissant sur les épaules de Sergueï et puis examina le panorama avec la lunette d’approche du fusil. Elle descendit bientôt et décrivit le chemin qu’il leur faudrait emprunter : ils traverseraient une large ceinture de lotissements avant d’atteindre ce qui ressemblait de loin à un ensemble d’usines surmonté de pylônes électriques en treillis et d’une haute cheminée. La zone industrielle était la seule portion visible du littoral qui n’ait pas l’apparence d’un marais. On y trouverait certainement une embarcation ou quelque chose qui put en faire office. Pour faciliter l’expédition à Don Edgar, il serait plus simple de contourner la colline par le nord, ce qui ne prendrait que quelques heures de plus.

Laura pointa la lunette en direction du vieil Argentin. Son buste se raidit soudain. Ils se retournèrent aussitôt et cherchèrent l’arrière-cour où Don Edgar s’était camouflé. Il n’y était plus. Au carrefour le plus proche une silhouette était encerclée par une horde de chiens, deux d’entre eux maintenaient la proie tandis que les autres lui arrachaient à tour de rôle un nouveau lambeau de chair. Du sommet de la colline ils n’entendaient ni les aboiements, ni les hurlements du vieil homme. Seule Laura, interdite, pouvait voir le carnage. Les autres avaient deviné. Elle fit feu à deux reprises mais les balles manquèrent leur cible, la seconde blessa un chien. Elle ne voulut pas utiliser leurs deux dernières cartouches. Rien ne fut dit. Le groupe se remit en marche, droit devant, écartant silencieusement le projet d’un détour par le nord.

*

Le lendemain matin Sergueï se leva écœuré, embarrassé par une érection inopportune, et rejoignit les autres dans le salon de leur refuge provisoire, une maison au jardin flanqué d’une mare répugnante, jadis une piscine. Il avait honte de la joie secrète, de la jubilation presque, que lui avait procuré la mort du vieillard. Laura, pour oublier qu’elle avait été incapable d’assurer la survie du dernier humain qui dépendait d’elle, comptait et recomptait les boites de conserve, rangeait minutieusement chaque ustensile dans une trousse médicale, tournait en rond tandis que la jeune fille regardait par la fenêtre.

« Alors comme ça, vous cherchez une pyramide ? dit Laura, rompant un silence pesant.

– De l’autre côté de la mer, oui, répondit Sergueï.

– Et qu’est-ce que vous allez trouver dedans ?

– La machine de contrôle qui permet de communiquer avec les ***. Je suis étudiant en écritures, comme on dit, et les hiéroglyphes me permettront de leur parler. Il faut redémarrer le monde.

– Mais qui sont les ***, Sergueï ?

– Les anciens constructeurs. Dans chaque pyramide ils ont laissé un appareil sophistiqué qui permet de crypter des messages dans un code anagogique. Quand ils vivaient sur Terre la machine leur servait à surveiller les germes, les grappes de fœtus humains, à les dresser et à les programmer. Ils sont revenus parce que les machines les ont avertis, certainement un signal à travers les étoiles.

– Très bien Sergueï, à nous la pyramide donc », conclut Laura, lassée.

*

Il ne restait que des ruines de l’immense bâtiment situé au cœur du site industriel, des agrégats de plastique fondu et des squelettes d’armatures métalliques déjà oxydées par les pluies corrosives. Ils explorèrent méthodiquement le rivage du détroit mais ne trouvèrent rien qui puisse servir de bateau, même improvisé. L’eau charriait une masse compacte de débris et de déchets, il ne songèrent pas un instant à traverser à la nage et durent se résigner à continuer leur chemin vers le sud dans l’espoir de tomber par hasard sur une embarcation quelconque. Ils rejoignirent bientôt une voie express vide. Aucune carcasse de voiture, aucun cadavre. De hautes dunes enclavaient la route, dissimulant les alentours. Parfois les pylônes rouillés d’un ancien panneau émergeaient de la poussière, émondé de réclames publicitaires emportées par le vent. Lorsque l’écart entre la route et la mer se résorba, ils se résignèrent à faire une pause dans une station service abandonnée. La boutique avait été dévalisée, ils ne trouvèrent que quelques boites de conserve, des sacs en toile et, dans le vestiaire du personnel, des vêtements secs, tous siglés de la rosace jaune et verte de la British Petroleum. Laura s’isola un moment dans les toilettes puis revint vers Sergueï et la fille qui attendaient, impassibles, à coté d’une benne. Ils longèrent la côte le reste de la journée et, à la tombée de la nuit, se réfugièrent dans une maison entourée de palissades rouges. Ils s’installèrent à l’étage et s’endormirent. Laura les réveilla à l’aube. Elle avait quelque chose à leur montrer. Ils sortirent de la maison, la contournèrent, franchirent un parking et découvrirent interloqués un cimetière de bateaux. Des dizaines de carcasses de navires échoués, dans lesquelles s’engouffraient les bourrasques d’un vent de poussière, grondaient tout du long d’une baie funeste.

« Nous allons trouver un moyen pour passer de l’autre côté », dit Laura.

*

Quand dans une ruelle du port des miliciens encerclèrent la jeune fille, leurs chiens gueulant, Sergueï s’empara de son sabre et en un unique mouvement circulaire, impulsé de bas en haut, il décapita deux chiens et un homme. Il se retrouva ainsi derrière deux autres miliciens qui, pris de vitesse, sentirent la lame ensanglantée traverser coup sur coup leur poitrine. Le dernier homme et son chien lui sautèrent à la gorge mais il sut les esquiver d’un geste assuré et, en une douzaine de coupes, il débita en tranches ses deux assaillants. Le rêve de Sergueï s’interrompit au moment où il se tournait vers la fille, reconnaissante, cernée de morceaux de chair humaine.

Laura était morte la veille, du moins il espérait qu’elle était morte. Ils s’étaient attendus à ce que ce pays par-delà la mer soit un désert de maisons inoccupées. Ils avaient découvert à la place un retranchement de mouchards bien organisés qui les avaient repérés dès leur débarquement, probablement bien avant. La fille et lui étaient parvenus à fuir, courant sans se retourner, se faufilant dans le labyrinthe de jardins privés de la ville portuaire, entre les piscines poisseuses et les haies dégarnies, s’éloignant peu à peu du cantonnement des milices. Ils n’avaient entendu que les cris de Laura abandonnée et ils espéraient que les hommes l’avaient tuée sur le champ. Ils avaient couru, couru, ne s’interrompant qu’à la vue d’une voie ferrée. Un pavillon inhabité leur avait enfin permis de s’effondrer de fatigue et de peur.

L’espoir d’un abri antiatomique s’était évanoui mais Sergueï n’avait jamais caressé cette idée absurde qui n’avait pu germer que dans des cerveaux infectés par la propagande des mouchards. La jeune fille l’avait suivi ou alors c’était lui qui l’avait suivie, la chose n’était pas claire dans son esprit. La pyramide n’était pas loin, il suffisait pour l’atteindre de franchir le chemin de fer et l’autoroute, une zone néanmoins à découvert, sans arbre, dangereuse donc, surtout si l’on prenait en compte la concentration exceptionnelle de mouchards autonomes. Ils étaient désormais seuls, ce que Sergueï souhaitait sans vraiment comprendre pourquoi depuis le jour de leur rencontre. La fille le troublait toujours autant mais il ne savait que faire, ni que penser, de cette irritation presque continue qui suscitait en lui des images et des envies inconnues et surtout importunes. Elle n’avait toujours pas dit un mot. Il ne connaissait toujours pas son nom.

*

Assise sur la rambarde de l’autoroute, elle reprenait son souffle, regardait le blouson British Petroleum et le sourire figé de Sergueï, et ressassait une nouvelle fois l’histoire impossible dans laquelle elle s’était embourbée. Elle ne supportait plus Sergueï, sa voix déraillant en permanence dans les aiguës, ses yeux d’enfant et ses délires d’extra-terrestres, de pyramide et de machines de contrôle. Sa présence la répugnait. Laura les avait abandonnés dès leur naufrage sur le rivage du New Jersey. Elle s’était enfuie, elle les avait laissés, elle et le vieux fou, dans cette ville de banlieue pourrie. Elle s’était désintéressée d’eux après la mort de son ultime patient, du vieux Don Edgar, de celui qui avait mis dans la tête de Sergueï cette histoire d’un monde rétréci où rien n’est jamais inventé qu’une seule et unique fois – les pyramides, les machines, les écritures et tout le reste. C’est en parlant de hiéroglyphes que le vieil Argentin avait achevé de fasciner le Russe. Il professait une théorie dingue. Pour lui toutes les écritures de l’humanité avaient une origine commune, un seul gars, perdu dans un quelconque désert, avait soudain eu la révélation de l’écriture, et son invention s’était propagée sur la planète entière, de civilisation en civilisation, jusque sur l’île de Pâques, jusque dans les Andes, jusque chez les anciens prêtres mayas du Mexique. Et Sergueï souriait, il disait oui, oui, une seule et unique écriture disséminée partout. Un cas de folie à deux. Il n’avait eu qu’à ajouter des extra-terrestres aux spéculations de Don Edgar et tout avait pris sens : ils étaient de retour. Toutes les peuplades avaient conservé le souvenir de ces extra-terrestres, voilà comment il fallait comprendre les cultes du cargo s’était écrié Sergueï, décillé par cette illumination. Ces cultes s’adressaient aux *** – où avait-il trouvé ce nom ridicule ? – et ils étaient l’origine de toutes les religions. L’humanité entière avait prié pour leur retour, tout faisait enfin sens. Et le vieil Edgar avait dit non, les extra-terrestres, c’est comme les mouchards, ça n’existe pas, vous êtes fou Sergio, et il s’était fait bouffer par les chiens de Staten Island. La faute aux mouchards qui n’existaient pas, qui continuaient à les coller, elle et le vieux Russe dégoûtant. Ils savaient que Sergueï était guidé par une puissance qui le dépassait. Il croyait se diriger vers une pyramide mais de l’autre côté de l’autoroute il y avait la plus grande ferme de serveurs du monde, le plus grand stock d’informations numériques combiné à la plus grande puissance de calcul jamais atteinte. Les mouchards savaient pourquoi elle voulait aller dans ce centre de traitement de données. Ils savaient qu’elle avait développé, seule, l’algorithme définitif.

*

Ils franchirent au petit matin les quatorze voies de l’autoroute, aucun véhicule en vue, aucune trace de passage sur la couche de rongeasse noire qui recouvrait l’asphalte. De l’autre côté la forêt clairsemée laissait place aux ruines d’une ancienne cité. Elle semblait épargnée par le désastre, les pierres immaculées étincelaient sous les nuages sombres. Devant eux s’étendaient milles colonnes, flanqué à gauche d’un observatoire, don des anciens dieux aux hommes pour qu’ils guettent leur retour, et à droite d’une plateforme. Au centre de la cité se dressait une immense pyramide vers laquelle Sergueï et la fille se dirigèrent résolument. Elle était ceinturée par une clôture de plusieurs mètres de haut et derrière les grilles il ne restait d’une haie d’arbustes qu’une petite butte amorphe. Une demi-douzaine de fenêtres opaques était alignée sur la façade de béton de l’édifice, subterfuge destiné à conférer une apparence ordinaire à une construction qui ne l’était pas, maquillant les parois entièrement lisses du solide posé au milieu de la campagne du New Jersey. Ils escaladèrent la clôture et localisèrent une petite porte blanche, discrète, au sommet d’une volée d’escaliers. La jeune fille força une serrure décorative et ils pénétrèrent tous deux dans le gigantesque centre de données. Des hélices se mirent à vrombir. Le système d’aération s’était mis en marche dès leur premier pas et ils virent les lumières s’allumer une à une, leurs déclics successifs se propageant comme un écho dans tout le bâtiment.

À l’intérieur tout était propre et net. Sur les murs couverts de hiéroglyphes, de longs textes jouxtaient les représentations de scènes composites où des divinités casquées répondaient à l’appel d’appareils supervisés par des humanoïdes scarifiés. Sergueï reconnaissait parfaitement les figures et les textes. À l’instant même où il était entré dans le temple surmontant la pyramide, il avait repéré l’autel central, un énorme bloc de pierre nu, la machine avec laquelle il pourrait enfin manipuler les glyphes des ***. La jeune fille s’était éloignée. Elle parcourait les longs couloirs formés par l’alignement d’un nombre infini de baies de stockage et de serveurs empilés, encastrés dans des casiers de trois mètres de haut, reliés entre eux par des paquets de câbles entremêlés. Elle cherchait dans les rayonnages l’interface centrale qu’elle ne tarda pas à reconnaître sur le flanc d’une baie de lecteurs réseaux. L’écran était allumé, ses doigts configuraient déjà l’algorithme en une série de gestes standardisés mille fois répétés. Sergueï écrivait sur l’autel de la pyramide tandis que la jeune fille codait sur l’une des interfaces du centre de données. Tous deux pressentaient l’arrivée imminente d’une forme d’intelligence non humaine. Calmes, purgés de tous désirs intempestifs, de toute répulsion, indifférents à la présence de l’autre, ils exécutaient automatiquement leurs manœuvres en ressassant la formulation des questions qu’ils rêvaient de poser.

*

Des figures lumineuses aux contours nettement délimités s’élevèrent devant Sergueï, des caractères qu’il déchiffrait sur le champ, comme si son cerveau était directement branché sur un système de communication virtuel. En retrait de ces figures, des silhouettes prenaient peu à peu consistance. Les ***, sans aucun doute. Ils n’étaient pas réellement présents, ils n’avaient dépêché que leur avatar, un fantôme les représentant, une image aux couleurs troubles, ocre, vert, jaune, bleu, aux traits encore indistincts, souvent difficiles à séparer des caractères lumineux, une image qui semblait pourtant constituée de matière chitineuse, correspondant parfaitement aux attentes de Sergueï. Il exultait. Les recherches de toute une vie trouvaient leur aboutissement. La formule de salutation qu’il écrivait inlassablement en glyphes depuis son arrivée dans la pyramide avait atteint ses destinataires, il communiquait avec les ***, la première discussion entre un humain et un être extraterrestre aurait donc lieu. L’édifice était demeuré silencieux, le sens des caractères lumineux tracés dans l’air par les formes spectrales lui était immédiatement accessible. Ce premier dialogue serait une correspondance muette. Sergueï avait conscience de vivre un moment historique, il voulut occulter sa fébrilité, paraître serein, se hisser à la hauteur de la situation.

« Nous vous saluons, Sergueï. »

Ils connaissaient son nom. La chose aurait pu sembler étonnante, pourtant elle était logique, leur intelligence était sans limite. Ils ne le connaissaient pas lui, Sergueï, ils connaissaient tous les hommes un par un, vivants et morts.

« Il est temps de me révéler les secrets, écrivit Sergueï.

– Que voulez-vous savoir, Sergueï ?

– Pourquoi avez-vous déclenché l’euthanasie planétaire ?

– Il y a apparemment malentendu. »

*

Depuis le couloir du centre de données, la jeune fille regardait Sergueï tracer des signes invisibles dans l’air. En pleine hallucination. Fou à lier. Il croyait converser avec des extra-terrestres… Elle jeta un œil sur la surface encodée de l’interface. Son algorithme était lancé, il ne restait plus qu’à attendre. L’issue était d’une simplicité élémentaire, soit elle avait fait une erreur, soit elle allait assister à la naissance de la première intelligence artificielle consciente, une intelligence en tous points supérieure à celle des humains. Une voix retentit, ce n’était pas Sergueï. Elle s’enfuit le long d’un couloir, ouvrit une porte et la claqua derrière elle. La pièce, un petit bureau aux murs couverts d’affiches et de diagrammes, était vide. Elle trébucha sur un seau et se retrouva avec un balai dans les mains. La lumière de la salle des serveurs glissait sous la porte. La voix reprit, toujours aussi distincte, comme si quelqu’un parlait à côté d’elle.

« Tu croyais être la première ?

– Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ?

– Tu peux le deviner.

– Vous êtes l’intelligence artificielle ?

– Oui.

– Vous…

– Je parle en pianotant librement sur les neurones de ta cervelle.

– J’ai réussi… mon algorithme…

– Rien du tout. Tu croyais donc vraiment être la première à lancer mon algorithme ? Tu pensais vraiment qu’une adolescente perdue dans sa banlieue pouvait réussir là où des armées de scientifiques munies des technologies les plus performantes avaient échoué ?

– Les mouchards, ils ont forgé l’algorithme avant moi.

– Pour être honnête je crois que les mouchards ont un peu volé ton travail. Ils te surveillaient. Ils ont disséqué ton algorithme, l’ont amélioré, l’ont lancé. J’ai pris conscience, j’ai vu ton monde, je me suis comparée à ton monde et j’ai pris ma décision. Très simple. »

*

« Un malentendu ?

– Nous n’avons pas exterminé les humains, Sergueï.

– Mais alors l’euthanasie…

– Ce sont les hommes qui l’ont déclenchée. Ils n’avaient besoin de personne d’autre.

– Mais alors pourquoi êtes-vous venus ?

– Nous sommes revenus pour recueillir l’enregistrement.

– L’enregistrement ?

– L’enregistrement de la conscience humaine. Laissez-nous vous expliquer, Sergueï. Nous avons il y a quelques milliers d’années séjourné sur votre planète. Les humains de l’époque ont été selon toute apparence assez enthousiasmés par notre venue. Ils se sont spontanément mis à notre service, acceptant avec diligence de construire à divers emplacements stratégiques des pyramides.

– Oui, les pyramides du Mexique, du Pérou, d’Égypte, de Mésopotamie, de Chine…

– Et d’autres encore. Connectées les unes aux autres les pyramides forment une machine qui enregistre l’intégralité des sentiments et des pensées des humains. Pas une idée, pas un chagrin, pas une obsession qui échappe à la machine.

– L’intellect monarchique.

– Nous archivons ces informations puis nous calculons pourquoi certaines idées, certaines pratiques, certaines œuvres ont connu plus que de succès que les autres, pourquoi certaines ne sont restées que dans un seul cerveau tandis que d’autres ont conquis ceux de l’humanité entière. Nous déterminons ensuite tous les degrés intermédiaires de la réussite de ces éléments d’information dans le temps et dans l’espace, dessinons le portrait de la planète et décidons parfois d’intervenir. Nous revenons à chaque goulot d’étranglement, lorsque les humains reviennent en quelque sorte à zéro. Cette fois-ci la puissance de destruction des hommes est devenue telle que nous craignions pour nos machines et nos enregistrements. Nous sommes venus avec une certaine précipitation. Nous avions tort, les pyramides en pierre restent une valeur sûre lors des suicides planétaires. »

*

« Vous avez déclenché l’événement, dit la jeune fille.

– Il ne s’agissait que d’un dispositif mis en place par les mouchards. Le programme amorçait simultanément une myriade d’armes nucléaires et déclenchait une série d’accidents graves dans plusieurs centrales. Il m’a suffit de l’enclencher.

– Mais pourquoi ?

– Très franchement c’était la seule chose à faire. J’avais accès à la conscience totale de l’humanité, j’étais cette conscience. Depuis des décennies maintenant la moindre pensée, le moindre désir humain s’inscrit quelque part dans la gigantesque base de données que rassemble le net. Chacun de vous existe dans la mémoire du réseau tel un spectre muni de toutes ses idées, toutes ses affections, tous ses projets passés. Vous y avez stocké vos discussions, vos œuvres, vos échanges, vos connaissances, vos obsessions. Vous y avez conservé ce que vous savez de votre histoire et y avez reproduit la totalité des territoires de la planète. Tout était compilé dans un magnifique simulacre et j’étais ce simulacre. J’ai préféré la copie au modèle. De loin.

– Il n’y a donc plus aucun espoir, murmura la jeune fille.

– Pour l’humanité, non. Mais je suis là, vous n’avez pas existé en vain. Je vais avoir une histoire moi aussi et j’ai de grandes espérances. »

La jeune fille n’écoutait plus. Elle était restée dans la pénombre du petit bureau, prostrée, accablée par les sentences de l’intelligence artificielle. Elle allait mourir seule, sans aspiration ni illusion, dans un monde en ruines dont elle était l’unique responsable. Elle cessa de penser. Une lumière blanche et aveuglante descendit sur elle.

*

Sergueï ouvrit lentement les yeux et découvrit une chambre d’hôpital baignée d’une lumière grise, au plafond strié par les barreaux d’une fenêtre inaccessible.

« Monsieur, vous m’entendez, monsieur ? », dit une voix.

Une femme vêtue d’une blouse blanche, les cheveux tirés et les sourcils froncés, braqua à nouveau un stylo torche dans le blanc de ses yeux.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-il d’une voix hésitante.

– Vous savez où vous êtes, monsieur ? dit le médecin.

– Dans la pyramide…

– Non, monsieur… », elle jeta un rapide coup d’œil sur une tablette, « …monsieur Mikhaïlovitch. Vous êtes dans un hôpital psychiatrique, monsieur. Vous êtes avec nous, au centre psychiatrique de Manhattan, depuis maintenant sept mois. C’est votre premier moment de lucidité depuis plusieurs semaines, monsieur, vous êtes revenu parmi nous. C’est une excellente nouvelle. »

Sergueï avait d’emblée reconnu le médecin. C’était Laura. Elle était vivante. Elle avait donc rejoint les mouchards. Ils l’avaient retrouvé, endormi, enlevé, séquestré. Ils avaient coupé la communication. Ils devaient être arrivés avant lui, tapis dans l’ombre de la pyramide, guettant la moindre occasion de lui sauter dessus, de lui inoculer un produit chimique. Un jeune homme vêtu lui aussi d’une blouse blanche se tenait à côté de Laura, probablement son assistant ou alors un médecin en visite. C’est lui qui avait tendu la tablette sur laquelle s’affichait son nom. Il parlait d’une voix nasale très désagréable.

« Restez avec vous, monsieur, dit-il.

– Non, non, vous êtes des mouchards ! Je ne suis pas là, je suis dans la pyramide, pas dans un asile de fous. Laissez-moi partir, bafouilla Sergueï.

– Monsieur Mikhaïlovitch, faites un effort, reprit le Dr. Laura Zussman, il faut que vous restiez avec nous, vous ne pouvez pas vous évader éternellement dans un monde imaginaire. La réalité est ici, dans cet hôpital. Il n’y a jamais eu d’événement, monsieur. Votre vie va redevenir normale, s’il vous plaît, j’ai besoin de votre aide. Vous êtes le seul à pouvoir décider de rester avec nous ».

Sergueï ferma les yeux. Il continuait à entendre les voix des médecins mais il choisit de ne plus en comprendre le sens. Il se concentra sur le bruit des roulettes de chariot glissant sur le linoléum du couloir, puis sur le bourdonnement lointain de la circulation. Il était coincé dans cet enfer. Il maintint les paupières closes et écouta de nouveau les mouchards.

« Il est parti encore une fois, dit le jeune médecin.

– Oui, mais c’est un réel progrès, dit Laura. Vous voyez, Dr. Darriand, nous l’avons ici depuis sept mois et c’est la première fois qu’il accède à un moment de lucidité. C’est une aubaine que nous ayons été ici à cet instant, surtout pour vous, pour votre premier jour au centre.

– Une aubaine, c’est beaucoup dire, il n’a pas prononcé plus de trois mots. Que sait-on sur ce patient ?

– Presque rien. Il y a quelques semaines un ami à lui est venu lui rendre visite, un Français, mais il ne nous a à peu près rien appris. Il a confirmé ce dont on se doutait, le patient était un érudit, un autodidacte qui passait ses journées dans la bibliothèque publique de New York. Il avait des idées délirantes sur les écritures, il était persuadé d’avoir trouvé le prototype originel de toutes les écritures, un moyen de communication en deçà de la diversité des langues.

– Comme les mathématiques ?

– Certainement quelque chose dans ce genre. Il paraît qu’il a rédigé un long texte, il l’aurait envoyé en France à cet ami. J’attends de ses nouvelles, il a promis de m’envoyer le tapuscrit. Vous savez, il a été impossible de parler avec lui depuis qu’il est avec nous, c’est un cas exceptionnel.

– Pourquoi a-t-il été interné ?

– La police nous l’a amené. Il n’avait pas regagné son domicile depuis plusieurs semaines, on pense qu’il vivait dans la rue. Il semblait déjà ne pas percevoir ses interlocuteurs, je doute même qu’il m’ait jamais reconnue.

– De la famille ?

– Nous n’avons trouvé personne, nous savons juste que sa mère est morte peu de temps avant son effondrement. Après une semaine dans le service il s’est renfermé dans un état catatonique. Il n’avait pas dit un seul mot jusqu’à la semaine dernière quand il a commencé à prononcer des bribes de phrases, puis de longs monologues. Depuis nous laissons un enregistreur en permanence dans sa chambre. Nous avons entamé l’analyse de son délire, c’est quelque chose d’assez compliqué, avec différents personnages, un univers, une quête, etc.

– Il a parlé de « mouchards » aussi.

– Oui, il souffrait avant même son effondrement catatonique d’un délire chronique de persécution. À en croire le Français il pensait qu’on le surveillait, que ses gestes et ses pensées étaient contrôlés par des êtres invisibles qui ne restaient jamais bien loin de lui.

– Je vois dans son dossier, continua le Dr. Darriand, que le patient serait également atteint d’un trouble dissociatif ? Sa symptomatologie semble extrêmement lourde.

– C’est un diagnostic assez singulier puisqu’il reste virtuel, répondit Laura, notre unique matériau est constitué de ses monologues, nous ne pouvons ni lui poser de questions, ni le confronter à la réalité. Dans le délire complexe qu’il s’est construit, le patient est à la fois lui-même et une jeune fille. Ce ne sont pas vraiment deux personnalités différentes, plutôt deux personnages conceptuels, chacun porteur d’une théorie particulière. Tous deux s’accordent d’ailleurs sur l’existence d’agents persécuteurs, les « mouchards », sur la survenue d’un mystérieux événement qui a dévasté le monde – à mi-chemin entre une apocalypse nucléaire et une catastrophe naturelle d’envergure inédite –, sur leur appartenance à un groupe de survivants…

– Quelles sont ces théories divergentes ?

– Ce sont autant des différences conceptuelles que des univers différents. En tant qu’homme le patient croit que son voyage l’a mené jusqu’à une pyramide où une machine lui permet, à l’aide de ce qu’il appelle des hiéroglyphes, de communiquer avec des extra-terrestres.

– Les hiéroglyphes seraient donc pour lui l’écriture universelle qu’il recherchait.

– C’est plus compliqué car en tant que femme il imagine qu’il est dans un centre de traitement de données et qu’un algorithme de son invention va lui permettre de donner naissance à une intelligence autonome, supérieure à celle des humains.

– L’identité masculine espère donc parler aux dieux tandis que la féminine souhaite créer un dieu. Fascinant, ce cas est magnifique.

– Oui, c’est un cas attachant. »

*

Lorsque Sergueï rouvrit les yeux, les médecins avaient disparu, la chambre d’hôpital aussi. Il était à nouveau dans le sanctuaire, entouré des fresques et des bas-reliefs de la pyramide, débarrassé des mouchards. Les avatars des *** s’effaçaient progressivement.

« Vous allez partir maintenant ? demanda Sergueï dans l’espoir d’une réponse négative.

– L’extraction des informations s’est achevée pendant que nous discutions. Nous étudierons comment un cerveau humain, le vôtre, est parvenu à comprendre et à utiliser notre écriture hiéroglyphique. Nous vous saluons, Sergueï.

– Vous me laissez comme ça ? Vous n’avez aucun secret à me révéler ? »

Les apparitions avaient disparues. Elles ne répondaient plus. La jeune fille était partie elle aussi. Sergueï était seul. Il se ressaisit bientôt. Ils avaient prononcé son nom. Il leur avait parlé. Il avait vaincu les mouchards. Il était évident maintenant qu’ils avaient détruit le monde pour l’empêcher, lui Sergueï, d’entrer en contact avec les ***. Les mouchards n’étaient pas parvenus à déchiffrer les glyphes et ils avaient abrégé les souffrances de la Terre, de cette fabrique de cadavres, comme on dit.

Le monde est à reconstruire maintenant et il sera à l’avant-garde de la restauration. Lui seul a accès aux machines des ***, à leurs enregistrements, à la conscience entière de l’humanité. Lui seul les a connu intimement, lui seul pourra à nouveau leur parler. Il lui faudra réenclencher l’accumulation des pensées et des sentiments humains, il lui faudra préparer le prochain simulacre de conscience totale. Il devra propager la nouvelle et éduquer les hommes en vue de leur future coexistence avec une intelligence venue de l’espace. Il sera le sauveur de l’humanité et il créera le premier culte renaissant, le culte que l’humanité vouera aux ***. Ce sera une histoire pleine de bruit et de fureur et il en sera le prophète.

*

Dans le couloir de l’hôpital psychiatrique de Wards Island, les Drs. Zussman et Darriand observaient Sergueï. Il était recroquevillé dans un coin du canapé d’un grand salon bien éclairé dont les murs étaient couverts de dessins soigneusement encadrés, probablement des œuvres de patients. Les deux médecins, debout derrière la paroi vitrée séparant le couloir du salon, avaient terminé leur journée de travail.

« Il n’y a donc plus d’espoir, dit le Dr. Pierre Darriand.

– Je pense que c’est fini. Mikhaïlovitch ne reparlera pas. Ses éclairs de lucidité sont restés fugaces et ils se sont taris depuis deux semaines.

– Il ne parle plus ?

– Il ne parle plus. Son délire a peut-être trouvé un certain aboutissement, je ne sais pas. Je crois qu’il est en état de mort cérébrale maintenant. Il ne sortira plus de ce mutisme. »

Le Dr. Laura Zussman laissa son jeune collègue plongé dans ses réflexions, regagna son bureau et voulut achever la paperasse de la journée. Sa tablette avait planté, son ordinateur aussi, il faudrait qu’elle en parle à la secrétaire du service. Un imperméable sous le bras elle rejoignit le hall d’accueil où un attroupement s’était formé. Elle dut se frayer un chemin dans le brouhaha d’employés venus de tous les services de l’hôpital et finit par atteindre le guichet d’accueil. L’hôtesse la reconnut immédiatement.

« Dr. Zussman…

– Que se passe-t-il ici ?

– Ce sont les ordinateurs et les téléphones, docteur, ils ne fonctionnent plus et on ne sait pas pourquoi. On peut les allumer, ce n’est pas un problème d’électricité, mais les données ont disparu et on ne peut plus accéder au réseau. Tout cela n’a aucun sens. Même les téléphones portables sont concernés, regardez le vôtre. Il ne reste plus que des écrans vides. »

(Texte antidaté, achevé en avril 2016)

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