Ceci n’est pas une écriture

Dans mes travaux théoriques récents j’ai formulé une nouvelle définition de l’écriture dont la visée était intentionnellement polémique. J’ai proposé de considérer comme des écritures l’ensemble des techniques d’inscription de discours (en une langue donnée). Il en découle que la catégorie ne se limite plus à ce que l’on considère couramment comme des écritures, c’est-à-dire des techniques de codage intégral, logographique ou phonographique, d’une langue, mais qu’elle comprend aussi de nombreuses techniques, autrefois regroupées dans la classe résiduelle des « proto-écritures », qui transcrivent de manière sélective des discours cibles – ce que j’ai appelé des écritures sélectives, par exemple dans mon livre Inventer l’écriture ou dans cet article. J’avais une bonne raison d’opérer ce coup d’État sémantique : l’analyse pragmatique des écritures sélectives, c’est-à-dire de leur régime d’usage, était extrêmement féconde, permettant en particulier de repenser les conditions institutionnelles de l’invention de l’écriture.

Il ne faut toutefois pas conclure de cette définition – dont l’objectif est de provoquer la réflexion et d’engendrer de nouvelles recherches, non de se pérenniser – que les techniques rangées par les historiens parmi les « proto-écritures » sont toutes des écritures sélectives. Surtout pas. Il existe au contraire de très nombreux systèmes graphiques qui, loin d’être constitutivement attachés à des discours, se contentent de véhiculer des informations non linguistiques. Les signes graphiques de ces systèmes sont souvent beaucoup plus standardisés (du fait de leur autonomie vis-à-vis du discours) et ils peuvent être compris, c’est-à-dire déchiffrés, par des locuteurs de langues différentes dans la mesure où ces locuteurs partagent un même sous-ensemble de représentations culturelles lié aux informations véhiculées. Parmi ces systèmes graphiques standardisés qui ne sont pas des écritures, les chroniques guerrières des Iroquois et des Indiens des Plaines forment, je crois, de bons exemples.

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