Retour à Pucallpa

En l’an 2000 j’ai rendu visite à une petite dizaine de communautés d’Amazonie péruvienne, à la recherche d’une tradition orale riche et complexe restée à l’écart de l’écriture et du christianisme. Débarqué dans la région avec des intérêts issus de mes lectures philosophiques plutôt que de ma très maigre érudition en ethnologie, je poursuivais quelque chose d’invisible – des paroles stockées dans la mémoire – et non un univers plus ou moins fantasmatique – des arcs et des flèches, des plumes et des peintures corporelles, des pirogues et des huttes, des anacondas et des jaguars. C’est ainsi que je me retrouvai presque par hasard dans le village de Nuevo San Martín, sur le fleuve Inuya, chez les Amahuaca qui me reçurent avec une bienveillance dont je mesure maintenant combien elle était charitable vis-à-vis d’un jeune étranger perdu, incapable et inutile. La vie y était agréable, peut-être un peu ennuyeuse, mais je n’avançais pas dans ma recherche : le répertoire de Pedro, le vieil homme amahuaca dont tous disaient qu’il était le plus savant de la communauté, était limité à quelques brefs chants propitiatoires qui n’excitèrent pas démesurément ma curiosité.

L’étape suivante fut le village de Huayhuashi où je trouvai ce que j’étais venu chercher. Raimundo, le chamane de cette communauté yaminahua, paraissait disposer d’un riche savoir et quand je me rendis compte qu’ils étaient plusieurs à se réunir, la nuit tombée, pour chanter des visions hallucinées déclenchées par l’absorption d’un hallucinogène, je sus que ma quête approchait de sa fin. Je ne fus définitivement convaincu que lorsque j’appris que les chants rituels du chamane étaient formulés en une langue secrète que ne pouvaient comprendre que les chamanes et les anacondas. Le fils de Raimundo était par contre très moyennement enthousiasmé par ma présence et un jour de beuverie je reconnus qu’à défaut d’une autre tradition – celle des Yaminahua semblait idéale pour mon projet – il me faudrait au moins trouver une autre communauté. Je la trouverai plus tard et bien plus loin, sur le cours supérieur du fleuve Purús, chez les Sharanahua.

Lire la suite