Lettres mortes (3/3)

Gregorio Condori Mamani est né au début du vingtième siècle à Acopía, petit hameau de la province de Cuzco. Orphelin, maltraité par son père d’adoption, il connut une enfance de berger itinérant au service de diverses haciendas. Après un séjour dans l’armée il voulut devenir orpailleur mais n’en eut pas le temps : arrivé à Urcos, on l’arrêta pour complicité de vol de bétail et il fut condamné à six mois de prison. Il rejoignit Cuzco à sa libération où il vécut de petits métiers journaliers (gardien, maçon, portier, jardinier, ouvrier, balayeur, etc.). Il épousa tardivement Asunta Quispe Huamán, une cuisinière rencontrée dans un débit de boissons. À l’âge de soixante ans, plus démuni que jamais, il se fit porteur et arpenta les rues et les marchés de la ville à la recherche de marchandises à charger sur le dos.

C’est alors, au milieu des années 1970, qu’il croisa les anthropologues Carmen Escalante et Ricardo Valderrama, originaires eux aussi de la région de Cuzco. Gregorio et Ricardo s’étaient rencontrés pendant le tournage d’un court-métrage de Luis Figueroa, El cargador. Impressionné par le récit de vie picaresque du vieil homme, le couple décida de composer son « autobiographie » : comme Gregorio Condori Mamani ne parlait que quechua et qu’il ne savait ni lire ni écrire, ils enregistrèrent une quarantaine d’heures d’entretiens qu’ils trièrent, transcrivirent, éditèrent et traduisirent en espagnol. L’ouvrage bilingue, publié en 1977, rencontra un réel succès : non seulement il connut plusieurs éditions espagnoles, certaines utilisées dans les écoles, mais il fut aussi traduit en norvégien, en allemand, en hollandais et en anglais. Deux ans après la parution du livre, Gregorio Condori Mamani mourut comme il l’avait prédit, renversé par une voiture alors qu’il transportait une cargaison dans les rues de Cuzco.

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Lettres mortes (2/3)

Non loin de Hualcán, le village de Pomabamba célèbre chaque 24 juin une fête patronale en l’honneur de Saint Jean Baptiste, au cours de laquelle est jouée une pièce de théâtre populaire connue sous le nom de Drame de la Capture et de la Mort de l’Inca Atahualpa. L’historien Wilfredo Kapsoli, originaire de Pomabamba, en a publié le livret rédigé en deux langues, l’espagnol pour les discours des conquistadors et le quechua pour ceux des Inkas. Le manuscrit, d’auteur inconnu, était conservé dans le village par un maître d’école, responsable de la troupe de théâtre.

Le texte met en scène l’ambassade que les Espagnols, tout juste arrivés sur le continent, envoient à Atahualpa pour qu’il se soumette au roi d’Espagne et à son Dieu. À la fin de cette rencontre diplomatique pendant laquelle l’interprète, Felipe, joue un rôle particulièrement sournois en déformant les propos des uns et des autres, le prêtre Vicente de Valverde tente de convertir Atahualpa au catholicisme. Son échec déclenche une bataille ou plutôt un massacre, les Espagnols ayant facilement le dessus. Atahualpa est alors fait prisonnier ; il sera ensuite baptisé et décapité. Quand Wilfredo Kapsoli était enfant, dans les années 1950, la représentation était organisée par les plus riches familles du village. Ces grands propriétaires terriens, souvent nommés mistis par les paysans, jouaient le rôle des Espagnols et chaque année ils coupaient la tête d’un roi Inka.

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