Les éclipsées (3/3)

3. Ida Cleaveland

En l’an 1900 le livre de Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars, étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, fut traduit en anglais et à l’automne il atterrit dans un obscur village du Massachussetts, plus précisément dans la maison de Willis Milton Cleaveland. Ce clergyman de l’Église méthodiste s’intéressait depuis longtemps aux manifestations spirites : cinq ans auparavant il s’était livré en compagnie de son épouse à quelques expériences de communication surnaturelle.

Ida Cleaveland, née Robinson, avait appris l’usage de la planchette durant son enfance. Cet instrument qui permettait de communiquer assez aisément avec les morts était une petite plaque de bois montée sur roulettes à laquelle on fixait à la verticale un crayon. Une ou plusieurs mains, posées sur la plaque et mues par les esprits, guidaient le tracé du crayon. Les esprits communiquaient ainsi par la biais de messages écrits « automatiquement ». La planchette avait été inventée par Alan Kardec en 1853, à l’époque où la ferveur spirite avait atteint son plus haut point en Amérique et en Europe, et quarante ans plus tard on la trouvait dans de nombreux foyers où elle amusait les enfants. Ida Cleaveland était devenue pendant sa jeunesse une experte dans le maniement de la planchette : non seulement elle pouvait rédiger de longs textes d’une écriture très lisible mais elle était aussi capable d’écrire à l’envers toutes les lettres – elle savait même produire des textes qu’il n’était possible de lire qu’avec l’aide d’un miroir.

Planchette

Planchette spirite

Willis Cleaveland avait entendu parler de l’habileté de son épouse par sa belle-famille. Toutefois ce n’est qu’en 1895, après les décès successifs des trois premiers enfants du couple, qu’il proposa à Ida Cleaveland d’utiliser la planchette pour essayer d’établir un contact avec le monde des esprits. D’août à septembre ils multiplièrent les séances, établissant un contact suivi avec les enfants morts-nés dont les âmes résidaient dorénavant sur la planète Jupiter.

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Les éclipsées (2/3)

2. Élise Müller

Catherine Élise Müller devint à quinze ans vendeuse dans un magasin de soieries à Genève. Elle travaillait onze heures par jour, forcée de se tenir continument debout et de sourire aux clients. Elle était restée célibataire. En 1892, à l’âge de trente et un ans, encouragée par sa mère qui avait connu quarante ans auparavant la grande épidémie des tables tournantes venue d’Amérique, Élise Müller se découvrit des dons de médiumnité. Ses amies spirites reconnurent rapidement ses talents exceptionnels : après quelques essais d’écriture automatique et de typtologie, elle se fit véhicule de la parole des morts, tâche pour laquelle elle excella. Les séances se multiplièrent : chaque fin de semaine Élise Müller, dans la semi-obscurité d’un salon genevois, tombait en léthargie et l’esprit qui la possédait choisissait parmi l’assistance un interlocuteur auquel il s’adressait de manière à peu près exclusive. Les sessions étaient épuisantes et ne duraient guère plus d’une heure.

Le premier « esprit guide » d’Élise Müller fut Victor Hugo, mais il fut peu à peu remplacé par un certain Leopold dont on découvrit qu’il était Joseph Balsamo, le sulfureux comte de Cagliostro – du moins tel qu’il apparaît dans les Mémoires d’un médecin d’Alexandre Dumas, roman très populaire dans le milieu spirite de l’époque. Les communications surnaturelles avec Leopold permirent à Élise Müller, modeste employée de commerce, de comprendre qu’elle était la réincarnation de Marie-Antoinette, reine de France. Durant les séances elle contrefaisait ce qu’elle imaginait être la langue de cour du XVIIIe siècle et elle produisait des textes à la calligraphie distincte de la sienne, une écriture plus appliquée, aux lettres séparées les unes des autres – une écriture manuscrite qui passait à ses yeux pour celle d’un courtisan du siècle précédent.

Écriture de Leopold

Écriture de Leopold

Écriture ordinaire d’Élise Müller

Écriture ordinaire d’Élise Müller

Le succès d’Élise Müller fut tel qu’à partir de 1894 elle attira à ses séances des savants, d’abord un professeur du collège de Genève, Auguste Lemaître, puis un psychologue de l’université, Théodore Flournoy. Ce dernier rencontra la médium alors qu’elle venait de se découvrir une nouvelle « antériorité » : au XIVe siècle elle avait été Simandini, une riche princesse hindoue, et elle s’était jetée vivante sur le bûcher de son mari. Fille d’un cheik arabe, elle avait été la onzième épouse du prince Sivrouka Nayaca, dont on s’aperçut au fil des séances que Théodore Flournoy était la réincarnation. Lorsqu’elle recevait des communications de l’Inde ancienne, Élise Müller parlait en « sanscrit » et cette xenoglossie retint tout particulièrement l’attention des deux savants. Le sanscrit de la médium n’était qu’une suite de syllabes arbitraires évoquant des sonorités orientales. Cependant les deux savants se rendirent bientôt compte que dans cet océan glossolalique surnageaient quelques termes sanscrits authentiques (ils avaient invité Ferdinand de Saussure à une séance pour qu’il puisse formuler un jugement). Perplexes ils ne découvrirent jamais les sources du savoir d’Élise Müller, ce qui piqua leur curiosité et les poussa à interroger la médium encore et encore, à revenir chaque semaine assister aux séances. Élise Müller ne fut jamais capable de traduire sa xenoglossie ni même de l’écrire. Elle avait toutefois perçu l’intérêt singulier des savants pour les aspects linguistiques de ses dons.

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Les éclipsées (1/3)

1. Emily Babcock

En 1825 une orpheline âgée de deux ans fut confiée en même temps que ses quatre frères aînés à la communauté des Shakers de New Lebanon dans l’État de New York. Cette secte chrétienne, installée depuis plus d’un demi-siècle aux États-Unis, était née en Angleterre de la rencontre de prophètes cévenols exilés et d’une église dissidente des Quakers. La prophétesse Ann Lee, ouvrière textile dont les quatre enfants étaient morts en bas âge, avait rejoint cette église quaker en 1758 et en avait prit la tête douze ans plus tard, suite à une révélation pendant laquelle elle assista à la transgression originelle d’Adam et Ève. Elle avait alors saisi toute l’horreur de la génération charnelle et en avait déduit l’absolue nécessité du célibat. La société des Shakers était née qui devint rapidement une sorte de communauté monastique. En 1774 Ann Lee s’installa avec huit fidèles en Amérique, elle y mourut dix ans plus tard. En 1843 les Shakers étaient cinq mille et ils ne seraient jamais aussi nombreux.

Emily Babcock, l’orpheline, était trop jeune pour avoir connu les fondateurs de la secte. Elle avait grandi dans une communauté où la chasteté était obligatoire, où la propriété était commune, où les images, les instruments de musique et les livres non religieux étaient bannis, où l’on se répartissait en Familles composées de Frères et de Sœurs aux activités strictement réglées sous l’autorité exclusive d’un Ancien et d’une Ancienne. Emily Babcock faisait partie de la Seconde Famille, inférieure en prestige à la Première Famille, celle de la maison centrale du village de New Lebanon.

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