La querelle de 1875 (2/3)

Dans les murs du palais ducal de Nancy, relevés à peine de leurs ruines après l’incendie de 1871, dans la grande galerie des cerfs décorée pour l’occasion, à l’une de ses extrémités, d’un trophée de drapeaux américains dont les hampes sont réunies par un large écusson sur lequel on lit les noms de Leif Erikson, Jean Cousin de Dieppe, Christophe Colomb et Americ Vespuce, et à l’autre extrémité d’un double trophée de drapeaux français couronnant une clôture provisoire, recouverte de deux grands panneaux de tapisserie provenant de la tente de Charles le Téméraire, Léon de Rosny, lors de la séance du 20 juillet 1875 du Congrès des américanistes, le lendemain de son débat animé avec Émile Petitot, demande à nouveau la parole au président de séance.

Léon de Rosny appelle l’attention du Congrès sur un manuscrit iroquois, déposé par lui dans une des vitrines du Musée.

Au rez-de-chaussée du palais, dans ce qui avaient été ses écuries, séparé par un escalier gothique de la salle aux murs ornés de bois de cerf où se tient l’assemblée du congrès, on a installé une petite exposition d’antiquités américaines, un peu pompeusement qualifiée de musée. Elle ne cesse d’attirer hommes de sciences et curieux qui peuvent y examiner des têtes d’idoles en terre cuite, des masques mexicains empreints d’une vie énergique mais grimaçante, des photographies de types et de costumes des peuplades du Nord, des mocassins du lac Onondaga, des lames d’obsidienne, des momies du Pérou, un crâne aymara comprimé et allongé en pointe, ou une chevelure scalpée à laquelle adhère encore des lambeaux de peau. Les vitrines qui retiennent le plus l’attention du public sont les première et deuxième à droite : elles sont occupées par des manuscrits amérindiens. On y observe des livres aztèques ou mixtèques enrichis de miniatures enluminées, représentant des dieux ou des guerriers empanachés, emplumés, tout hérissés d’ornements et d’armes bizarres, tout chargés d’un attirail de guerre fort compliqué, aux côtés du « manuscrit iroquois » et d’un énigmatique grimoire maya, le codex de Paris, anciennement Peresianus. Léon de Rosny reviendra d’ailleurs un peu plus tard dans la journée sur la découverte de ce dernier manuscrit.

L’orateur raconte comment lui-même l’a retrouvé. C’était en 1859 ; il tentait de fonder une société d’archéologie américaine, lorsque fouillant à la Bibliothèque [Impériale], le hasard lui mit sous la main un carton, à demi défoncé, couvert de poussière, et dans ce carton oublié, un codex rarissime, à côté duquel se trouvait une feuille de papier portant le nom de Perez ; c’est de là que ce codex a été nommé Peresianus ; il a été photographié par ordre de M. Duruy, alors ministre de l’Instruction publique.

Fig. 2 Codex Peresianus

Léon de Rosny conduit en effet depuis longtemps des recherches sur les graphies indiennes du Mexique, en particulier sur l’écriture hiératique maya, c’est-à-dire l’écriture cursive (il réserve le qualificatif « hiéroglyphiques » aux seuls signes sculptés). Il est partisan d’une approche partiellement phonétique de cette écriture, acceptant non sans critique la clef alphabétique de Diego de Landa. Malgré de bonnes intuitions je dois ajouter que ses analyses détaillées des glyphes mayas n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Mais ce mardi d’été c’est un document qu’il a récemment acquis, le « manuscrit iroquois », que Rosny souhaite présenter aux membres du Congrès.

Ce manuscrit se compose de caractères alignés comme dans une page de notre écriture : les uns sont des signes bizarres, les autres sont des lettres, plus ou moins reconnaissables, de notre alphabet. L’A, par exemple, y revient fréquemment ainsi que plusieurs de nos chiffres arabes. Ce manuscrit est le seul et unique qui se soit encore rencontré chez les Iroquois.

M18836-P1

Ce n’est que le lendemain que le « manuscrit iroquois » va faire l’objet d’une vive discussion. Ce jour-là, après avoir montré toutes sortes d’analogies entre des mots tamouls, chinois, latins, malais, assyriens, hébreux, japonais, sanscrits, coréens, grecs et déné-dindjé, après avoir rapproché – à raison – les langues déné et navajo, et après avoir dressé une liste de vingt-neuf parallèles entre les coutumes des Déné et celles des Israélites, le missionnaire Émile Petitot referme le cahier saturé de notes griffonnées qu’il avait posé sur le pupitre.

Le Révérend Père Petitot interrompt ici la lecture, dont il réserve la partie archéologique pour la séance suivante. II revient sur le manuscrit iroquois dont M. de Rosny avait parlé la veille. Pour le R. P. Petitot, ce manuscrit n’est pas l’œuvre d’un sauvage. Sans doute, les missionnaires ont appris aux Indiens à lire et à écrire, et ils prennent soin de leur écrire leurs prières. Mais ces pauvres gens, chasseurs et pêcheurs, ont la main trop lourde pour qu’on puisse leur attribuer une écriture aussi déliée et aussi régulière. En outre, dans les régions qu’a étudiées le R. P. Petitot, c’est-à-dire de New York à la mer Glaciale, il ne connaît pas une seule peuplade qui ait un alphabet en propre. C’est avec les caractères européens que les missionnaires écrivent les langues des indigènes et qu’ils enseignent à lire et à écrire à ces derniers, de même que c’est avec les signes de la musique européenne qu’on note leurs mélodies.

L’attaque est rude : la veille Léon de Rosny avait affirmé et garanti devant l’assemblée du Congrès l’authenticité du manuscrit iroquois et voilà qu’un missionnaire catholique aux idées bien peu scientifiques, mais toutefois homme de terrain, vient contester ses dires avec véhémence. Une nouvelle bataille s’engage dans la guerre courtoise mais acharnée qu’avait promise le philologue. L’affront est d’autant plus malvenu pour Rosny que tout le petit monde des savants français se souvient le sourire aux lèvres de la récente mésaventure de l’académicien Michel Chasles. L’éminent mathématicien avait quelques années auparavant présenté à l’Académie des sciences une série de lettres inédites de la main de Pascal établissant que ce dernier avait découvert bien avant Newton le principe de l’attraction universelle. L’Académie s’était divisée en croyants et sceptiques et durant deux ans Michel Chasles produisit à intervalles réguliers de nouveaux manuscrits inédits qui venaient tous à l’appui de sa position, contredisant chaque fois à point nommé les objections de ses détracteurs. En 1869 on découvrit que l’ensemble de la collection du mathématicien, 27 000 manuscrits qui lui avaient coûté quelques 150 000 francs, était l’œuvre d’un unique faussaire, Denis Vrain-Lucas. Ce fils autodidacte d’un ouvrier agricole était devenu à Paris commissionnaire dans un cabinet généalogique et il s’était présenté à Michel Chasles comme l’intermédiaire d’un vieux collectionneur désirant rester anonyme. Au fil des ans il lui vendit de prétendues lettres inédites, en français plus ou moins archaïsant, de Thalès, de Socrate (à Euclide), d’Archimède, de Cléopâtre (à Jules César), de Vercingétorix, de Lazare (à Saint Pierre), de Charlemagne (à Alcuin), de Jeanne d’Arc et, bien sûr, de Galilée, Pascal et Newton. Le procès qui s’ensuivit fut largement médiatisé et l’académicien devint pour un temps la risée de tout Paris.

Mais peut-être Léon de Rosny pense-t-il plus encore à l’affaire, plus ancienne mais plus semblable, de l’abbé Emmanuel Domenech. Le conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal s’était enquis auprès de cet abbé, en raison de son séjour au Texas, de la nature d’un manuscrit pictographique américain intitulé Livre des sauvages qui dormait depuis près d’un siècle dans ses collections. Domenech s’enthousiasma pour ce manuscrit « hiéroglyphique » de cent quatorze feuillets qu’il attribua d’emblée aux Peaux-Rouges et il sut convaincre le comte Walewski, Ministre d’État et de la maison de l’Empereur, d’en financer une coûteuse édition fac-similé par reproduction lithographique. L’ouvrage parut en 1860, accompagné d’une notice de la main de l’abbé qui interprétait « l’idéographie » des Peaux-Rouges comme un long texte cérémoniel manifestant l’ensemble de leurs croyances religieuses. Emmanuel Domenech appuyait son exégèse sur les données très fragmentaires que l’érudit américain Henry Schoolcraft avait publiées à propos d’une mystérieuse institution attestée chez les Indiens Ojibwa, la société des hommes médecines wabeno. L’abbé, laissant libre cours à sa fantaisie pour compléter les lacunes de la documentation, imagina une société rituelle animée par un objet unique : le plaisir des sens, la luxure et le culte du phallus dans ce qu’il avait anciennement de plus ignoble. À partir de cette idée fixe, il rédigea un commentaire de plus de quarante pages dans lequel chaque hiéroglyphe du Livre des sauvages était interprété comme une manifestation de ce culte du phallus sacré – les éjaculations étaient des symboles de la divinité créatrice et fécondante, les sodomies sur quadrupède, les turpitudes excrémentielles et spermatiques n’étaient autres que de mystérieuses allégories cérémonielles issues d’une ancienne religion dédiée à la fécondité.

Fig. 4 Livre des sauvages L’ouvrage retint l’attention de Julius Petzholdt, administrateur de la Bibliothèque royale de la maison de Saxe à Dresde, qui remarqua parsemée entre les hiéroglyphes une abondance de mots allemands tracés d’une main enfantine. Il ne lui fallut que peu d’efforts pour comprendre et montrer, dans un court pamphlet publié l’année suivante (et immédiatement traduit de l’allemand par Philippe Van der Haeghen), que le manuscrit pictographique n’était que le cahier d’école d’un jeune garçon, fils de colons germaniques immigrés aux États-Unis, garnement quelque peu vicieux et très investi dans la figuration de rapports sexuels à la fois exubérants et hors-normes. La presse, nationale puis internationale, s’empara de l’affaire et couvrit de ridicule le bon abbé, non sans atteindre la dignité des études américaines en général et, par surcroît, la personne de quelques hauts fonctionnaires du régime impérial. On comprend la soudaine angoisse de Léon de Rosny face aux accusations hardies et contre toute attente assez précises d’Émile Petitot.

Léon de Rosny dit que l’on a essayé d’interpréter le manuscrit iroquois et qu’on croit y avoir réussi, au moins en partie. Si l’interprétation en est problématique, il n’en est pas de même de son origine. Le premier possesseur du manuscrit se porte garant de son authenticité ; dès qu’il l’a eu découvert, il s’est assuré de nombreux certificats attestant sa provenance. Quant aux preuves de l’authenticité, on les trouvera dans le récent ouvrage de M. François Lenormant sur l’écriture assyrienne : c’est à lui que M. de Rosny doit la communication de ce manuscrit.

La sueur au front, Léon de Rosny se défausse précipitamment : contrairement à l’usage, il rend immédiatement publique l’identité du vendeur, atténuant le risque d’être considéré comme la seule dupe de l’authenticité du document. Il apparaît clairement sur la défensive et tout le Congrès en est témoin. C’est alors que le missionnaire oblat, ravi du trouble de son interlocuteur, revient à la charge.

Le Révérend Père Petitot ne conteste pas que le manuscrit ait pu être trouvé chez les Iroquois. Mais, sûrement, ce n’est pas un indigène, c’est un européen, peut-être un missionnaire, qui a tracé tous ces signes.

Léon de Rosny remarque que précisément ce manuscrit ne saurait provenir d’un missionnaire, d’un européen qui se serait donné pour tâche l’instruction de ces peuplades. L’alphabet du manuscrit est beaucoup trop compliqué pour être l’ouvrage d’un homme qui ait eu quelque souci de la clarté, quelque habitude d’une méthode pédagogique. Il répète que ce fait n’est pas sans analogues chez d’autres peuplades et cite de nouveau l’exemple des Cherokees. Mais il y a cependant une différence à relever : c’est que les Cherokees ont un alphabet syllabique, tandis que les caractères du manuscrit iroquois ont une valeur figurative, hiéroglyphique : c’est précisément cette complication hiéroglyphique qui ne permet pas de voir, dans ce manuscrit, l’œuvre d’un missionnaire.

La veille, Léon de Rosny avait en effet rapproché l’écriture du « manuscrit iroquois » de celle des Cherokee, dans des termes qui toutefois avaient égaré le secrétaire du Congrès dont les notes se révèlent inexactes, confondant les deux écritures comparées. Ce 21 juillet après-midi Rosny reprend son argument en le précisant : dans la mesure où les Cherokee ont été capables d’inventer une écriture au début du dix-neuvième siècle, il n’y a pas de raison pour que les Iroquois n’aient pu faire de même. Et l’invention est iroquoise et non européenne car l’écriture est hiéroglyphique (un signe pour un mot) et non phonétique (un signe pour un son) ; or si un missionnaire européen s’était mis en tête d’inventer une écriture à l’usage des Iroquois, il aurait créé un alphabet phonétique réduit à quelques lettres et non une écriture figurative compliquée, dotée d’une infinité de caractères différents. Enfin Léon de Rosny ne peut accorder à ce manuscrit qu’une origine amérindienne car, après deux décennies d’études philologiques des écritures d’Amérique, il n’en a jamais observées qui ne soient hiéroglyphiques (même l’écriture hiératique maya n’est selon lui phonétique que de manière très marginale). Les arguments sont nombreux, clairement énoncés, convaincants. Ils rassurent les savants du Congrès qui avaient un instant craint pour la réputation et l’honorabilité de leur collègue ; ils déçoivent temporairement les journalistes qui voyaient là l’opportunité d’un scandale susceptible de faire vendre du papier. Émile Petitot ne semble toutefois aucunement ébranlé, il tient à poursuivre son attaque, l’index levé, tremblotant sous l’effet d’une sourde excitation – il n’a pas tout dit.

Le R. P. Petitot dit qu’au contraire, ces caractères doivent avoir la valeur de syllabes : ils ne sont pas plus des hiéroglyphes qu’ils ne sont des lettres. Il connaît ce genre d’écriture pour l’avoir vu employer par les missionnaires chez nombre de peuples sauvages. Dans les alphabets à leur usage, chaque caractère a la valeur d’une syllabe, et c’est ainsi qu’on est parvenu à écrire en leurs langues, le Notre Père et plusieurs autres prières.

Le Révérend Père fait dorénavant flèche de tout bois : alors qu’il avait entamé la réfutation des conjectures de Léon de Rosny en affirmant que les missionnaires écrivent les langues des indigènes d’Amérique avec des caractères européens et qu’aucune peuplade ne possède d’alphabet qui lui soit propre, il n’hésite pas maintenant à se contredire pour mieux embarrasser son adversaire. Il évoque les étranges écritures syllabiques que de nombreux missionnaires emploient au Canada pour évangéliser les Indiens. Toutes ont pour origine l’écriture phonétique inventée en 1840 par le missionnaire méthodiste James Evans : chacun de ses signes correspond à une syllabe de la langue des Indiens Cri. Les missionnaires catholiques, après quelques hésitations, ont décidé d’adopter eux aussi cette technique de notation originale et ils l’ont progressivement adaptée aux langues des Indiens Déné. L’histoire de cette écriture reste à écrire mais on sait que le Père Henri Faraud employait dès 1857 un recueil de prières, cantiques et catéchisme en langue déné qu’il avait rédigé dans une écriture syllabique adaptée de celle de James Evans ; suivirent plusieurs ouvrages du même ainsi que des Pères Jean Séguin, Émile Grouard et certainement d’autres encore (ce n’est toutefois que dans les années 1880 que le Père Adrien-Gabriel Morice mit définitivement au point l’écriture syllabique déné).

Fig. 5 Syllabaire déné

L’origine missionnaire du « manuscrit iroquois » ne fait donc aucun doute pour Émile Petitot et il l’assimile hâtivement aux écritures syllabiques employées dans le Grand Nord.

Léon de Rosny s’en réfère encore une fois aux certificats d’authenticité dont le manuscrit est accompagné.

Le philologue est à court d’argument : il ne peut qu’invoquer l’autorité de quelques certificats et de ceux qui les ont signés. Il est en train de perdre une bataille décisive. La chose est d’autant plus regrettable que ce mercredi est le dernier jour du Congrès et que de nombreux journalistes sont présents dans la salle. Le lendemain tous partiront de Nancy.

Le R. P. Petitot. En somme, le nombre des tribus iroquoises n’est pas très considérable, et il est facile de retrouver la tribu, et peut-être l’indigène, auquel on prête la confection de ce manuscrit.

Le missionnaire quant à lui ironise. Il est parvenu à semer le doute dans la galerie des cerfs : même les collègues les plus proches de Rosny semblent maintenant douter de l’authenticité du « manuscrit iroquois ». C’est une victoire pour Émile Petitot qui depuis longtemps raille à longueur d’articles les savants du coin du feu, les savants de cabinets. Il aurait pu conclure son intervention, comme il l’avait fait la veille à la fin de son exposé sur les Inuit, par un Vous voyez donc, Messieurs, que je ne me contente pas de travailler dans mon cabinet, et de compiler les écrits d’autres voyageurs, mais que je suis allé puiser aux sources, et que j’ai étudié la question sérieusement et sans aucun parti pris. Le baron sonne la fin de la discussion et donne la parole à l’orateur suivant.

À suivre, pour savoir ce qu’il en est vraiment de ce manuscrit supposément iroquois.

(Tous les propos des orateurs sont extraits du compte rendu du Congrès international des américanistes publié en 1875 – les références bibliographiques complètes seront données lors de la dernière livraison du texte)

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