Un cas d’hallucination

Il y a quelques années, tandis que je m’épuisais en vain à peaufiner les soubassements d’une approche populationnelle des chants rituels amazoniens, je m’accordai une pause pour écrire une brève présentation de ma traduction d’un texte de Morán Zumaeta Bastín. La présentation s’étoffa peu à peu et devint un article auquel j’accrochai de longues notes de bas de page. En voici le résumé :

Rituels du livre en Amazonie

Si les sociétés d’Amazonie n’ont pas éprouvé le besoin, avant l’arrivée des colons d’origine européenne, d’élaborer des écritures codifiant leurs langues, elles comprirent rapidement l’usage qui pouvait en être fait. Ainsi certains prophètes et chamanes perçurent tout l’intérêt que pouvaient revêtir les livres afin de renforcer l’autorité, et donc la diffusion et la pérennité, de leurs innovations rituelles. Deux exemples de tels usages du livre sont ici présentés et comparés. On montre d’abord comment les prophètes kapon se sont, dès le 19e siècle, appropriés les livres à la fois pour asseoir le prestige de leurs visions et pour accroître la stabilité de la transmission de leurs discours rituels. L’étude d’un texte d’un professeur yine, Morán Zumaeta Bastín, concernant l’usage des livres par un chamane de son peuple au début du 20e siècle, permettra ensuite de comprendre pourquoi ce genre d’innovations rituelles nécessite un contexte très singulier qui leur permet de survivre à celui qui les a créées.

Un ami de Cambridge, ayant lu l’article un an avant sa parution, lorsqu’il était toujours à la recherche d’une revue scientifique qui veuille bien l’accueillir, me confia s’être senti un peu gêné. Il lui semblait qu’il manquait quelque chose, que pour donner de la force à mes réflexions sur l’écrit en Amazonie, je devrais relier le thème de manière plus consistante au chamanisme, à la violence de la situation coloniale (usages de l’écriture par la mission, l’administration et les commerçants) ou encore aux théories locales des objets et des personnes, etc. J’aurais ainsi rejoint les problématiques débattues par mes collègues et mon texte aurait paru, pour une fois, moins décalé, moins inactuel.

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La querelle de 1875 (3/3)

Léon de Rosny ne refit plus jamais référence au « manuscrit iroquois ». Il est possible qu’il le vendît assez rapidement, avant même l’impression des Actes du Congrès de Nancy. On sait toutefois peu de choses sur l’histoire du document après 1875. Il appartint à partir d’une date indéterminée à la collection du canadien Henry Joseph, fils de Jacob Henry Joseph, banquier et homme d’affaires, figure notable de Montréal au dix-neuvième siècle. Il fut par la suite acquis aux enchères pour 50$, le 25 septembre 1939, par le musée McCord − le musée de l’université McGill de Montréal −, où on peut l’examiner aujourd’hui. Le manuscrit compte deux feuillets ; la première page porte sur sa marge gauche la mention Manuscrit iroquois et chaque page comporte un tampon rouge qui indique son ancienne appartenance à la Coll. de Rosny.

Léon de Rosny avait raison : le texte est de main amérindienne et les signes de l’écriture ne sont pas phonétiques (un signe pour un son), il sont logographiques (un signe pour un mot). Mais il avait tort de penser que le manuscrit était iroquois et que l’écriture avait été inventée par un Indien. Émile Petitot avait lui aussi raison : l’écriture avait bien été inventée par un missionnaire européen. Mais il avait tort de penser qu’il s’agissait d’une variante de l’écriture syllabique mise en circulation dans le Grand Nord par le missionnaire James Evans à partir des années 1840.

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L’écriture est en fait celle des Indiens Mi’kmaq, qui vivaient alors et vivent toujours dans les provinces maritimes du Canada, sur la côte nord-est. Sans aucun rapport avec les Iroquois, elle a été inventée en 1677 par un missionnaire récollet, Chrestien Leclercq, puis complétée au dix-huitième siècle par un abbé spiritain, Pierre Maillard. Au dix-neuvième siècle les Mi’kmaq avaient complètement assimilé cette écriture à leurs traditions : ils l’employaient pour se transmettre d’une génération à l’autre un corpus clos de textes catholiques qu’il apprenaient par cœur, tout cela sans l’appui d’autorités ecclésiastiques devenues assez rares sur leur territoire suite à la conquête britannique.

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