La querelle de 1875 (3/3)

Léon de Rosny ne refit plus jamais référence au « manuscrit iroquois ». Il est possible qu’il le vendît assez rapidement, avant même l’impression des Actes du Congrès de Nancy. On sait toutefois peu de choses sur l’histoire du document après 1875. Il appartint à partir d’une date indéterminée à la collection du canadien Henry Joseph, fils de Jacob Henry Joseph, banquier et homme d’affaires, figure notable de Montréal au dix-neuvième siècle. Il fut par la suite acquis aux enchères pour 50$, le 25 septembre 1939, par le musée McCord − le musée de l’université McGill de Montréal −, où on peut l’examiner aujourd’hui. Le manuscrit compte deux feuillets ; la première page porte sur sa marge gauche la mention Manuscrit iroquois et chaque page comporte un tampon rouge qui indique son ancienne appartenance à la Coll. de Rosny.

Léon de Rosny avait raison : le texte est de main amérindienne et les signes de l’écriture ne sont pas phonétiques (un signe pour un son), il sont logographiques (un signe pour un mot). Mais il avait tort de penser que le manuscrit était iroquois et que l’écriture avait été inventée par un Indien. Émile Petitot avait lui aussi raison : l’écriture avait bien été inventée par un missionnaire européen. Mais il avait tort de penser qu’il s’agissait d’une variante de l’écriture syllabique mise en circulation dans le Grand Nord par le missionnaire James Evans à partir des années 1840.

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L’écriture est en fait celle des Indiens Mi’kmaq, qui vivaient alors et vivent toujours dans les provinces maritimes du Canada, sur la côte nord-est. Sans aucun rapport avec les Iroquois, elle a été inventée en 1677 par un missionnaire récollet, Chrestien Leclercq, puis complétée au dix-huitième siècle par un abbé spiritain, Pierre Maillard. Au dix-neuvième siècle les Mi’kmaq avaient complètement assimilé cette écriture à leurs traditions : ils l’employaient pour se transmettre d’une génération à l’autre un corpus clos de textes catholiques qu’il apprenaient par cœur, tout cela sans l’appui d’autorités ecclésiastiques devenues assez rares sur leur territoire suite à la conquête britannique.

Le texte, un extrait du catéchisme du mariage, provient de la baie Saint Georges de l’île Terre-Neuve, territoire où de nombreux Mi’kmaq du Cap Breton émigrèrent aux alentours de 1782. Il suffit pour identifier la provenance de ce prétendu « manuscrit iroquois » de se reporter à une note de bas de page de l’ouvrage de François Lenormant auquel Léon de Rosny avait fait référence au cours de sa querelle avec Émile Petitot, l’Essai sur la propagation de l’alphabet phénicien dans l’ancien monde, paru en 1872, trois ans avant le Congrès de Nancy. Il est d’ailleurs étonnant que Rosny évoqua cet ouvrage, où est clairement indiquée l’origine mi’kmaq du manuscrit, tout en continuant à le qualifier d’iroquois. Voilà ce qu’y écrit François Lenormant, un ami proche de Léon de Rosny.

Roulin, bibliothécaire de l’Institut, a bien voulu me communiquer un précieux document, encore inédit, des populations indigènes de l’Amérique du Nord, qui offre une grande analogie avec ce Confiteor des premiers missionnaires du Mexique.

L’assyriologue, qui était alors professeur d’archéologie à la Bibliothèque nationale, fait ici référence à un passage de l’Histoire naturelle et morale des Indes (1590) où le jésuite José d’Acosta décrit un Confiteor entièrement rédigé par des Indiens Nahuatl du Mexique sous la forme d’une série de caractères figuratifs (dont la valeur peut parfois être phonétique, mais il s’agit là d’un autre problème). Cette comparaison, très pertinente, ne m’intéresse pas ici, j’en ai parlé ailleurs. François Lenormant poursuit en décrivant le « précieux document » :

Ce sont trois feuillets détachés d’un livre manuscrit de prières catholiques tracé avec les hiéroglyphes des Indiens Micmac de Terre-Neuve, hiéroglyphes dont je n’ai vu l’existence signalée jusqu’à présent nulle part. Ces feuillets sont accompagnés de la lettre suivante, adressée à M. Roulin par M. Duhamel, juge royal à Saint-Pierre Miquelon, qui en explique l’origine.

François Lenormant reproduit alors, toujours dans la même note de bas de page, une lettre datée du 14 novembre 1836, envoyée depuis Saint-Pierre de Terre-Neuve par le juge de première instance Alexandre Duhamel à son ami, le bibliothécaire Désiré Roulin (au n°34 de la rue St Guillaume à Paris). La lettre est conservée actuellement au musée McCord.

Mon cher ami, je n’ai point oublié que je t’avais promis entre autres choses de l’écriture des sauvages Micmac, et ce n’est pas ma faute si je ne tiens pas ma parole cette année. Nous devions aller à la baie de Saint-Georges, M. Brue [capitaine de frégate honoraire] et moi, et là, il m’aurait été facile de me procurer ce que je devais t’envoyer. Il a toujours attendu une autorisation qu’il avait demandée au gouvernement, et il a fini par rester. J’ai bien trouvé ici une sauvagesse qui avait un livre d’office écrit avec leurs hiéroglyphes : mais, pour aucun prix, elle n’a voulu me le céder. Si je ne puis absolument faire autrement, je prendrai le parti d’en copier moi-même, car elle me le prêterait volontiers. Mais je crains de ne pas bien rendre tous les traits, en dessinant des caractères qui me sont inconnus (…). Ton ami, A. Duhamel.

À cette lettre est annexée une carte qu’Alexandre Duhamel a écrit un peu plus tard le même jour.

Mon cher Roulin, au moment où j’allais fermer ma lettre, la sauvagesse dont je te parlais s’est décidée à me céder deux feuillets qui se trouvaient détachés de son livre par vétusté. Mais je n’ai pu tirer d’elle aucune explication satisfaisante sur leur signification. Elle m’a seulement dit que ce sont des prières en langue de son pays. Le morceau au commencement duquel j’ai écrit Vêpres au crayon est une prière ou un hymne de vêpres, elle n’a pu préciser lequel des deux. Je le lui ai fait lire ; mais ce sont des sons gutturaux auxquels je n’ai pu rien distinguer : en outre, elle ne le lit pas ; elle le chante, et elle dit ne pouvoir le lire sans cela, soit que les caractères indiquent aussi le chant, soit que, n’ayant appris à lire qu’en chantant, ce soit chez elle un effet de l’habitude. C’est ce qu’elle n’a pu m’expliquer. Elle parle peu français, et je n’entends pas la langue Micmac. Je tâcherai de te procurer plus tard des renseignements plus satisfaisants, et quelques ustensiles de ces sauvages, si cela peut t’intéresser. Ton ami, A. Duhamel.

Le « manuscrit iroquois » fut donc en possession d’une « sauvagesse » mi’kmaq, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il était de sa main : les Mi’kmaq avaient pris à l’époque l’habitude de rémunérer des scribes dont c’était le travail de recopier à l’aide de l’écriture « hiéroglyphique » les textes de la liturgie catholique. Le filigrane du papier laisse par ailleurs apparaître la marque Edmeads & Pine et la date 1796. Quant au fait que la lecture des textes s’effectuait en chantant, c’est là une pratique mi’kmaq bien attestée au dix-neuvième siècle. François Lenormant complète ensuite rapidement, dans sa note de bas de page, la description physique du manuscrit :

Les feuillets en question sont en nombre de trois, et non de deux, d’un format de registre ou d’agenda, tracés sur un papier solide et de fabrication européenne, écrits à l’encre avec une plume d’oie par une main assez peu experte. En quelques endroits sont des essais de traduction interlinéaire dans un anglais barbare, avec quelques mots français, le tout d’une autre encre et d’une autre écriture.

Il semble que Désiré Roulin, le récipiendaire des manuscrits, ait de son propre chef déposé le troisième feuillet à la Bibliothèque nationale où on le trouve encore aujourd’hui sous la cote « Fonds américain n° 34 ». J’ai identifié l’ensemble des documents rédigés en écriture mi’kmaq dans un article publié en 2013 dans la revue canadienne Acadiensis ; j’y écrivais à propos du feuillet conservé au musée McCord :

On sait que le manuscrit, annoté « Manuscrit iroquois », fit partie de la collection de Léon de Rosny (qui n’en fait toutefois mention nulle part, pas même dans les trois éditions de son ouvrage sur les écritures « figuratives et hiéroglyphiques ») et qu’il appartint plus tard au musée de l’université McGill de Montréal.

Le débat entre Léon de Rosny et Émile Petitot m’avait alors tout simplement échappé. L’erreur est maintenant, je l’espère, réparée.

Épilogue

Léon de Rosny, l’héritier modèle, poursuivit sa quête des honneurs académiques. Cependant il échoua à entrer au Collège de France, les sociétés savantes qu’il fonda périclitèrent, son fils aîné se suicida et devant ces ratés de la transmission il devint aigri, hargneux, colérique, insomniaque. Estimant trop bruyants les voisins de son cabinet de travail, il racheta l’immeuble sis rue Mazarine pour les en expulser. Son épouse lui intenta alors un procès pour dilapidation de fortune.

Émile Petitot, le fils d’horloger marseillais en rupture avec son milieu, avide de voyages et de découvertes, à l’érudition boulimique et à l’analogisme débridé, retourna dans le Grand Nord canadien où ses crises hivernales recommencèrent. On l’enferma pendant deux ans dans l’hospice des aliénés de Longuepointe, près de Montréal, avant de le rapatrier en France où il écrivit de nombreux ouvrages et fut relevé de ses vœux.

Fin.

Cet essai eût-il été possible sans le long entretien méditatif dont Jean-Pierre Chaumeil me fit l’amitié en juin 2015 à Paris ? Trop rare privilège.

Références

La querelle opposant Léon de Rosny et Émile Petitot peut être suivie dans les deux tomes de Compte-rendu du Congrès international des américanistes (Maisonneuve, 1875). Deux articles aisément accessibles offrent une bonne mise en contexte du congrès : Étienne Logie & Pascal Riviale, « Le Congrès des américanistes de Nancy en 1875 », Journal de la Société des américanistes 95-2 (2009) et Christine Laurière, « La discipline s’acquiert en s’internationalisant. L’exemple des congrès internationaux des américanistes », Revue germanique internationale 12 (2010).

Sur Léon de Rosny on se reportera au riche ouvrage collectif Léon de Rosny, 1837-1914 : de l’Orient à l’Amérique dirigé par Bénédicte Fabre-Muller, Pierre Leboulleux et Philippe Rothstein (Presses universitaires du Septentrion, 2014). On trouve un certain nombre de ses livres de-ci de-là sur le net, par exemple les Alphabets orientaux et occidentaux dont j’ai reproduit la couverture. Sur la place de Rosny dans l’histoire de l’épigraphie maya on consultera, peut-être sous la forme d’une copie pirate, l’excellent The decipherment of ancient Maya writing édité par Stephen Houston, Oswaldo Chinchilla Mazariegos et David Stuart (University of Oklahoma Press, 2001). La reproduction de la page six du Codex de Paris provient des photographies de Bruce Love disponibles sur le site de la Foundation for the Advancement of Mesoamerican Studies, Inc.

Sur Émile Petitot, outre ses récits autobiographiques et les hagiographies (souvent mesurées) de ses confrères, je recommande le chapitre qui lui est consacré dans The Oblate assault on Canada’s Northwest de Robert Choquette (University of Ottawa Press, 1995) et la notice signée John S. Moir du Dictionnaire biographique du Canada. On pourra aussi consulter l’article de Gilles Cadrin, « Le Père Émile Petitot et l’origine des peuples d’Amérique », Francophonies d’Amérique 2 (1992). La querelle de 1875 est relatée sur un mode triomphaliste (« l’échec de la libre-pensée ») par le Père Émile Grouard, qui était également présent à Nancy, dans « Le R. P. Petitot et le R. P. Grouard au Congrès de Nancy », Missions de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée 13-51 (1875) – ce récit, inlassablement repris par la suite, est entré dans la légende des missionnaires oblats.

Sur les crises d’Émile Petitot, on se reportera à l’article de Murielle Nagy, « Le désir de l’Autre chez le missionnaire Émile Petitot » (2014), in Frédéric Laugrand & Gilles Havard (eds), Éros et tabou. Sexualité et genre chez les Amérindiens et les Inuit. Septentrion, Québec.  On pourra aussi consulter un article de Pietro Cerruti, « Un problema insoluto della vita del missionario Émile Petitot », Il Polo 31-1 (1975) − l’auteur y relaie des rumeurs qui circulaient encore parmi les missionnaires : Petitot aurait été à la recherche, autour du cercle arctique, d’un peuple sodomite et il se serait fait circoncire pour ressembler davantage aux Déné.

Sur les crises délirantes hivernales chez les Déné, voir Robin Ridington, « Wechuge and Windigo : A Comparison of Cannibal Belief among Boreal Forest Athapaskans and Algonkians », Anthropologica 18-2 (1976). Ces crises et leur interprétation (qui fait intervenir une identification à un monstre cannibale connus par des récits plus ou moins traditionnels) ont fait l’objet au 20e siècle d’une abondante littérature psychiatrique essentialisant une soi-disant conduite psychotique. La critique anthropologique est venue tardivement avec Lou Marano, « Windigo Psychosis : The Anatomy of an Emic-Etic Confusion », Current Anthropology 23-4 (1982). Depuis les recherches ont repris sur des bases plus historiques, voir par exemple Nathan D. Carlson, « Reviving Witiko (Windigo) : An Ethnohistory of Cannibal Monsters in the Athabasca District of Northern Alberta, 1878–1910 », Ethnohistory 56-3 (2009). Voir aussi, pour les Inuit, Lyle Dick, « Pibloktoq (Arctic Hysteria) : A Construction of European-Inuit Relations ? », Arctic Anthropology 32-2 (1995).

Sur Eugène Dally, je n’ai trouvé (sans vraiment chercher) que les remarques éparses dans De la race à l’évolution : Paul Broca et l’anthropologie française, 1850-1900 de Claude Blanckaert (L’Harmattan, 2009) et l’article de Jean-Pierre Luauté & Jean Garrabé, « Eugène Dally (1833–1887) et les liens historiques entre la Société Médico-Psychologique et la Société d’Anthropologie de Paris », Annales Médico-Psychologiques 172 (2014). Eugène Dally introduisit en France le darwinisme (il traduisit et préfaça Thomas Huxley) et entreprit de le combiner au polygénisme.

Il n’existe pas à ma connaissance de bonne étude sur l’affaire Domenech. On se reportera donc aux sources de l’affaire : d’abord le Manuscrit pictographique américain, précédé d’une notice sur l’idéographie des Peaux-rouges, par l’abbé Emmanuel Domenech (Gide, 1860), puis le Das Buch der Wilden im Lichte französischer Civilisation de Julius Petzholdt (Schönfeld’s Buchhandlung, 1861) traduit à Bruxelles sous le titre Le livre des sauvages au point de vue de la civilisation française (Lacroix, 1861), et enfin la réponse de l’abbé, La vérité sur le livre des sauvages (Dentu, 1861). On trouve aussi sur l’Internet Archive deux coupures de presse américaines rendant compte de l’affaire sous le titre An extraordinary hoax. Voir aussi la nécrologie de l’abbé dans la livraison de 1905 du Journal de la Société des américanistes.

Il existe en revanche de nombreux travaux sur l’affaire Vrain-Lucas. Je n’ai utilisé qu’Une fabrique de faux autographes, ou Récit de l’affaire Vrain-Lucas de Henri Bordier et Émile Mabille (Techener, 1870).

Le syllabaire déné que j’ai reproduit provient de la page L du Dictionnaire de la langue déné-dindjié d’Émile Petitot (Leroux, 1876). Sur les écritures syllabiques déné, une étude historique sérieuse reste à écrire. La Bibliography of the Athapascan languages (Government printing office, 1892) de James Constantine Pilling, sténographe au Congrès de Washington, et la Peel’s Bibliography of the Canadian Prairies to 1953 (University of Toronto Press, 2003) contiennent des données précieuses. Sur l’écriture syllabique cri on pourra lire le chapitre 4 de mon livre Inventer l’écriture (Belles Lettres, 2013).

Le manuscrit mi’kmaq dont il est question aux pages 27 et 28 du livre de François Lenormant, Essai sur la propagation de l’alphabet phénicien dans l’ancien monde (Maisonneuve, 1872), est reproduit dans le catalogue de l’exposition 90 Treasures, 90 Stories, 90 Years (McCord Museum, 2011). Il est conservé, avec la lettre de Duhamel à Roulin, au musée McCord sous la cote M18836. Les images sont reproduites avec l’accord du musée (qui me les a fournies). On trouve deux autres manuscrits en écriture mi’kmaq dans les collections du musée, un minuscule carnet de 18 pages contenant une prière et le nom de Maggie Richapt (M2642) et un gros recueil de 215 pages (M2643). Tous deux ont été acquis par David Ross McCord en novembre 1914 à une femme mi’kmaq de 80 ans (ils appartenaient à ses grands parents). Je remercie au passage Céline Widmer, conservatrice au musée McCord, qui m’a permis d’examiner ces documents. Sur l’histoire du musée on consultera Brian Young, Le McCord. L’histoire d’un musée universitaire 1921-1996 (Hurtubise, 2001).

Léon de Rosny évoque son « savant ami et collègue » François Lenormant à la page VIII de ses Archives paléographiques de l’Orient et de l’Amérique (Maisonneuve, 1872).

On pourra finalement, si besoin est, consulter mon article : Pierre Déléage, « L’écriture attachée des Mi’kmaq », Acadiensis, Journal of the History of the Atlantic Region 42-1 (2013).

Quelques lecteurs auront peut-être repéré mon hommage, discret mais respectueux, à Richard-Laurent Etienne Barnett, collègue au CNRS, dont l’œuvre est (remarquablement bien) présentée ici.

(complété le 26 octobre 2015)

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