Un cas d’hallucination

Il y a quelques années, tandis que je m’épuisais en vain à peaufiner les soubassements d’une approche populationnelle des chants rituels amazoniens, je m’accordai une pause pour écrire une brève présentation de ma traduction d’un texte de Morán Zumaeta Bastín. La présentation s’étoffa peu à peu et devint un article auquel j’accrochai de longues notes de bas de page. En voici le résumé :

Rituels du livre en Amazonie

Si les sociétés d’Amazonie n’ont pas éprouvé le besoin, avant l’arrivée des colons d’origine européenne, d’élaborer des écritures codifiant leurs langues, elles comprirent rapidement l’usage qui pouvait en être fait. Ainsi certains prophètes et chamanes perçurent tout l’intérêt que pouvaient revêtir les livres afin de renforcer l’autorité, et donc la diffusion et la pérennité, de leurs innovations rituelles. Deux exemples de tels usages du livre sont ici présentés et comparés. On montre d’abord comment les prophètes kapon se sont, dès le 19e siècle, appropriés les livres à la fois pour asseoir le prestige de leurs visions et pour accroître la stabilité de la transmission de leurs discours rituels. L’étude d’un texte d’un professeur yine, Morán Zumaeta Bastín, concernant l’usage des livres par un chamane de son peuple au début du 20e siècle, permettra ensuite de comprendre pourquoi ce genre d’innovations rituelles nécessite un contexte très singulier qui leur permet de survivre à celui qui les a créées.

Un ami de Cambridge, ayant lu l’article un an avant sa parution, lorsqu’il était toujours à la recherche d’une revue scientifique qui veuille bien l’accueillir, me confia s’être senti un peu gêné. Il lui semblait qu’il manquait quelque chose, que pour donner de la force à mes réflexions sur l’écrit en Amazonie, je devrais relier le thème de manière plus consistante au chamanisme, à la violence de la situation coloniale (usages de l’écriture par la mission, l’administration et les commerçants) ou encore aux théories locales des objets et des personnes, etc. J’aurais ainsi rejoint les problématiques débattues par mes collègues et mon texte aurait paru, pour une fois, moins décalé, moins inactuel.

Je lui répondis – nous étions alors en 2009, le 14 octobre à minuit et quart pour être très précis – que je n’avais pas très envie de modifier l’article, dont la portée et la problématisation me satisfaisaient telles quelles, mais que pour convaincre les comités de rédaction des revues où flottait l’esprit de Cambridge je pourrais peut-être reformuler mon résumé. L’idée était de le rendre plus actuel, plus apte à retenir l’attention des universitaires de mon temps, plus conforme en un mot. Voilà ce que je proposai :

Fétichiser la ligne : Herméneutique du tracé en situation d’alter-modernité

En prenant comme point de départ deux situations singulières de résistance sémiotique et politique face à la déterritorialisation culturelle induite par les agressions coloniales de la literacy occidentale, cet article montre comment des peuples minoritaires ont pensé la différance de l’écrit et ont recyclé son agency au sein de machines de guerre conduites contre et avec la globalisation. Pour les Kapon et les Yine, la circulation fétichisée des médias contemporains s’inscrit dans un dispositif intensif et cosmopratique définissant à la fois une fraction de leur champ de personnes dé-multipliées et un objet pulsionnel dont l’agencement relève du biopolitique (même s’il se donne en s’annulant). L’auteur conclut en critiquant la conception impérialiste propre à l’Occident moderne consistant à prétendre que les « livres » contiennent des « textes » qu’il serait possible de « lire ».

L’article fut finalement publié dans une revue qui n’avait pas encore été dévastée par l’esprit du temps, je pus conserver mon résumé original et, soulagé, jeter l’autre à la poubelle.

Trois ans plus tard – le 22 juillet 2012 à 11h01 pour demeurer précis – ce même ami me signala un article tout juste paru dans Hau, Journal of ethnographic theory, une revue très en vogue chez les académiques à la page. Son résumé (que je traduis) me plongea dans un abîme de réflexion :

Par delà l’oralité : Textualité, territoire et ontologie en Amazonie

À l’opposé de l’obsession occidentale pour l’écriture alphabétique, les peuples indigènes ont élaboré des théories diverses et complexes de la textualité dans lesquelles la cosmologie est inscrite à même le corps, le monde social et l’environnement écologique. Quoique les philosophies indigènes de la communication n’opposent pas l’oral au textuel, elles sont dénaturées par les discours occidentaux sur l’oralité qui pour la plupart présument que l’oralité est une survivance des premiers stades de l’humanité. Mon argument est le suivant. Dans l’espace de la ou du terr(itoir)e, allpa en Kichwa, le monde social ne se limite pas aux humains car il comprend d’autres êtres non-humains comme les plantes, les animaux, les rivières, les arbres et d’autres éléments du paysage. Dans ces mondes vécus, la textualité est une praxis vitale de flux analogique, de création et d’expérimentation de lignes qui se déplacent à travers le corps, les plantes, les animaux et le paysage. Ces lignes ne sont pas des métaphores, elles sont des relations d’interaction et de communication, et les formes qu’empruntent ces lignes sont la courbure, la boucle et le cercle.

L’article que j’avais publié n’avait rien à voir, absolument rien à voir avec ce texte d’un anthropologue américain, auteur d’un livre par ailleurs très sérieux sur les traditions orales des Napo Runa d’Amazonie équatorienne. Mais son résumé, publié trois ans après que j’ai écrit le mien – enfin celui qui était resté inédit –, manifestait une proximité troublante. Je me demandais même si je ne souffrais pas d’autoscopie spéculaire.

L’éthique de l’auteur n’était bien évidemment pas en cause, mon résumé ne circula finalement pas, mais je demeurais pensif, chassant rapidement la tentation de m’imaginer en oracle académique, songeant plutôt aux forces congruentes de l’esprit du temps qui, dans des conditions de conformisme aigu, rendaient possible cet exercice de style étrange que je ne savais comment catégoriser. S’agissait-il, de la part de l’auteur américain, du plagiat involontaire d’un pastiche ? Ou plutôt, de ma part, d’un « pastiche par anticipation », taxon inédit dans la tératologie littéraire ?

Aujourd’hui encore, lorsque je feuillette négligemment les revues scientifiques auxquelles mon laboratoire est abonné, je me demande si les résumés que je parcours ne sont pas la plupart du temps de simples pastiches par anticipation, et il faudra bien un jour que je suggère à Pierre Bayard d’en faire l’analyse et l’inventaire.

Post-scriptum d’août 2016. Google donne tout de même dorénavant une vingtaine de résultats pour la requête « pastiche par anticipation ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s