Écritures du Yunnan

Nouveau texte paru dans Études Chinoises

22520100848130LPierre Déléage, « Versets chamaniques », Études chinoises 34-2, 2015, p. 300-304.

Un récit traditionnel bien diffusé dans le Yunnan raconte comment un jeune homme muet apprit à parler grâce à l’enseignement conjugué d’un singe et d’une faisane : le premier articulait soigneusement des paroles secrètes tandis que la seconde les traçait sur le sol sous la forme de caractères. Dans Versets chamaniques (Nanterre, Société d’ethnologie, coll. « Écritures », 2013), son deuxième ouvrage, Aurélie Névot fait de ce mythe un paradigme de l’initiation chamanique chez les Nipa : la mémorisation de longs chants rituels y est en effet inséparable du déchiffrement d’une écriture secrète, distincte de l’écriture chinoise. La tradition qui fait l’objet du livre s’inscrit ainsi dans une forme singulière de « chamanisme à écriture ».

Les Nipa, aussi connus sous l’exonyme Sani et autrefois sous l’appellation péjorative Lolo, forment un sous-groupe de la nationalité Yi, l’une des vingt-six minorités de la province chinoise du Yunnan. Ils sont environ quatre-vingt mille, vivent de l’agriculture et de l’élevage et comptent aujourd’hui une centaine de chamanes qui remplissent les fonctions de devins, de guérisseurs et d’exorcistes mais que l’on dénomme simplement « maîtres de la psalmodie » (bimo). Si les maîtres de la psalmodie participent à toutes les cérémonies de leur communauté, celles liées au calendrier rituel comme celles, plus ponctuelles, des fêtes de naissance ou de mariage, ils sont avant tout, comme leur nom l’indique, des chanteurs. En effet, chez les Nipa, l’apprentissage du chamanisme, qui commence très tôt, consiste pour l’essentiel en la mémorisation par cœur de longues psalmodies. Celles-ci s’adressent à des entités surnaturelles (esprits et dieux) et leurs paroles sont de ce fait considérées comme inintelligibles par les non-initiés. Ce degré d’opacité élevé s’explique par les métaphores, allégories et autres jeux de mots qui saturent le texte des chants, mais aussi par la troncature des mots qui permet de réduire chaque énoncé à un vers de cinq pieds. La transmission de ces chants secrets prend place entre un maître et un disciple, en général entre le père et le fils, parfois entre le grand-père paternel et le petit-fils, et elle demeure interdite aux femmes. Le savoir des chamanes bimo est passé sous les fourches caudines de la Révolution culturelle pendant laquelle il fut rabaissé au rang de superstition, ses cérémonies interdites et ses manuscrits brûlés dans des autodafés.

La mémorisation des seules paroles des chants rituels n’est en effet pas suffisante : le novice doit également apprendre à lire et à écrire les quelques 1200 caractères syllabiques de l’écriture secrète. Cette écriture, réservée aux seuls bimo, ne servait traditionnellement qu’à l’inscription manuscrite du corpus de leurs chants cérémoniels. Ce n’est qu’à la mort de son maître que le novice rédigeait une copie de ses manuscrits tandis que les originaux étaient détruits par le feu. Les photocopieuses ont aujourd’hui accéléré la transmission de ces textes qui ont de ce fait tendance à se standardiser. L’écriture secrète des Nipa avait également ceci de particulier que, contrairement aux écritures chinoises ou tibétaines, elle faisait exclusivement l’objet d’un régime d’usage récitationnel : on ne l’employait non pas pour remplacer la transmission orale mais pour l’accompagner. Tous les textes en écriture chamanique étaient destinés à être appris par cœur puis à être récités dans le cadre de cérémonies rituelles, accroupi, au rythme d’un balancement d’avant en arrière (et non lus car les bimo n’utilisaient pas les manuscrits pour officier, seulement pour enseigner ou pour exercer leur mémoire). L’écriture y était donc indissociable de l’oralité. Depuis les années 1980, le gouvernement chinois s’est cependant emparé des caractères de l’écriture secrète des Nipa et, en les mêlant aux caractères syllabiques d’autres sous-groupes Yi, ses linguistes ont élaboré une écriture nationale et laïque, une écriture d’État diffusée aujourd’hui dans le réseau des écoles, modifiant radicalement le régime d’usage traditionnel de l’écriture des bimo.

Le livre d’Aurélie Névot, qui vient compléter celui issu de sa thèse de doctorat (Comme le sel, je suis le cours de l’eau. Le chamanisme à écriture des Yi du Yunnan, Nanterre, Société d’ethnologie, 2008), se présente avant tout comme la translittération en alphabet latin et la traduction française du Livre du sacrifice à la terre d’Ava rédigé par bimo Li, un maître de la psalmodie du village de Lava. Bimo Li, né au début des années 1950, a entamé son initiation chamanique à l’âge de sept ans, auprès de son oncle maternel. La Révolution culturelle a toutefois interrompu cet apprentissage que bimo Li n’a repris qu’en 1985, à l’âge de trente-quatre ans, cette fois auprès de son beau-père. Le long manuscrit du Livre du sacrifice à la terre comporte 3600 vers pentasyllabiques que la traductrice a choisi de répartir en quarante textes afin d’en faciliter la lecture et l’intelligibilité. Il s’agit des chants accompagnant certaines étapes d’un rituel sacrificiel nommé midje, célébré chaque année en novembre, à la fin des récoltes. Un synopsis très complet du déroulement de la cérémonie, accompagné de plusieurs cartes, permet d’identifier les étapes auxquelles correspond la psalmodie de chaque texte : le bimo n’intervient que les quatre premiers jours d’une cérémonie qui en compte sept et les mêmes textes sont répétés à de nombreuses occasions. Le contenu du Livre du sacrifice est trop dense et foisonnant pour être résumé ici : on y découvre, dans un style massivement paralléliste, les descriptions précises des actions rituelles à accomplir durant la cérémonie insérées dans une longue invocation hiérogamique et cosmogonique aux entités mythiques Pu et Nè.

La première lecture des Versets chamaniques évoque une remarque du linguiste Edward Sapir qui disait n’éprouver « aucune attirance pour les versions édulcorées des cultures indigènes. J’aime les matériaux bruts tels que sentis et dictés, les sources primaires – authentiques, confuses, ardues. Celles-ci doivent être publiées quoique l’on fasse par ailleurs » (cité dans Regna Darnell, « The Boasian Text Tradition and the History of Anthropology », Culture 12 (1), 1992, p. 42). En effet, Aurélie Névot donne à lire une source magnifique, abondante, clairement annotée, très précisément contextualisée et désormais indéfiniment ouverte à la réinterprétation – fruit d’un travail difficile et laborieux trop rarement mené à bien et, hélas, plus guère publié (il faut de ce point de vue se réjouir de la création de la collection « Écritures » de la Société d’ethnologie, collection dont Versets chamaniques est le premier ouvrage). L’auteure va bien évidemment plus loin que cette seule mise à disposition d’une source, elle propose dans une introduction diverses réflexions d’ordre herméneutique sur le symbolisme de la parole écrite, du secret, de la substance et du sacrifice, puis coiffe chacun des quarante textes du manuscrit d’une brève présentation venant très utilement éclairer leur signification et leur place dans l’économie de la cérémonie.

À la seconde lecture on se prend à rêver d’une approche comparatiste qui transformerait les provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan en véritables laboratoires où pourrait s’élaborer quelque chose comme une anthropologie expérimentale de l’écriture. Aurélie Névot évoque ainsi les anciens chefs nzymo des Yi du Liangshan qui étaient capables de lire des généalogies et des chroniques guerrières, le corpus de textes rituels s’affranchissant donc chez eux du domaine du chamanisme tout en conservant un régime d’usage récitationnel. On pense également aux chamanes dongba des Naxi qui emploient eux aussi une écriture secrète, transmise de père en fils et attachée à un régime d’usage strictement récitationnel. L’écriture des dongba, à la différence des écritures syllabiques des Yi, est cependant logographique : ses caractères notent des unités sémantiques et non phonétiques, même si le principe de l’homophonie intervient massivement. Une comparaison circonstanciée entre bimo, nzymo et dongba serait ainsi susceptible de montrer que des écritures aux sémiotiques variées – syllabiques ou logographiques – peuvent faire l’objet d’un régime d’usage identique. Au-delà des problèmes historiques d’antériorité et de diffusion – dont on espère qu’ils seront bientôt pris en charge par des linguistes –, la comparaison de ces écritures permettrait d’aborder sous un nouvel angle les problèmes classiques du rapport entre morphologie d’une langue et sémiotique de son écriture ou encore de la relation entre le régime d’usage d’une écriture et la configuration institutionnelle qui lui a permis de se stabiliser.

La comparaison pourrait même bénéficier de la prise en compte, dans la même région, de groupes dont les traditions et les institutions rituelles sont assez similaires mais qui n’emploient pas d’écriture. Ainsi les chamanes daba des Na mémorisent de longues psalmodies cérémonielles en vers pentasyllabiques sans avoir recours à des textes manuscrits, ce qui suggère que l’écriture, quelle que soit sa sémiotique, aurait laissé en l’état les traditions des groupes qui l’employèrent (cela dit toutes choses égales par ailleurs). La vulgate de la « domestication de la pensée », que l’on attribue souvent à l’irruption de l’écriture, se verrait ainsi contredite empiriquement, ce qui permettrait de rouvrir la question de l’effet et de la fonction de l’écriture dans le cadre d’une diffusion restreinte, c’est-à-dire émergente. C’est pourquoi après avoir commencé cette recension par l’évocation d’un mythe, il convient peut-être de l’achever par un autre, emprunté cette fois aux Na, qui montre l’envers du chamanisme à écriture des Nipa. Il y a longtemps les chamanes daba des Na utilisaient eux aussi une écriture secrète. Un jour un chamane affamé décida de cuire ses manuscrits et de les manger. Depuis ce temps les Na ne possèdent plus de livres, mais comme leur ancêtre a avalé les chants, ils ont hérité d’une excellente mémoire et sont capables de réciter leurs psalmodies avec la plus grande exactitude (Jin Chen, Le dualisme Na. Étude des chants et rituels des Daba (Sichuan et Yunnan, Chine), thèse de doctorat, EHESS, 2012, p. 26-27).

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