L’enchâssement (7/7)

Nouveau numéro de la revue d’artiste ¬ Nada

 

Le numéro 36 de la revue ¬ Nada éditée par Laurent Marissal enchâsse dans une notice biographique hétéroscopique de Pierre Darriand, ethnologue français méconnu, quatre dossiers inédits reçus il y a quelques années au Laboratoire d’anthropologie sociale. Les dossiers ont pour thèmes la copie, la récitation, le plagiat et la contrefaçon. La revue se distribue de la main à la main ou sur abonnement ; mais on peut aussi aller voir par là.

Pour un premier compte rendu, autoscopique celui-là, des travaux de Pierre Darriand, il faut se rendre ici.

 

Notice biographique de Pierre Darriand

Il est remarquable que la première génération de disciples envoyée à sa suite par l’éminent ethnologue Claude Lévi-Strauss conduire des recherches chez les peuples de la forêt amazonienne frustra avec une singulière constance les attentes du maître. Loin d’assurer la continuité intellectuelle et institutionnelle de l’œuvre du père fondateur (ce serait la tâche de ses petits-enfants), cette génération dévoyée, entrainée par le flot contestataire des années soixante, fit long feu. Lucien Sebag, l’héritier désigné, sépharade au regard ténébreux conciliant dans le quartier latin marxisme et structuralisme, tomba amoureux de la fille de son psychanalyste et se suicida à trente ans. Pierre Clastres, l’anticommuniste farouche, cheveux longs et blouson en cuir, mourut d’un accident de voiture à quarante ans, peu après avoir été renvoyé du Laboratoire de son directeur. Robert Jaulin, pièce rapportée, philosophe mathématicien au tempérament colérique, à la volonté de puissance débordante, se heurta frontalement au pharaon puis se fit le gourou d’une secte de son cru. Enfin Jean Monod, narcisse postmoderne avant l’heure, dénonciateur de ceux qu’il appelait les ethnoloques, réalisa avant de fuir le milieu académique un film « contre l’alphabet », cet odieux instrument d’exploitation, film qui s’ouvrait par ces mots, les premiers et les derniers : Ce film ne voudrait pas être un discours simplificateur sur les indiens Piaroa ; il ne comporte ni commentaires ni sous-titres, qui sans vraiment faire comprendre empêchent de voir. La jeune ethnologie américaniste, sortie de ses gonds, sacrifiait dans une ultime bravade sa modeste fonction de traductrice et sombrait corps et âme à l’orée des années quatre-vingt, ne laissant derrière elle que la nostalgie d’un temps où l’Occident était un mal évident et où l’anarchisme allait de soi.

De cette génération, tous ont oublié Pierre Darriand, l’ethnologue fantôme qui ne publia jamais. Cette figure originale, absente de la plupart des dictionnaires de la discipline, souffre d’une injuste méconnaissance : cette notice souhaiterait avant tout valoir réparation. Si l’on connaît sa date de naissance – le 22 septembre 1936 –, aucune autre information ne nous est parvenue concernant sa jeunesse et ses années de formation à propos desquelles il ne s’ouvrit jamais, pas même à ses collègues les plus proches, Sebag et Clastres, de deux ans ses aînés. Certains critiques mal inspirés l’accusèrent d’avoir étudié des années durant la théologie, d’autres ont affirmé qu’il avait soutenu un mémoire intitulé L’empirisme transcendantal (le mémoire aurait porté sur une obscure querelle opposant Sartre à Ricœur, cependant personne n’a jamais pu en localiser le moindre exemplaire).

Pierre Darriand effectua sa première enquête ethnographique à la fin des années soixante chez les Indiens Xemahoa du Brésil, suivant un conseil d’Alfred Métraux qu’il connut quelques mois avant son suicide. Un penchant formaliste, assez commun durant cette période d’apogée du structuralisme, le fit s’intéresser au langage crypté des chamanes xemahoa auquel il consacra un long travail qui aurait dû devenir sa thèse de doctorat. Cependant, après quelques conférences au séminaire du Laboratoire d’anthropologie sociale, conférences devenues légendaires car les rares auditeurs qui parvinrent à en entendre les paroles murmurées déclarèrent par la suite n’y avoir perçu qu’une sorte de glossolalie vaguement cadencée, Pierre Darriand migra au Royaume-Uni pour un bref séjour avant de s’installer, définitivement semble-t-il, aux États-Unis d’Amérique. C’est d’ailleurs durant l’étape outre-manche qu’il rencontra l’écrivain Ian Watson auquel il confia les brouillons issus de son enquête en Amazonie brésilienne, manière d’en finir avec un fardeau devenu trop pesant. On sait le parti qu’en tira par la suite Ian Watson dans son livre L’Enchâssement [1].

De la vie de Pierre Darriand aux États-Unis, durant les années soixante-dix et quatre-vingt, on ne connaît que les rumeurs colportées par les professeurs de l’université de New York. On lui prête des adresses à East Village, à Harlem, à Chinatown (rue Bayard) ou à Sunset Park (dans une église de la quatrième avenue). On prétend aussi que lorsqu’il était en ville il passait ses après-midis enfermé dans le bâtiment central de la New York Public Library, poursuivant des recherches sur les origines de la figuration et de l’écriture. Si ses idées sur les commencements de l’art figuratif étaient typiques de l’époque – il pensait que les visions induites par l’ingestion d’hallucinogènes étaient aux racines de l’art en général (on sait aujourd’hui que l’art est bien plutôt né de la nécessité que ressentirent les humains de matérialiser des substituts aux morts et aux entités surnaturelles) –, ses théories sur l’origine de l’écriture semblent avoir été plus surprenantes : pour lui l’écriture n’était qu’une variante des langues secrètes enseignées pendant les rituels initiatiques – les signes graphiques redoublaient les signes sonores de la même manière que les signes sonores des langues secrètes venaient redoubler les signes sonores des langues ordinaires. Il ne faut peut-être voir dans ce curieux raisonnement que l’une des nombreuses médisances rapportées par des universitaires américains souvent amers, atterrés par ce Français arrogant, volontairement marginal, obsédé par des spéculations aussi baroques qu’inactuelles, et ouvertement impatient vis-à-vis des obligations implicites de la vie académique locale.

De source plus sûre on sait qu’il fréquenta pendant un certain temps un érudit ukrainien d’apparence peu engageante en compagnie duquel il s’égarait dans de longues discussions sur l’iconologie, la cryptologie, la graphémologie et le darwinisme. Ce savant, qui a tenu à conserver l’anonymat, a bien voulu nous montrer l’année passée une petite liasse de bulletins de commande d’ouvrage de la New York Public Library. Il prétendait les avoir trouvés dans un pneumatique mis au rebut et les conservait comme de précieuses reliques. Les trois bulletins, tous autographiés par Pierre Darriand (qui habitait alors à Brooklyn, rue Sterling), comportaient les références suivantes : le Harper’s Weekly du 29 juillet 1876 ; The Code of Handsome Lake, the Seneca Prophet par Arthur C. Parker ; et un tiré à part, The Vai People and Their Syllabic Writing, signé Momolu Massaquoi. Aucune publication ne semble être issue de ces recherches hétéroclites.

Il est possible que ce soit à la fin des années soixante-dix ou au début des années quatre-vingt que Pierre Darriand abandonnât l’écriture pour se consacrer au cinéma, peut-être porté par l’esprit du temps qui voyait de nombreux écrivains – surtout français il est vrai – s’essayer à la caméra, peut-être aussi conduit à ce moyen d’expression en raison d’une incapacité chronique à donner à ses investigations une forme écrite définitive. Un premier essai tourné dans la forêt tropicale se solda par un échec, le tournage se déroulant entièrement dans une langue qu’il ne comprenait pas (il ne voulait probablement pas reproduire le vain exercice de Jean Monod). Un second essai, tourné sur les hauts plateaux de Bolivie, se perdit dans les complexités d’une relation tortueuse avec son caméraman – les quelques rares privilégiés qui en virent des extraits en parlent néanmoins comme d’un chef d’œuvre inconnu.

Une anecdote des plus significatives prend place au cours de cette période de la vie de Pierre Darriand, soit dans la première moitié des années quatre-vingt, décennie lamentable s’il en est. Lors d’un bref passage à Paris l’ethnologue devenu cinéaste perdit son carnet d’adresse dans une rue de Montmartre. Une artiste assez en vogue trouva par hasard le carnet et, tandis que Pierre Darriand était déjà reparti aux États-Unis, eut l’idée de se mettre en relation avec tous les contacts parisiens qu’elle dénicha dans le carnet. Elle dressa à partir de ces échanges – ou, parfois, de ces absences d’échange – un portait tout en contradictions qu’elle n’hésita pas à faire paraître en temps réel dans un journal national. Pierre Darriand ne découvrit cette exposition de sa vie privée qu’avec un certain retard et, même s’il fut rassuré en constatant que la plupart de ses amis n’avaient communiqué à l’artiste que le fruit embelli de leurs imaginaires pervertis, il demeura choqué par l’outrecuidance de l’opération. Ce pourquoi il demanda à l’une de ses connaissances dans le petit milieu du cinéma français de se faire passer pour lui et d’obtenir un droit de réponse dans le journal en question afin d’exprimer son offuscation et d’interdire à l’artiste toute nouvelle publication de ce portrait chimérique. La chose fut prise très au sérieux et personne ne sembla remarquer que les initiales de cet ami cinéaste ne correspondaient pas à celles du portraituré.

Suite à cette malencontreuse affaire Pierre Darriand disparut totalement. Devenu probablement très soucieux de son identité publique (on ne disait pas encore « empreinte sociale »), souffrant peut-être même d’un sentiment croissant de persécution, il effaça méticuleusement à peu près toutes les traces qu’il avait laissées derrière lui et plongea dans l’anonymat le plus absolu. Aucun fait vérifiable concernant sa vie à partir de la fin des années quatre-vingt n’a donc pu être établi. De nombreuses hypothèses circulent cependant. On se limitera ici à en dresser l’inventaire, avouant modestement ne pas être à même de trancher. Ainsi certains prétendent savoir qu’il est devenu assistant psychiatre dans un hôpital de New York, d’autres qu’il vit dans un parc zoologique où il essaie de nouer contact avec diverses espèces animales au moyen de codes étranges, d’autres qu’il aurait été le fameux voleur de tableaux qui revenait sur les lieux de ses crimes pour les faire décrire verbalement à ceux qui en avaient gardé le souvenir, d’autres encore qu’il était en fait le mystérieux terroriste qui fit sauter d’un bout à l’autre de l’Amérique des douzaines de répliques de la statue de la Liberté, d’autres enfin – que l’on rattache à une inquiétante secte – affabulent de stupéfiantes histoires d’intelligences extra-terrestres.

[1] Cf. Recension de L’enchâssement d’Ian Watson, L’Homme, Revue française d’anthropologie 217, 2016, p. 163 sq.

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