• Parution XIV •

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen deux mille dix sept

Pierre Déléage, « Nouvelles impressions d’Afrique », Gruppen deux mille dix sept. Paris, éditions Gruppen, p. 250-279.

Réflexions libres sur l’invention d’une nouvelle écriture, l’alphabet Afrika, par David Mboko Mavinga.

Une version très écourtée de ce texte a été publiée sur ce site en 2013 – L’enchâssement (1/6), L’enchâssement (2/6), L’enchâssement (3/6).

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

• Parution XIII •

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, La folie arctique. Bruxelles, Zones sensibles, 2017.

« “Quoi me reposer après vous avoir vu cette nuit tuer Jésus Christ et sa mère et les jeter en enfer, non ! Non, je suis ici pour les venger”. Sur ce il prit la porte, retourna à la cuisine et revint avec une hache à la main.»

Le livre porte sur la folie qui s’est emparée du missionnaire catholique français Émile Petitot (1838-1916), parti évangéliser les Indiens Déné dans le Grand Nord canadien, Petitot dont toute l’œuvre ethnographique repose sur un long délire qui mêla persécutions imaginaires, interprétations historiques et culturelles invraisemblables et crises de fureur schizoïdes.

Lecture de Charybde. Lecture de Myriagone.

 

Un ami me signale, depuis la Kunsthaus de Zürich, ce tableau de Max Ernst au titre troublant, Le juif au pôle nord (1934).

• Parution XII •

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, Lettres mortes. Essai d’anthropologie inversée. Paris, Fayard, 2017.

Comment les Amérindiens ont-ils perçu l’alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ? Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d’écriture, alors qu’elles employaient des techniques subtiles d’inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse Leçon d’écriture de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique est ici disséquée et repensée. En étudiant les conceptions amérindiennes de l’écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, j’établis les coordonnées d’une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, je mets au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d’écriture.

Pour en savoir plus on peut écouter ce podcast de RTS avec Laurence Difélix.

Contrefaçons

Paris, 1747

L’histoire commence en 1747 lorsque furent publiées les Lettres d’une péruvienne qui devint l’un des plus grands succès de librairie du siècle. Le livre se présentait, procédé courant à une époque où les romans épistolaires étaient à la mode, comme le recueil des lettres adressées par une jeune princesse inca nommée Zilia, captive exilée en France, à son amant resté au Pérou. Le tout était noyé dans le sentimentalisme le plus exaspérant, orné de détails exotiques empruntés à la traduction française des Commentaires royaux de l’Inca Garcilaso de la Vega et saupoudré d’une critique parfois piquante de la société parisienne et des mœurs françaises. Contrairement aux Fragments de poésie ancienne d’Ossian, la supposition d’auteur, quoiqu’implicite, n’était pas véritablement cachée au lectorat – d’où l’allusion dès l’avertissement aux Lettres persanes et la mention sur la couverture, lors de la deuxième édition publiée avec approbation et privilège du roi, du nom de l’autrice réelle, Madame de Graffigny, plutôt que de celui de la princesse fictive.

Chose plus singulière, les lettres de Zilia n’étaient pas seulement censées avoir été traduites de la langue des Incas : elles avaient également été, du moins les dix-sept premières, translittérées en alphabet romain à partir d’un texte original rédigé en quipus, c’est-à-dire en « petits cordons de différentes couleurs dont les Indiens se servent à défaut d’écriture pour transmettre à la postérité les actions mémorables ». Licence poétique, pensa-t-on : de simples cordelettes nouées et teintes ne sauraient égaler l’expressivité de l’alphabet, ou alors il en faudrait des tonnes. Madame de Graffigny ne prit d’ailleurs pas la peine de préciser le fonctionnement exact de ces « chaînes de communication d’un cœur à l’autre », de ces « nœuds qui frappent les sens », de ces « mystérieux tissus de pensées » ; elle adoptait ce faisant le genre de paraphrases faussement naïves et vraiment malheureuses qui caractérisaient le style « indien » de son héroïne pour qui les miroirs étaient des « machines qui doublent les objets » et les voitures des « cabanes roulantes ».

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Pierre Darriand (3/3)

Notice biographique de Pierre Darriand (version intégrale)

Il est remarquable que la première génération de disciples envoyée à sa suite par l’éminent ethnologue Claude Lévi-Strauss conduire des recherches chez les peuples de la forêt amazonienne frustra avec une singulière constance les attentes du maître. Loin d’assurer la continuité intellectuelle et institutionnelle de l’œuvre du père fondateur (ce serait la tâche de ses petits-enfants), cette génération dévoyée, entrainée par le flot contestataire des années soixante, fit long feu. Lucien Sebag, l’héritier désigné, sépharade au regard ténébreux conciliant dans le quartier latin marxisme et structuralisme, tomba amoureux de la fille de son psychanalyste et se suicida à trente ans. Pierre Clastres, l’anticommuniste farouche, cheveux longs et blouson en cuir, mourut d’un accident de voiture à quarante ans, peu après avoir été renvoyé du Laboratoire de son directeur. Robert Jaulin, pièce rapportée, philosophe mathématicien à la volonté de puissance débordante, se heurta frontalement au pharaon puis se fit le gourou d’une secte de son cru. Enfin Jean Monod, narcisse postmoderne avant l’heure, dénonciateur de ceux qu’il appelait les ethnoloques, réalisa avant de fuir le milieu académique un film « contre l’alphabet », cet odieux instrument d’exploitation, film qui s’ouvrait par ces mots, les premiers et les derniers : Ce film ne voudrait pas être un discours simplificateur sur les indiens Piaroa ; il ne comporte ni commentaires ni sous-titres, qui sans vraiment faire comprendre empêchent de voir. La jeune ethnologie américaniste, sortie de ses gonds, sacrifiait dans une ultime bravade sa modeste fonction de traductrice et sombrait corps et âme à l’orée des années quatre-vingt, ne laissant derrière elle que la nostalgie d’un temps où l’Occident était un mal évident et où l’anarchisme allait de soi.

De cette génération, tous ont oublié Pierre Darriand, l’ethnologue fantôme qui ne publia jamais. Cette figure originale, absente de la plupart des dictionnaires de la discipline, souffre d’une injuste méconnaissance : cette notice souhaiterait avant tout valoir réparation. Si l’on connaît sa date de naissance – le 22 septembre 1936 –, aucune autre information ne nous est parvenue concernant sa jeunesse et ses années de formation à propos desquelles il ne s’ouvrit jamais, pas même à ses collègues les plus proches, Sebag et Clastres, de deux ans ses aînés. Certains critiques mal inspirés l’accusèrent d’avoir étudié des années durant la théologie, d’autres ont affirmé qu’il avait soutenu un mémoire intitulé L’empirisme transcendantal.

Pierre Darriand effectua sa première enquête ethnographique à la fin des années soixante chez les Indiens Xemahoa du Brésil, suivant un conseil d’Alfred Métraux qu’il connut quelques mois avant son suicide. Un penchant formaliste, assez commun durant cette période d’apogée du structuralisme, le fit s’intéresser au langage crypté des chamanes xemahoa auquel il consacra un long travail qui aurait dû devenir sa thèse de doctorat. Cependant, après quelques conférences au séminaire du Laboratoire d’anthropologie sociale, conférences devenues légendaires car les rares auditeurs qui parvinrent à en entendre les paroles murmurées déclarèrent par la suite n’y avoir perçu qu’une sorte de glossolalie vaguement cadencée, Pierre Darriand migra au Royaume-Uni pour un bref séjour avant de s’installer, définitivement semble-t-il, aux États-Unis d’Amérique. C’est d’ailleurs durant l’étape outre-manche qu’il rencontra l’écrivain Ian Watson auquel il confia les brouillons issus de son enquête en Amazonie brésilienne, manière d’en finir avec un fardeau devenu trop pesant. On sait le parti qu’en tira par la suite Ian Watson dans son livre L’Enchâssement.

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