Plagiat

Le 23 août 1928 Vicente de Cenitegoya copia dans son carnet un pétroglyphe de la vallée du Yavero en Amazonie péruvienne. On ne sait rien de l’origine ou de la signification de ces figurations.

Au milieu des années soixante-dix Jean-Pierre Chaumeil, ethnologue, entretint une relation de complicité intense avec Alberto Prohaño, un chamane yagua d’Amazonie péruvienne. Ce dernier communiqua à l’ethnologue ses connaissances sur les rituels chamaniques dont il était l’héritier. Mais la collaboration alla plus loin : à la demande de Jean-Pierre Chaumeil, Alberto Prohaño commença, entreprise inouïe, à dessiner des choses qui n’avaient jamais été dessinées, dont on ne connaissait aucun précédent figuratif, des choses telles que l’univers, les êtres surnaturels qui le peuplent ou les entités responsables des maladies des hommes.

Imaginez que l’on vous demande à brûle-pourpoint de figurer « une représentation du monde » et vos « idées sur le cosmos et ses occupants », que l’on vous propose d’esquisser une « recherche graphique sur la pathogenèse », vous seriez probablement plutôt déconcerté. Alberto Prohaño, lui, s’appropria les crayons et les feuilles blanches de l’ethnologue et, tout naturellement, fit surgir sur le papier un monde que personne n’avait jamais vu, à part peut-être, sous l’influence d’un hallucinogène ou « au cours de séances de guérison », quelques chamanes de la société yagua. Il dessina rien moins qu’une carte de l’univers comportant trois mondes souterrains, deux mondes intermédiaires et neuf mondes aériens.

Puis il s’absorba dans la figuration de pléthore d’entités invisibles, toutes plus ou moins anthropomorphes, telles que l’esprit Mëndawú.

Peut-être l’aspect le plus étonnant de ces dessins amateurs et improvisés est-il qu’ils ressemblent beaucoup aux dessins réalisés par d’autres chamanes, provenant de sociétés très différentes, aussi éloignées des Yagua qu’il est possible de l’être en Amazonie – même structuration en étages de l’univers, même association systématique entre une entité surnaturelle et une maison. Ces analogies sont très probablement issues d’une poétique partagée, le parallélisme ubiquitaire des chants traditionnels se transposant avec fluidité et immédiateté dans un mode d’expression non traditionnel. Tous les dessins d’Alberto Prohaño furent publiés en 1983 dans le livre de Jean-Pierre Chaumeil, Voir, savoir, pouvoir. Le chamanisme chez les Yagua du Nord-Est péruvien.

En 1991 un certain Carlos Junquera publia El Chamanismo en el Amazonas, un livre issu de sa thèse de doctorat soutenue à l’université de Madrid deux ans auparavant. La communauté scientifique se rendit bien vite compte qu’il s’agissait, pour l’essentiel, d’un vaste plagiat du livre de Jean-Pierre Chaumeil, sans réel effort de démarcation. Carlos Junquera y transposait toutes les informations concernant le chamanisme des Yagua à un autre peuple amérindien du Pérou : les Harakmbut – un peu comme s’il l’on plagiait un traité sur l’histoire d’Espagne en substituant les Hongrois aux Espagnols.

L’entreprise était déjà quelque peu singulière mais Carlos Junquera souhaita aller plus loin : il voulut fournir à ses lecteurs un équivalent des « représentations du monde », des « idées sur le cosmos et ses occupants » ou encore de la « recherche graphique sur la pathogenèse » qu’Alberto Prohaño avaient dessinées à la demande de Jean-Pierre Chaumeil. Il recopia donc – simplifiée – la carte de l’univers chamanique yagua et attribua le dessin à un certain Alberto Etna.

Il recopia ensuite – maladroitement – l’esprit Mëndawú, le rebaptisa « Toto » et l’attribua à un certain Pedro Etna.

Enfin, mû peut-être par l’inébranlable conviction que toutes les cultures amérindiennes se valent, il recopia le pétroglyphe anonyme recueilli en 1928 par Vicente de Cenitegoya, le renversa, l’attribua à Pedro Etna et le fit passer, dans une nouvelle mouture de « recherches graphiques sur la pathogenèse », pour l’esprit de la tuberculose. En 2006 Carlos Junquera réédita son plagiat en livrant cette fois une étonnante version en couleurs des dessins (celle que je reproduis ici).

Carlos Junquera ne reconnut jamais avoir plagié le livre de Jean-Pierre Chaumeil. Au contraire, réagissant de manière assez classique (première loi du plagiat : « la plupart de plagiaires sont les premiers à crier au plagiat »), il retourna l’accusation et prétendit que Jean-Pierre Chaumeil avait copié un de ses manuscrits à lui, Carlos Junquera, rédigé à la fin des années soixante-dix. Il ne convainquit que lui-même, d’autant plus que l’on trouva dans sa bibliographie d’autres plagiats tout aussi éhontés (deuxième loi du plagiat : « les plagiaires récidivent toujours »). Il n’en demeure pas moins que lors de la réédition de son livre au Pérou en 2006 – réédition à compte d’auteur, espérons-le –, il publia les fac-similés de deux pages de son « manuscrit original » antidaté, ajoutant à son statut de plagiaire celui de faussaire. À chaque édition Jean-Pierre Chaumeil, certes très épaulé par la communauté scientifique, dut se fendre lui-même d’une mise au point (troisième loi du plagiat : « toutes proportions gardées, le plagiat est analogue au viol : c’est la victime qui est frappée de honte »). Cette affaire ne révèle guère, il me semble, que la marginalité d’une partie du milieu académique espagnol (la thèse était passée inaperçue) et le délabrement du contexte éditorial péruvien.

Contrairement aux autres disciplines le plagiat est rare voire absent en ethnologie et ce pour des raisons évidentes ayant trait à la singularité de l’enquête ethnographique, préalable nécessaire. L’ethnologue est moins l’auteur de son livre que le relai de ceux que l’on appelait autrefois « ses informateurs ». L’ethnographie est en grande partie un art de la citation. C’est pourquoi le plagiat de Carlos Junquera ne pouvait que prendre une dimension supplémentaire, particulièrement perceptible dans ses copies de dessins : au plagiat (où l’auteur donne comme sienne l’œuvre d’un autre), il devait superposer le procédé inverse, la supposition d’auteur (où l’auteur place sa propre œuvre sous le nom d’un autre). Plagiant de sa propre main les dessins d’Alberto Prohaño publiés par Jean-Pierre Chaumeil, Carlos Junquera dut les attribuer à un autre – Alberto ou Pedro Etna.

L’affaire pouvait encore être compliquée et Carlos Junquera, qui n’avait clairement pas froid aux yeux, ne résista pas à la tentation d’aller plus loin. Car en somme les dessins originaux d’Alberto Prohaño et les dessins plagiés et faussement attribués à Alberto et Pedro Etna restaient dans une même catégorie : tous demeuraient des dessins de chamanes plus ou moins issus d’une tradition hallucinatoire. Mais en faisant passer de simples pétroglyphes anonymes pour des dessins issus des hallucinations de chamanes harakmbut, Carlos Junquera superposa plagiat (de Vicente de Cenitegoya), supposition d’auteur (en faveur d’un certain Alberto Etna) et détournement – détournement qui plus est inspiré sotto voce par une théorie alors en vogue qui voyait dans les pétroglyphes les figurations d’hallucinations chamaniques. Il inventait ainsi un procédé triple de destitution, forme ultime de délayage de la notion d’auteur.

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