Fantôme des mers du sud

En écho à mes anciens travaux sur les récits de rencontre d’entités surnaturelles et à la récente publication (dans le numéro 69 de la revue Terrain) de ma traduction d’une nouvelle de Markoosie Patsauq.

« À quoi elle répondit qu’il y avait d’autres sortes de démons et qu’elle en avait vu un de ses propres yeux.

« Elle était allée seule, un jour, à la baie voisine et peut-être s’était-elle un peu trop approchée de l’endroit maudit. Les branches des arbres projetaient leur ombre sur elle depuis le surplomb de la colline, mais elle se trouvait elle-même à découvert dans un endroit plat où poussaient à profusion de jeunes mangoustiers de quatre à cinq pieds de haut. C’était une journée sombre en pleine saison des pluies et tantôt arrivaient des bourrasques qui arrachaient les feuilles et les emportaient au loin, tantôt l’air était aussi calme qu’à l’intérieur d’une maison. C’est pendant l’une de ces accalmies que toute une bande d’oiseaux et de chauves-souris jaillirent jaillirent de la jungle, comme en proie à la plus grande terreur. Peu après, elle entendit un bruissement tout proche et elle vit apparaître, sortant du bois parmi les mangoustants, quelque chose qui ressemblait à un vieux sanglier gris et efflanqué. L’animal avançait, pensif comme un être humain, et soudain, tandis qu’elle le regardait s’approcher, elle comprit qu’il ne s’agissait nullement d’un sanglier mais d’un être humain, avec d’humaines pensées. Alors elle prit la fuite, et le cochon sauvage courait derrière elle et tout en courant il hurlait à tue-tête, faisant retentir de ses clameurs tous les échos du voisinage. »

Robert Louis Stevenson, Ceux de Falesa (1892), Éditions La Table Ronde, 2016, p. 154-155.