Histoire politique du zombi

Haïti, 1932. Le grand propriétaire terrien Charles Beaumont entre dans une usine située en rase campagne. Il est venu y rencontrer Legendre, un maître vaudou blanc. Lourd grincement continu. Scansion d’un travail à la chaine indéfini. Beaumont s’arrête, interdit, au pas de la porte, confronté au spectacle d’ouvriers noirs décharnés, silencieux, vêtus de loques, un panier sur la tête, marchant les uns derrière les autres, le pas traînant. Ils déversent le contenu de leurs paniers, des cannes à sucre, dans le cylindre d’un broyeur dont la puissante hélice de bois est actionnée par un manège à bras autour duquel s’épuisent d’autres hommes noirs.

Un ouvrier, les yeux dissimulés sous l’ombre de son panier, s’approche à son tour, comme un automate, du large cylindre. Il trébuche et tombe dans le broyeur, tandis que les hommes au regard absent continuent à entraîner l’hélice qui, mais on ne voit rien, déchiquète lentement l’ouvrier. Pas un cri de douleur. Seul un craquement d’os vient se superposer à l’immuable grincement du moulin. Charles Beaumont, l’air grave et accablé, observe la scène, puis traverse la fabrique et scelle son destin en franchissant le seuil du bureau de Legendre, sorcier et entrepreneur prospère.

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Cette scène de White Zombie (1932), film d’horreur gothique de Victor Halperin, fit entrer le concept haïtien de zombi dans l’imaginaire occidental. Elle contribua aussi à faire d’un terme créole un mot américain puis international, un emprunt lexical du colonisateur au colonisé, à l’égal du manitou algonquien ou du tabou polynésien, à la propagation démultipliée par le succès d’un mode de diffusion mondial encore jeune, le cinéma parlant.

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