• Lettres mortes, le livre •

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, Lettres mortes. Essai d’anthropologie inversée. Paris, Fayard, 2017.

Comment les Amérindiens ont-ils perçu l’alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ? Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d’écriture, alors qu’elles employaient des techniques subtiles d’inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse Leçon d’écriture de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique est ici disséquée et repensée. En étudiant les conceptions amérindiennes de l’écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, j’établis les coordonnées d’une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, je mets au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d’écriture.

Pour en savoir plus on peut écouter ce podcast de RTS avec Laurence Difélix.

Histoire de Pilima (3/3)

3. Pilima comédien

Je n’étais pas parti en Guyane pour étudier le mouvement prophétique de Pilima en tant que tel. La principale raison qui me poussa à prendre l’avion, en février 2013, était contenue dans ces deux phrases d’Audrey Butt, publiées en 1964 :

Une nuit, avec des crayons et du papier qu’il avait empruntés, [Pilima] apprit seul à écrire, imaginant sa propre écriture sinueuse. On apprit alors aux enfants à associer ces lignes à certains chants et, tandis qu’ils chantaient, ils les suivaient du doigt.

Au fur et à mesure que progressaient les entretiens avec les Wayana, je compris que je ne trouverai pas ce que j’étais venu chercher. Ëputu nous avait affirmé d’emblée : « Oui, Pilima a inventé une étrange manière de parler, mais pas une écriture ». Son fils, Tëwanaka, nous avait dit : « Peut-être qu’il ment. Moi, je ne l’ai jamais vu écrire ». Et tous les Wayana à qui nous posions la question abondaient en ce sens : non, Pilima n’avait pas inventé d’écriture. J’étais déçu.

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Histoire de Pilima (2/3)

2. Pilima inspiré    

Pendant les deux dernières semaines de février 2013, Mataliwa et moi avons rencontré tous les Wayana qui avaient participé, en 1963, au mouvement prophétique de Pilima. Cinquante années s’étaient écoulées, je me demandai ce que la mémoire orale avait pu conserver de l’événement. Je ne disposais toutefois d’à peu près aucun document d’époque qui m’eût permis de confronter ces souvenirs à une archive.

Je découvris rapidement que plusieurs épisodes de la geste de Pilima avaient quasiment acquis le statut de récit traditionnel. Tout le monde les connaissait, à peu près sous la même forme. C’est qu’ils étaient inlassablement répétés durant les fêtes de boisson ; ils faisaient rire avant tout. Pour certains, ces récits prenaient naturellement place dans l’histoire de leur conversion au christianisme. Pour d’autres, ils évoquaient peut-être une époque où les relations entre Wayana et Blancs pouvaient encore être envisagées sur un pied d’égalité. On me raconta ainsi à plusieurs reprises le dialogue entre Pilima et le pasteur américain dans les termes mêmes qu’avait utilisés Mataliwa (soit dit en passant, il ne pouvait s’agir du missionnaire Roy Lytle, arrivé chez les Wayana en 1970).

« On se moquait un peu de lui, mais il n’était nullement déconsidéré », disait Hurault de Pilima peu après la fin du mouvement ; cela reste vrai aujourd’hui.

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Histoire de Pilima (1/3)

1. Pilima lecteur

20 février 2013. Je suis sur l’une des rives du fleuve Maroni, en train de filmer le chamane le plus réputé des Wayana de Guyane française, Pilima. Je compose tranquillement mon cadrage et tout en réglant la rotule du trépied, je demande à mon collaborateur, Mataliwa, de chasser le chien qui s’est allongé derrière le principal protagoniste du film. Soudain Pilima commence à chanter. Je n’ai que le temps de déclencher l’enregistrement et de resserrer l’articulation de la rotule.

Tenkowa mënmëkja talëna mënmëkja kawë / Tenkowa nai mënmëkja talëna mënmëkja kawë / Aikom henetatën kapunak tantanpo kawë / Tantanpo kawë tantanpo kawë / Aikom kapunak tantanpo kawë / Aikom kawë aikom kawë

La séquence s’achève sur ces paroles :

Ainsi chantait Alamawale

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