La querelle de 1875

Nouvel article paru dans Recherches amérindiennes au Québec

Couv_RAQ45(1)Pierre Déléage, La querelle de 1875 : Léon de Rosny, Émile Petitot et le manuscrit micmac, Recherches amérindiennes au Québec 45 (1), 2015, p. 39-50.

Le premier Congrès international des américanistes, qui se tint à Nancy en 1875, fut le théâtre d’une violente querelle opposant Léon de Rosny, philologue positiviste, à Émile Petitot, missionnaire de la Congrégation des Oblats de Marie-Immaculée. Les enjeux étaient multiples : si la définition des critères du savoir légitime constituait le principal objectif des organisateurs du congrès, les tenants de la doctrine chrétienne vinrent y défendre, contre le polygénisme de l’anthropologie naissante, l’unité adamique de la race humaine et l’origine asiatique des Amérindiens. C’est toutefois lors de la discussion d’un manuscrit prétendument iroquois que se cristallisèrent les enjeux implicites d’une querelle qui s’attacha soudain à l’origine et à l’authenticité d’une écriture amérindienne : l’insuffisance de l’érudition acquise par le philologue en bibliothèque rejoignit alors la cécité résultant de la relation essentiellement prosélyte que le missionnaire avait établie avec les Amérindiens. L’article se conclut par le rétablissement de la vérité historique : le manuscrit était, en fait, micmac.

La querelle de 1875 (3/3)

Léon de Rosny ne refit plus jamais référence au « manuscrit iroquois ». Il est possible qu’il le vendît assez rapidement, avant même l’impression des Actes du Congrès de Nancy. On sait toutefois peu de choses sur l’histoire du document après 1875. Il appartint à partir d’une date indéterminée à la collection du canadien Henry Joseph, fils de Jacob Henry Joseph, banquier et homme d’affaires, figure notable de Montréal au dix-neuvième siècle. Il fut par la suite acquis aux enchères pour 50$, le 25 septembre 1939, par le musée McCord − le musée de l’université McGill de Montréal −, où on peut l’examiner aujourd’hui. Le manuscrit compte deux feuillets ; la première page porte sur sa marge gauche la mention Manuscrit iroquois et chaque page comporte un tampon rouge qui indique son ancienne appartenance à la Coll. de Rosny.

Léon de Rosny avait raison : le texte est de main amérindienne et les signes de l’écriture ne sont pas phonétiques (un signe pour un son), il sont logographiques (un signe pour un mot). Mais il avait tort de penser que le manuscrit était iroquois et que l’écriture avait été inventée par un Indien. Émile Petitot avait lui aussi raison : l’écriture avait bien été inventée par un missionnaire européen. Mais il avait tort de penser qu’il s’agissait d’une variante de l’écriture syllabique mise en circulation dans le Grand Nord par le missionnaire James Evans à partir des années 1840.

M18836_150316-R1

M18836_150316-R2

M18836_150316-R3

L’écriture est en fait celle des Indiens Mi’kmaq, qui vivaient alors et vivent toujours dans les provinces maritimes du Canada, sur la côte nord-est. Sans aucun rapport avec les Iroquois, elle a été inventée en 1677 par un missionnaire récollet, Chrestien Leclercq, puis complétée au dix-huitième siècle par un abbé spiritain, Pierre Maillard. Au dix-neuvième siècle les Mi’kmaq avaient complètement assimilé cette écriture à leurs traditions : ils l’employaient pour se transmettre d’une génération à l’autre un corpus clos de textes catholiques qu’il apprenaient par cœur, tout cela sans l’appui d’autorités ecclésiastiques devenues assez rares sur leur territoire suite à la conquête britannique.

Lire la suite

La querelle de 1875 (2/3)

Dans les murs du palais ducal de Nancy, relevés à peine de leurs ruines après l’incendie de 1871, dans la grande galerie des cerfs décorée pour l’occasion, à l’une de ses extrémités, d’un trophée de drapeaux américains dont les hampes sont réunies par un large écusson sur lequel on lit les noms de Leif Erikson, Jean Cousin de Dieppe, Christophe Colomb et Americ Vespuce, et à l’autre extrémité d’un double trophée de drapeaux français couronnant une clôture provisoire, recouverte de deux grands panneaux de tapisserie provenant de la tente de Charles le Téméraire, Léon de Rosny, lors de la séance du 20 juillet 1875 du Congrès des américanistes, le lendemain de son débat animé avec Émile Petitot, demande à nouveau la parole au président de séance.

Léon de Rosny appelle l’attention du Congrès sur un manuscrit iroquois, déposé par lui dans une des vitrines du Musée.

Au rez-de-chaussée du palais, dans ce qui avaient été ses écuries, séparé par un escalier gothique de la salle aux murs ornés de bois de cerf où se tient l’assemblée du congrès, on a installé une petite exposition d’antiquités américaines, un peu pompeusement qualifiée de musée. Elle ne cesse d’attirer hommes de sciences et curieux qui peuvent y examiner des têtes d’idoles en terre cuite, des masques mexicains empreints d’une vie énergique mais grimaçante, des photographies de types et de costumes des peuplades du Nord, des mocassins du lac Onondaga, des lames d’obsidienne, des momies du Pérou, un crâne aymara comprimé et allongé en pointe, ou une chevelure scalpée à laquelle adhère encore des lambeaux de peau. Les vitrines qui retiennent le plus l’attention du public sont les première et deuxième à droite : elles sont occupées par des manuscrits amérindiens. On y observe des livres aztèques ou mixtèques enrichis de miniatures enluminées, représentant des dieux ou des guerriers empanachés, emplumés, tout hérissés d’ornements et d’armes bizarres, tout chargés d’un attirail de guerre fort compliqué, aux côtés du « manuscrit iroquois » et d’un énigmatique grimoire maya, le codex de Paris, anciennement Peresianus. Léon de Rosny reviendra d’ailleurs un peu plus tard dans la journée sur la découverte de ce dernier manuscrit.

L’orateur raconte comment lui-même l’a retrouvé. C’était en 1859 ; il tentait de fonder une société d’archéologie américaine, lorsque fouillant à la Bibliothèque [Impériale], le hasard lui mit sous la main un carton, à demi défoncé, couvert de poussière, et dans ce carton oublié, un codex rarissime, à côté duquel se trouvait une feuille de papier portant le nom de Perez ; c’est de là que ce codex a été nommé Peresianus ; il a été photographié par ordre de M. Duruy, alors ministre de l’Instruction publique.

Fig. 2 Codex Peresianus

Léon de Rosny conduit en effet depuis longtemps des recherches sur les graphies indiennes du Mexique, en particulier sur l’écriture hiératique maya, c’est-à-dire l’écriture cursive (il réserve le qualificatif « hiéroglyphiques » aux seuls signes sculptés). Il est partisan d’une approche partiellement phonétique de cette écriture, acceptant non sans critique la clef alphabétique de Diego de Landa. Malgré de bonnes intuitions je dois ajouter que ses analyses détaillées des glyphes mayas n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Mais ce mardi d’été c’est un document qu’il a récemment acquis, le « manuscrit iroquois », que Rosny souhaite présenter aux membres du Congrès.

Lire la suite

La querelle de 1875 (1/3)

La silhouette tranchée par un pupitre sculpté, les doigts lissant avec assurance une barbe fournie, par endroits filandreuse, l’orateur achève la lecture publique du bref mémoire que lui a remis le professeur Foucaux, détenteur de la chaire de sanskrit au Collège de France. Les applaudissements de la salle, plutôt timides, s’éteignent rapidement – en raison peut-être d’une digestion laborieuse – et l’orateur, dont l’habit est orné des palmes académiques, se tourne vers le président de séance pour lui demander la permission de commenter le mémoire. Le baron Guerrier de Dumast, détenteur de la sonnette, lui donne l’autorisation avec une pointe non dissimulée d’accent mosellan. Le sujet est grave, il s’agit de déterminer si les Tibétains ont influencé, au commencement de notre ère, les civilisations du Mexique et en cet après-midi ensoleillé du mois de juillet 1875, un petit bataillon de messieurs très sérieux, gilet, montre de gousset, ruban, pilosité fournie, sueur au front, s’est rassemblé en rangs serrés pour faire le point sur la question de l’origine des peuples d’Amérique, au premier étage du palais ducal de Nancy, ville frontalière d’où les troupes d’occupation allemandes ne se sont retirées que deux ans auparavant.

Faire le départ de la science sérieuse et de la fantaisie sera la gloire du Congrès de Nancy, et cette gloire rejaillira sur la ville qui a fait pour le Congrès ce que plus d’une capitale d’Europe n’aurait pu faire. Notre devoir est d’établir enfin, contre les lubies qui ont jusqu’à présent infesté le domaine de l’américanisme, une méthode. Toute hypothèse qui ne s’appuie pas sur des preuves certaines n’a aucune valeur scientifique.

Ce petit discours de la méthode à l’usage des congressistes est accueilli dans une partie de la salle par une salve d’applaudissements. On se réveille, les yeux s’entrouvrent, les corps se redressent, il va falloir discuter. Léon de Rosny, l’orateur, affiche une évidente satisfaction. Il sait qu’un auditoire, quel qu’il soit, ne prête attention qu’aux grandes déclarations de principe et il avait observé un avachissement progressif mais généralisé des membres du congrès durant son exposé des idées approximatives de Humboldt sur les religions tibétaine et aztèque et d’Ampère sur les langues tonales otomi et chinoise.

Léon de Rosny aimerait que ce premier Congrès international des américanistes dont, en tant que président de la Société d’ethnographie de Paris, il est le principal inspirateur, ne s’attarde pas à des questions oiseuses et hors de propos. Le Congrès nancéien doit selon lui être l’occasion pour la discipline américaniste naissante de reléguer les affabulations fantastiques au pays des chimères et de leur substituer de rigoureuses études philologiques, comme il est de mise dans l’orientalisme contemporain.

Nous n’admettons ni l’autochtonie ni la non autochtonie des races américaines, parce qu’en fait de science, il ne faut pas d’affirmation sans preuve. Il en est de même pour l’autochtonie ou la non autochtonie des civilisations américaines. Quelles preuves nous apporte-t-on en faveur de l’origine asiatique de la civilisation mexicaine ou péruvienne ? Comme ces civilisations n’ont rien de scandinave, dit Humboldt, tout semble nous porter vers l’Asie orientale. Mais de ce que l’origine scandinave des civilisations américaines est inadmissible, s’ensuit-il que l’hypothèse de l’origine asiatique en soit plus admissible, et que tout nous porte réellement ou semble nous porter vers l’Asie orientale ? Non seulement la solution de cette question n’est pas proche, mais même poser cette question, dit M. de Rosny, est prématuré. On n’est pas encore arrivé à déchiffrer le plus grand nombre des monuments des littératures indigènes de l’Amérique et l’on veut comparer cette civilisation avec celle de l’Asie ! On commence à épeler et déjà l’on veut tirer des conclusions !

Léon de Rosny a alors trente-huit ans (mon âge). Son arrière grand-père, naturaliste, philologue et historien, avait été membre correspondant de plusieurs académies ; son grand-père maternel avait rédigé de nombreux travaux sur les systèmes pénitentiaires ; son grand-père paternel, franc-maçon, secrétaire particulier du roi Louis de Hollande, avait publié une quarantaine d’ouvrages touchant à tous les genres ; son père, grand bibliophile, ne publia quant à lui qu’une vingtaine de livres. Il n’est donc pas étonnant qu’à quinze ans Léon de Rosny entra à l’École impériale et spéciale des langues orientales et qu’il fit paraître la même année son premier opuscule, Observations sur les écritures sacrées de la presqu’île trans-gangétique.

Lire la suite