Histoire politique du zombi

Haïti, 1932. Le grand propriétaire terrien Charles Beaumont entre dans une usine située en rase campagne. Il est venu y rencontrer Legendre, un maître vaudou blanc. Lourd grincement continu. Scansion d’un travail à la chaine indéfini. Beaumont s’arrête, interdit, au pas de la porte, confronté au spectacle d’ouvriers noirs décharnés, silencieux, vêtus de loques, un panier sur la tête, marchant les uns derrière les autres, le pas traînant. Ils déversent le contenu de leurs paniers, des cannes à sucre, dans le cylindre d’un broyeur dont la puissante hélice de bois est actionnée par un manège à bras autour duquel s’épuisent d’autres hommes noirs.

Un ouvrier, les yeux dissimulés sous l’ombre de son panier, s’approche à son tour, comme un automate, du large cylindre. Il trébuche et tombe dans le broyeur, tandis que les hommes au regard absent continuent à entraîner l’hélice qui, mais on ne voit rien, déchiquète lentement l’ouvrier. Pas un cri de douleur. Seul un craquement d’os vient se superposer à l’immuable grincement du moulin. Charles Beaumont, l’air grave et accablé, observe la scène, puis traverse la fabrique et scelle son destin en franchissant le seuil du bureau de Legendre, sorcier et entrepreneur prospère.

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Cette scène de White Zombie (1932), film d’horreur gothique de Victor Halperin, fit entrer le concept haïtien de zombi dans l’imaginaire occidental. Elle contribua aussi à faire d’un terme créole un mot américain puis international, un emprunt lexical du colonisateur au colonisé, à l’égal du manitou algonquien ou du tabou polynésien, à la propagation démultipliée par le succès d’un mode de diffusion mondial encore jeune, le cinéma parlant.

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Les écorchés

Diego de Landa a aujourd’hui mauvaise réputation. Missionnaire franciscain envoyé au Yucatán pour évangéliser les Maya, il est resté célèbre pour l’autodafé massif d’idoles et de livres païens qu’il alluma à Maní le 12 juillet 1562.

Fray Diego de Landa par Fernando Castro Pacheco (1975)

Il est aussi l’auteur d’une Relation des choses du Yucatán, manuscrit dans lequel il raconte l’histoire des Maya de la région, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs cérémonies et leur écriture. Il y reconnaît devoir bon nombre de ses données à Juan Cocom, « homme de grande réputation, très savant pour ce qui regarde les choses de son peuple. » C’est aujourd’hui la principale source d’informations dont disposent les historiens qui s’intéressent à la civilisation maya préhispanique ; les chroniqueurs postérieurs, tels Bernardo de Lizana ou Diego López de Cogolludo, s’inspirèrent largement de ses descriptions des coutumes et des rituels. Seule nous est parvenue une version abrégée et passablement altérée du manuscrit, publiée pour la première fois, plus abrégée encore, par Brasseur de Bourbourg à Paris en 1864.

Les pages où sont décrites les anciennes cérémonies des Maya contiennent un passage qui m’a toujours fasciné. Il y est question du sacrifice des esclaves.

Lorsqu’ils devaient arracher le cœur de la victime, ils la trainaient dans la cour, en grande pompe et au milieu d’une multitude de gens ; ils la barbouillaient de bleu, la coiffaient de sa couronne puis l’emmenaient jusqu’au gradin circulaire qui était le lieu du sacrifice. Une fois que le prêtre et ses assistants avaient purifié le temple pour en chasser le démon, la pierre ayant été préalablement peinte de couleur bleue, les chacs se saisissaient du malheureux destiné au sacrifice pour l’étendre brutalement sur cette pierre, face au ciel, et maintenaient écartés ses bras et ses jambes. Le sacrificateur nacón arrivait alors avec un grand couteau de pierre et, avec une extrême rapidité et une grande cruauté, il lui donnait un coup entre les côtes, du côté gauche, en dessous du mamelon ; il y portait immédiatement la main qui, se jetant sur le cœur comme un tigre enragé, l’arrachait vif pour le déposer sur un plateau qu’il remettait au prêtre, lequel allait le plus vite possible aux idoles pour oindre leurs faces avec ce sang frais [1].

Le sacrifice par cardiectomie des esclaves et des prisonniers de guerre est un phénomène historique de longue durée attesté chez les Maya et leurs voisins à la fois par les fouilles archéologiques, l’étude de leur iconographie et les chroniques coloniales [2]. Si l’on fait abstraction de tout le reste, la scène du film Apocalypto (2006) où les prisonniers sont sacrifiés est assez fidèle à la lettre de cette description. Ce n’est toutefois pas ce passage qui me semble le plus captivant mais ce qui vient après.

Ils exécutaient parfois ce sacrifice sur la pierre située au plus haut degré du temple ; le corps sans vie était alors jeté et roulait en bas de l’escalier où les officiants s’en saisissaient et l’écorchaient entièrement, à l’exception des mains et des pieds. Le prêtre, complètement nu, se revêtait de cette peau et tous se mettaient à danser avec lui car cela était pour eux une chose extrêmement solennelle. Ils avaient l’habitude d’enterrer les personnes ainsi sacrifiées dans la cour du temple ; dans le cas contraire, ils les mangeaient, les partageant entre les seigneurs [3].

C’est à ma connaissance l’unique référence à un écorchement rituel chez les Maya. Diego de Landa n’en avait pas été témoin, c’est donc une information qu’il tenait très probablement d’un Maya, peut-être de Juan Cocom lui-même. Le chroniqueur Bernardo de Lizana remarqua en passant que dans certaines cérémonies on revêtait la peau des sacrifiés, mais il est très possible qu’il tirait ce fait d’une lecture de la relation manuscrite de Diego de Landa [4].

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