Pierre Darriand (3/3)

Notice biographique de Pierre Darriand (version intégrale)

Il est remarquable que la première génération de disciples envoyée à sa suite par l’éminent ethnologue Claude Lévi-Strauss conduire des recherches chez les peuples de la forêt amazonienne frustra avec une singulière constance les attentes du maître. Loin d’assurer la continuité intellectuelle et institutionnelle de l’œuvre du père fondateur (ce serait la tâche de ses petits-enfants), cette génération dévoyée, entrainée par le flot contestataire des années soixante, fit long feu. Lucien Sebag, l’héritier désigné, sépharade au regard ténébreux conciliant dans le quartier latin marxisme et structuralisme, tomba amoureux de la fille de son psychanalyste et se suicida à trente ans. Pierre Clastres, l’anticommuniste farouche, cheveux longs et blouson en cuir, mourut d’un accident de voiture à quarante ans, peu après avoir été renvoyé du Laboratoire de son directeur. Robert Jaulin, pièce rapportée, philosophe mathématicien à la volonté de puissance débordante, se heurta frontalement au pharaon puis se fit le gourou d’une secte de son cru. Enfin Jean Monod, narcisse postmoderne avant l’heure, dénonciateur de ceux qu’il appelait les ethnoloques, réalisa avant de fuir le milieu académique un film « contre l’alphabet », cet odieux instrument d’exploitation, film qui s’ouvrait par ces mots, les premiers et les derniers : Ce film ne voudrait pas être un discours simplificateur sur les indiens Piaroa ; il ne comporte ni commentaires ni sous-titres, qui sans vraiment faire comprendre empêchent de voir. La jeune ethnologie américaniste, sortie de ses gonds, sacrifiait dans une ultime bravade sa modeste fonction de traductrice et sombrait corps et âme à l’orée des années quatre-vingt, ne laissant derrière elle que la nostalgie d’un temps où l’Occident était un mal évident et où l’anarchisme allait de soi.

De cette génération, tous ont oublié Pierre Darriand, l’ethnologue fantôme qui ne publia jamais. Cette figure originale, absente de la plupart des dictionnaires de la discipline, souffre d’une injuste méconnaissance : cette notice souhaiterait avant tout valoir réparation. Si l’on connaît sa date de naissance – le 22 septembre 1936 –, aucune autre information ne nous est parvenue concernant sa jeunesse et ses années de formation à propos desquelles il ne s’ouvrit jamais, pas même à ses collègues les plus proches, Sebag et Clastres, de deux ans ses aînés. Certains critiques mal inspirés l’accusèrent d’avoir étudié des années durant la théologie, d’autres ont affirmé qu’il avait soutenu un mémoire intitulé L’empirisme transcendantal.

Pierre Darriand effectua sa première enquête ethnographique à la fin des années soixante chez les Indiens Xemahoa du Brésil, suivant un conseil d’Alfred Métraux qu’il connut quelques mois avant son suicide. Un penchant formaliste, assez commun durant cette période d’apogée du structuralisme, le fit s’intéresser au langage crypté des chamanes xemahoa auquel il consacra un long travail qui aurait dû devenir sa thèse de doctorat. Cependant, après quelques conférences au séminaire du Laboratoire d’anthropologie sociale, conférences devenues légendaires car les rares auditeurs qui parvinrent à en entendre les paroles murmurées déclarèrent par la suite n’y avoir perçu qu’une sorte de glossolalie vaguement cadencée, Pierre Darriand migra au Royaume-Uni pour un bref séjour avant de s’installer, définitivement semble-t-il, aux États-Unis d’Amérique. C’est d’ailleurs durant l’étape outre-manche qu’il rencontra l’écrivain Ian Watson auquel il confia les brouillons issus de son enquête en Amazonie brésilienne, manière d’en finir avec un fardeau devenu trop pesant. On sait le parti qu’en tira par la suite Ian Watson dans son livre L’Enchâssement.

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• Pierre Darriand (2/3) •

Nouveau numéro de la revue d’artiste ¬ Nada

Le numéro 36 de la revue ¬ Nada éditée par Laurent Marissal enchâsse dans une notice biographique hétéroscopique de Pierre Darriand, ethnologue français méconnu, quatre dossiers inédits reçus il y a quelques années au Laboratoire d’anthropologie sociale. Les dossiers ont pour thèmes la copie, la récitation, le plagiat et la contrefaçon. La revue se distribue de la main à la main ou sur abonnement ; mais on peut aussi aller voir par là.

Des passages expurgés de la notice biographique ont été publiés en juin 2017 dans la première livraison de la revue Faire, p. 2.

La version intégrale est publiée ici.

Pour un premier compte rendu, autoscopique celui-là, des travaux de Pierre Darriand, il faut se rendre ici.

 

Pierre Darriand (1/3)

Nouveau texte paru dans L’Homme

LHOM_217_L204Pierre Déléage, « L’Enchâssement », L’Homme 217, 2016, p. 163-166.

La  réédition française du premier ouvrage d’Ian Watson, L’enchâssement, n’a peut-être pas suffisamment attiré l’attention. Plus de quarante ans après sa discrète parution en 1973, ce livre intempestif et inégal, articulant des recherches et des théories hétéroclites et souvent incompatibles, apparaît avant tout comme un aperçu sur les enquêtes ethnographiques méconnues, car inédites, de Pierre Darriand. Si les arguments parfois fantaisistes d’Ian Watson peuvent paraître aujourd’hui largement dépassés (en particulier sa tentative assez floue de réconciliation de l’innéisme de Noam Chomsky et du relativisme de Benjamin Lee Whorf), ils ne cessent de s’appuyer sur des données et des citations issues du travail de l’anthropologue français sur le chamanisme des Xemahoa du Brésil, fragments épars très peu remarqués à l’époque et largement oubliés depuis, qui prennent toute leur valeur quand on les confronte aux problématiques les plus récentes de la discipline.

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