Repartir de zéro, le livre

En librairie à partir d’aujourd’hui

Repartirdezero

Pierre Déléage, Repartir de zéro. Paris, éditions Mix, 2016.

En 1964 le poète américain Jerome Rothenberg déclame à New York devant un auditoire médusé des vers « primitifs et archaïques » librement traduits des traditions indiennes d’Amérique du Nord. Quatre ans plus tard il en tire l’anthologie qui fit date, Les Techniciens du sacré, empruntant aux avant-gardes de l’époque leurs ambitions et leurs procédés. En exhumant les sources de ces textes, Pierre Déléage observe la métamorphose de discours traditionnels recueillis par des ethnologues en œuvres proches des expérimentations du mouvement dada, de la poésie concrète ou des poètes du Black Mountain College. Cette rencontre entre ethnologie et littérature permet d’aborder d’un regard neuf les problèmes de la traduction des traditions orales, de la signification des glossolalies, de la diversité des formes d’écriture et des aléas du statut de l’auteur.

Le livre peut également être commandé sur le site de R-Diffusion – où l’on pourra télécharger gratuitement le sommaire et la préface. Il s’agit d’une version très augmentée des textes publiés sur ce site en février 2015 sous le même titre. Un chapitre a été rédigé en collaboration avec Grégory Deshoullière.

Une belle scolie de Claude Favre est parue dans Cahier Critique de Poésie.

Ian Packer a publié une recension dans Revista Mana. Estudos de Antropologia Social.

On pourra aussi lire la très fine analyse d’Éléonore Devevey parue dans la livraison de novembre 2016 de Critique sous le titre « Traduire en poète, lire en anthropologue ».

Repartir de zéro (3/3)

Dans les Techniciens, Jerome Rothenberg ne s’était soucié que marginalement des alternatives non langagières des poèmes « primitifs ». Ce n’est que progressivement, au fil des années soixante-dix, qu’il prit conscience de l’importance de deux phénomènes sémiotiques distincts : les poèmes-sons et les poèmes-images. Les premiers étaient de simples syllabes apparemment dénuées de sens mais néanmoins répétées assez fidèlement dans le cadre d’une tradition (des « icônes sonores ») ; les seconds étaient des modes traditionnels d’inscriptions textuelles différents de l’écriture phonographique (des « iconographies »). Ce dépassement de la linguistique standard, du texte signifiant et de l’alphabet, était très clairement en continuité avec les intérêts techniques et formels des avant-gardes poétiques du vingtième siècle – dadaïsme, surréalisme, lettrisme d’Isidore Isou, projectivisme de Charles Olson, etc., etc.

Jerome Rothenberg y voyait une manière de s’émanciper du langage, de s’engager dans un au-delà sonore ou visuel, en route vers les happenings naissants qu’il considérait d’ailleurs comme des rituels – à moins que ce ne fussent les rituels qu’il conçut comme des happenings. On ne s’étonnera donc pas de sa fascination pour la langue des signes des Indiens des Plaines, dont il publia un échantillon dans Shaking the Pumpkin en 1972 ; même fascination en 1980 lorsqu’il découvrit la poétique propre à la langue des Sourds américains – un numéro entier de sa New Wilderness Letter lui fut dédié, une revue qui, beaucoup plus qu’Alcheringa, développait une approche expérimentale du rapport textes / images [1].

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Repartir de zéro (2/3)

En 1968 dans la librairie Moe’s Books de Berkeley, Dennis Tedlock, jeune étudiant aux prises avec la rédaction d’une thèse sur les traditions orales des indiens Zuni du Nouveau Mexique, acheta un exemplaire des Techniciens. (En 2007 c’est étrangement dans la même librairie que je fis l’acquisition d’un exemplaire fatigué du même livre). Fasciné par la liberté et l’avant-gardisme des retraductions de Jerome Rothenberg, Tedlock lui fit parvenir – West 163rd Street, New York – un échantillon de son propre travail de traduction, une ébauche du conte zuni « Le garçon et le cerf » tel que raconté par Andrew Peynetsa.

Deux ans plus tard Rothenberg et Tedlock, devenus amis, décidaient de publier leur propre revue, Alcheringa, un extraordinaire essai de collaboration entre poètes et anthropologues qui connut treize livraisons, de 1970 à 1980 [1]. La revue ne voulait en aucun cas ressembler à un journal d’ethnopoétique universitaire : elle voulait mêler poésie tribale et avant-garde, fournir un espace d’expérimentation accueillant les formes de traduction les plus inventives, encourager les poètes à traduire les textes issus de traditions orales, inciter les anthropologues et les linguistes à considérer les traditions orales comme de la poésie plutôt que comme des données ethnographiques et « combattre les génocides culturels dans toutes leurs manifestations » [2]. Alcheringa s’ouvrit ainsi à de nombreuses expériences de traduction et de retraduction parmi lesquelles j’ai sélectionné celles qui me semblent les plus représentatives ou les plus intéressantes aujourd’hui.

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Repartir de zéro (1/3)

Une soirée comme les autres au café Le Metro, sur la seconde avenue, à deux blocs du parc où des toxicomanes par dizaines viendraient vingt ans plus tard prolonger leur agonie ; la salle enfumée est bondée d’auditeurs pieds sur les tables, lunettes aux yeux, plutôt blancs, plutôt mâles, à la fois désabusés et enthousiastes, se raccrochant à l’idée que c’est peut-être en ce lieu que se déclament les chefs d’œuvre de demain, et que l’on pourra dire un jour qu’on y était, qu’on était à New York durant l’avant-garde de l’an 1964 et qu’on participait à ce qui était en passe de succéder à la beat generation. Sur la scène, Jerome Rothenberg – poète, trentenaire, juif, dans cet ordre-là insiste-t-il – tourne les feuilles tachées d’un amoncèlement de manuscrits. Il récite un à un les textes compilés pour cette soirée de « lecture de poésie primitive et archaïque ». Blouson de cuir noir, favoris et barbiche fournis, cheveux bruns et longs, collier tressé, le regard fatigué ou halluciné, il scande sur un ton monotone saturé de nasales une litanie que l’on ne peut vraiment entendre qu’au premier rang, que peut-être lui seul comprend. Origines & dénominations, Visions & sortilèges, Mort & défaite : les thèmes qui se succèdent reflètent son ambition, commune mais honorable, de participer au vaste renouveau des années soixante. Du passé il sera fait table rase et les déclarations, les rituels, les récits, les chants les plus solides et les plus forts des peuples « primitifs » – les guillemets sont déjà là – permettront de retrouver les sources de l’intelligence et de l’énergie. Sur les lambris, des portraits de femmes au passé militant se substituent à leur absence.

De cette soirée est issu quatre ans plus tard un livre, Les techniciens du sacré [1]. C’est la première anthologie de « poésies tribales et orales » rassemblées par Jerome Rothenberg et elle connaîtra un réel succès chez un lectorat en phase avec le summer of love. Le volume, maniable, comprenait un peu plus de cinq-cents pages de textes provenant des cultures africaines, amérindiennes, asiatiques et océaniennes, transformés, par leur côtoiement et par leur publication sous la signature de Rothenberg, en poésie d’avant-garde. Le poète avait passé de longues heures en bibliothèque pour dénicher dans les sections délaissées d’ethnologie et de folklore des traductions de textes qui puissent faire écho à une certaine conception de l’air du temps. Il revisitait ainsi la très riche production du Bureau of American ethnology et de la première école d’anthropologues et de linguistes formés par Franz Boas, d’énormes ouvrages d’accès souvent ardu, publiés entre 1880 et 1940 pour la plupart, comportant de très nombreuses transcriptions de textes en langue amérindienne, dotées de riches appareils linguistiques et accompagnées de traductions littérales et/ou libres. Lire la suite