Écritures du Yunnan

Nouveau texte paru dans Études Chinoises

22520100848130LPierre Déléage, « Versets chamaniques », Études chinoises 34-2, 2015, p. 300-304.

Un récit traditionnel bien diffusé dans le Yunnan raconte comment un jeune homme muet apprit à parler grâce à l’enseignement conjugué d’un singe et d’une faisane : le premier articulait soigneusement des paroles secrètes tandis que la seconde les traçait sur le sol sous la forme de caractères. Dans Versets chamaniques (Nanterre, Société d’ethnologie, coll. « Écritures », 2013), son deuxième ouvrage, Aurélie Névot fait de ce mythe un paradigme de l’initiation chamanique chez les Nipa : la mémorisation de longs chants rituels y est en effet inséparable du déchiffrement d’une écriture secrète, distincte de l’écriture chinoise. La tradition qui fait l’objet du livre s’inscrit ainsi dans une forme singulière de « chamanisme à écriture ».

Les Nipa, aussi connus sous l’exonyme Sani et autrefois sous l’appellation péjorative Lolo, forment un sous-groupe de la nationalité Yi, l’une des vingt-six minorités de la province chinoise du Yunnan. Ils sont environ quatre-vingt mille, vivent de l’agriculture et de l’élevage et comptent aujourd’hui une centaine de chamanes qui remplissent les fonctions de devins, de guérisseurs et d’exorcistes mais que l’on dénomme simplement « maîtres de la psalmodie » (bimo). Si les maîtres de la psalmodie participent à toutes les cérémonies de leur communauté, celles liées au calendrier rituel comme celles, plus ponctuelles, des fêtes de naissance ou de mariage, ils sont avant tout, comme leur nom l’indique, des chanteurs. En effet, chez les Nipa, l’apprentissage du chamanisme, qui commence très tôt, consiste pour l’essentiel en la mémorisation par cœur de longues psalmodies. Celles-ci s’adressent à des entités surnaturelles (esprits et dieux) et leurs paroles sont de ce fait considérées comme inintelligibles par les non-initiés. Ce degré d’opacité élevé s’explique par les métaphores, allégories et autres jeux de mots qui saturent le texte des chants, mais aussi par la troncature des mots qui permet de réduire chaque énoncé à un vers de cinq pieds. La transmission de ces chants secrets prend place entre un maître et un disciple, en général entre le père et le fils, parfois entre le grand-père paternel et le petit-fils, et elle demeure interdite aux femmes. Le savoir des chamanes bimo est passé sous les fourches caudines de la Révolution culturelle pendant laquelle il fut rabaissé au rang de superstition, ses cérémonies interdites et ses manuscrits brûlés dans des autodafés.

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Edinson Ramos Vasquez

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen, Hypalampuses Hemeras

CouvGruppen11-02Pierre Déléage, « Retour à Pucallpa », Hypalampuses Hemeras. Paris, éditions Gruppen, 2016, p. 34-42.

Où il est question d’un retour, en 2014, dans la ville de Pucallpa en Amazonie péruvienne ; d’un chamane shipibo rencontré en l’an 2000 ; et de livres de magie circulant entre Europe et Amérique.

On trouvera dans le même ouvrage un texte de Grégory Deshoullière, « Vanité aux livres », sur la diffusion et l’usage des livres de magie en pays jivaro.

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

Préhistoires de l’écriture

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Préhistoires de l’écriture

Electre_979-10-320-0040-3_9791032000403Pierre Déléage, « Préface »,  Préhistoires de l’écriture. Iconographie, pratiques graphiques et émergence de l’écrit dans l’Égypte prédynastique, sous la direction de Gwenola Graff & Alejandro Jimenez Serrano. Presses universitaires de Provence, 2016, p. 5-15.

J’ai écrit cette préface en décembre 2013, suite à la parution d’Inventer l’écriture. J’avais voulu dans ce livre reprendre le problème de l’origine de l’écriture en empruntant une voie inédite : en étudiant de près le contexte de l’invention de différentes techniques de notation assez récentes (du 17e au 19e siècle), je souhaitais isoler quelques invariants permettant d’expliquer en quoi la genèse d’une écriture devient, à un moment donné, pour une population donnée, quelque chose d’utile et de désirable.

Les techniques de notation que j’analysais dans le livre n’étaient toutefois pas exactement ce qu’on entend d’habitude par « écriture » ; et je me rendis rapidement compte que certains de mes lecteurs m’attribuaient une définition de l’écriture beaucoup trop généreuse (un peu à la Derrida). Or, pour que mon argument fonctionne, il fallait un concept d’écriture qui se réduise aux seules techniques graphiques de notation de discours.

C’est pour corriger ce malentendu que j’ai écrit cette préface où je distingue, le plus clairement possible j’espère, les systèmes graphiques qui ne sont pas des écritures de ceux qui peuvent être considérés comme des écritures. J’y expose également en quoi ces nouvelles définitions permettent de repenser le problème de l’invention de l’écriture.

Un texte paru sur ce site à la même époque, Ceci n’est pas une écriture, a été pensé comme le complément documentaire de cette préface.

Mataliwa Kulijaman

Nouveau texte écrit avec Mataliwa Kulijaman paru dans l’ouvrage collectif Paroles en images

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Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Dessins de monstre, motifs graphiques, écriture : autour d’un texte wayana. Ipo milikut ïlïtpë, imilikut : wajana nïlïtpï, Paroles en images. Écritures, corps et mémoires (éd.) C. Fausto & C. Severi. Open Edition Press, 2016, p. 89-106. [pdf] [html]

Un texte expérimental à quatre mains, en partie bilingue. Mataliwa Kulijaman et moi nous sommes appuyés sur la rédaction d’un texte issu de la tradition orale des Wayana de Guyane française pour aborder les problématiques de l’écriture, des répertoires graphiques traditionnels, de l’invention de traditions artistiques amazoniennes et de la relation de l’auteur à son texte.

 

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Une version portugaise est publiée simultanément :

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Desenhos de monstros, padrões gráficos, escritura : em torno de um texto wayana. Ipo milikut ïlïtpë, imilikut : wajana nïlïtpï, Palavras em imagens. Escritas, corpos e memórias (éd.) C. Fausto & C. Severi. Open Edition Press, 2016, p. 87-103.

Le texte, qui a connu un important retard de publication, a été élaboré pour l’essentiel entre 2011 et 2012. C’est je crois le résultat le plus abouti de ma collaboration avec Mataliwa Kulijaman dont le ressort, en ce qui me concerne du moins, n’était pas seulement de « rendre la parole » à un auteur en devenir appartenant à une minorité dominée et opprimée, en l’occurrence les Wayana de Guyane française, et de « décoloniser l’anthropologie » comme on disait dans les années 1970, mais aussi, et probablement avant tout, de lui ménager activement, selon la sentence du Philosophe, des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles le début d’une œuvre puisse prendre forme. L’avenir dira jusqu’à quel point nous avons échoué.

J’en profite pour signaler quelques jalons de notre travail :

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Imilikut eitoponpë : inscriptions originelles wayana, Vacarme 58, 2012, p. 204-217.

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Tïmilikhem, « ce qui peut être inscrit », Jokkoo 15, 2013, p. 11.

Pierre Déléage, Mataliwa Kulijaman, Les Amis du musée du quai Branly, 28 février 2013.

On trouvera également des traces de cette collaboration sur ce site, par exemple dans l’Histoire de Pilima mais aussi ailleurs.

Repartir de zéro, le livre

En librairie à partir d’aujourd’hui

Repartirdezero

Pierre Déléage, Repartir de zéro. Paris, éditions Mix, 2016.

En 1964 le poète américain Jerome Rothenberg déclame à New York devant un auditoire médusé des vers « primitifs et archaïques » librement traduits des traditions indiennes d’Amérique du Nord. Quatre ans plus tard il en tire l’anthologie qui fit date, Les Techniciens du sacré, empruntant aux avant-gardes de l’époque leurs ambitions et leurs procédés. En exhumant les sources de ces textes, Pierre Déléage observe la métamorphose de discours traditionnels recueillis par des ethnologues en œuvres proches des expérimentations du mouvement dada, de la poésie concrète ou des poètes du Black Mountain College. Cette rencontre entre ethnologie et littérature permet d’aborder d’un regard neuf les problèmes de la traduction des traditions orales, de la signification des glossolalies, de la diversité des formes d’écriture et des aléas du statut de l’auteur.

Le livre peut également être commandé sur le site de R-Diffusion – où l’on pourra télécharger gratuitement le sommaire et la préface. Il s’agit d’une version très augmentée des textes publiés sur ce site en février 2015 sous le même titre. Un chapitre a été rédigé en collaboration avec Grégory Deshoullière.

Une belle scolie de Claude Favre est parue dans Cahier Critique de Poésie.

Ian Packer a publié une recension dans Revista Mana. Estudos de Antropologia Social.

On pourra aussi lire la très fine analyse d’Éléonore Devevey parue dans la livraison de novembre 2016 de Critique sous le titre « Traduire en poète, lire en anthropologue ».

La querelle de 1875

Nouvel article paru dans Recherches amérindiennes au Québec

Couv_RAQ45(1)Pierre Déléage, La querelle de 1875 : Léon de Rosny, Émile Petitot et le manuscrit micmac, Recherches amérindiennes au Québec 45 (1), 2015, p. 39-50.

Le premier Congrès international des américanistes, qui se tint à Nancy en 1875, fut le théâtre d’une violente querelle opposant Léon de Rosny, philologue positiviste, à Émile Petitot, missionnaire de la Congrégation des Oblats de Marie-Immaculée. Les enjeux étaient multiples : si la définition des critères du savoir légitime constituait le principal objectif des organisateurs du congrès, les tenants de la doctrine chrétienne vinrent y défendre, contre le polygénisme de l’anthropologie naissante, l’unité adamique de la race humaine et l’origine asiatique des Amérindiens. C’est toutefois lors de la discussion d’un manuscrit prétendument iroquois que se cristallisèrent les enjeux implicites d’une querelle qui s’attacha soudain à l’origine et à l’authenticité d’une écriture amérindienne : l’insuffisance de l’érudition acquise par le philologue en bibliothèque rejoignit alors la cécité résultant de la relation essentiellement prosélyte que le missionnaire avait établie avec les Amérindiens. L’article se conclut par le rétablissement de la vérité historique : le manuscrit était, en fait, micmac.

Les livres d’Alfonso García Téllez

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Traverser

TraverserPierre Déléage, Les livres d’Alfonso García Téllez, Traverser. Chantier littéraire. Bois-Colombes : Carnets Livres, 2015, p. 118-129.

Depuis México il faut prendre le métro et se rendre au terminus nord de la ligne trois, Indios verdes. La sortie de la station donne sur un dédale de ruelles couvertes, un alignement d’échoppes où l’on achète des produits de beauté, des tacos, des vêtements bon marché, des brosses à dents, des friandises, des DVD piratés, à peu près tout ce que l’on veut, dans une atmosphère mêlant les effluves astringentes d’eau stagnante et le chaos sonore sursaturé des derniers tubes de rancheras. On demande où passe le bus pour la ville de Tulancingo. On emprunte l’une des passerelles métalliques qui enjambent la dizaine de voies que compte à ce niveau l’avenue des Insurgentes. L’escalier débouche sur un trottoir exigu coincé entre un mur grillagé et une bande d’arrêt d’urgence. Plusieurs passagers patientent déjà ; ils confirment qu’ils espèrent eux aussi un bus pour Tulancingo. Un bus finit par s’arrêter, dix minutes ou deux heures plus tard. On paie directement au chauffeur. À la différences des gares routières de México, personne ne monte pour filmer un à un les passagers.

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Un cas d’hallucination

Il y a quelques années, tandis que je m’épuisais en vain à peaufiner les soubassements d’une approche populationnelle des chants rituels amazoniens, je m’accordai une pause pour écrire une brève présentation de ma traduction d’un texte de Morán Zumaeta Bastín. La présentation s’étoffa peu à peu et devint un article auquel j’accrochai de longues notes de bas de page. En voici le résumé :

Rituels du livre en Amazonie

Si les sociétés d’Amazonie n’ont pas éprouvé le besoin, avant l’arrivée des colons d’origine européenne, d’élaborer des écritures codifiant leurs langues, elles comprirent rapidement l’usage qui pouvait en être fait. Ainsi certains prophètes et chamanes perçurent tout l’intérêt que pouvaient revêtir les livres afin de renforcer l’autorité, et donc la diffusion et la pérennité, de leurs innovations rituelles. Deux exemples de tels usages du livre sont ici présentés et comparés. On montre d’abord comment les prophètes kapon se sont, dès le 19e siècle, appropriés les livres à la fois pour asseoir le prestige de leurs visions et pour accroître la stabilité de la transmission de leurs discours rituels. L’étude d’un texte d’un professeur yine, Morán Zumaeta Bastín, concernant l’usage des livres par un chamane de son peuple au début du 20e siècle, permettra ensuite de comprendre pourquoi ce genre d’innovations rituelles nécessite un contexte très singulier qui leur permet de survivre à celui qui les a créées.

Un ami de Cambridge, ayant lu l’article un an avant sa parution, lorsqu’il était toujours à la recherche d’une revue scientifique qui veuille bien l’accueillir, me confia s’être senti un peu gêné. Il lui semblait qu’il manquait quelque chose, que pour donner de la force à mes réflexions sur l’écrit en Amazonie, je devrais relier le thème de manière plus consistante au chamanisme, à la violence de la situation coloniale (usages de l’écriture par la mission, l’administration et les commerçants) ou encore aux théories locales des objets et des personnes, etc. J’aurais ainsi rejoint les problématiques débattues par mes collègues et mon texte aurait paru, pour une fois, moins décalé, moins inactuel.

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La querelle de 1875 (3/3)

Léon de Rosny ne refit plus jamais référence au « manuscrit iroquois ». Il est possible qu’il le vendît assez rapidement, avant même l’impression des Actes du Congrès de Nancy. On sait toutefois peu de choses sur l’histoire du document après 1875. Il appartint à partir d’une date indéterminée à la collection du canadien Henry Joseph, fils de Jacob Henry Joseph, banquier et homme d’affaires, figure notable de Montréal au dix-neuvième siècle. Il fut par la suite acquis aux enchères pour 50$, le 25 septembre 1939, par le musée McCord − le musée de l’université McGill de Montréal −, où on peut l’examiner aujourd’hui. Le manuscrit compte deux feuillets ; la première page porte sur sa marge gauche la mention Manuscrit iroquois et chaque page comporte un tampon rouge qui indique son ancienne appartenance à la Coll. de Rosny.

Léon de Rosny avait raison : le texte est de main amérindienne et les signes de l’écriture ne sont pas phonétiques (un signe pour un son), il sont logographiques (un signe pour un mot). Mais il avait tort de penser que le manuscrit était iroquois et que l’écriture avait été inventée par un Indien. Émile Petitot avait lui aussi raison : l’écriture avait bien été inventée par un missionnaire européen. Mais il avait tort de penser qu’il s’agissait d’une variante de l’écriture syllabique mise en circulation dans le Grand Nord par le missionnaire James Evans à partir des années 1840.

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L’écriture est en fait celle des Indiens Mi’kmaq, qui vivaient alors et vivent toujours dans les provinces maritimes du Canada, sur la côte nord-est. Sans aucun rapport avec les Iroquois, elle a été inventée en 1677 par un missionnaire récollet, Chrestien Leclercq, puis complétée au dix-huitième siècle par un abbé spiritain, Pierre Maillard. Au dix-neuvième siècle les Mi’kmaq avaient complètement assimilé cette écriture à leurs traditions : ils l’employaient pour se transmettre d’une génération à l’autre un corpus clos de textes catholiques qu’il apprenaient par cœur, tout cela sans l’appui d’autorités ecclésiastiques devenues assez rares sur leur territoire suite à la conquête britannique.

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La querelle de 1875 (2/3)

Dans les murs du palais ducal de Nancy, relevés à peine de leurs ruines après l’incendie de 1871, dans la grande galerie des cerfs décorée pour l’occasion, à l’une de ses extrémités, d’un trophée de drapeaux américains dont les hampes sont réunies par un large écusson sur lequel on lit les noms de Leif Erikson, Jean Cousin de Dieppe, Christophe Colomb et Americ Vespuce, et à l’autre extrémité d’un double trophée de drapeaux français couronnant une clôture provisoire, recouverte de deux grands panneaux de tapisserie provenant de la tente de Charles le Téméraire, Léon de Rosny, lors de la séance du 20 juillet 1875 du Congrès des américanistes, le lendemain de son débat animé avec Émile Petitot, demande à nouveau la parole au président de séance.

Léon de Rosny appelle l’attention du Congrès sur un manuscrit iroquois, déposé par lui dans une des vitrines du Musée.

Au rez-de-chaussée du palais, dans ce qui avaient été ses écuries, séparé par un escalier gothique de la salle aux murs ornés de bois de cerf où se tient l’assemblée du congrès, on a installé une petite exposition d’antiquités américaines, un peu pompeusement qualifiée de musée. Elle ne cesse d’attirer hommes de sciences et curieux qui peuvent y examiner des têtes d’idoles en terre cuite, des masques mexicains empreints d’une vie énergique mais grimaçante, des photographies de types et de costumes des peuplades du Nord, des mocassins du lac Onondaga, des lames d’obsidienne, des momies du Pérou, un crâne aymara comprimé et allongé en pointe, ou une chevelure scalpée à laquelle adhère encore des lambeaux de peau. Les vitrines qui retiennent le plus l’attention du public sont les première et deuxième à droite : elles sont occupées par des manuscrits amérindiens. On y observe des livres aztèques ou mixtèques enrichis de miniatures enluminées, représentant des dieux ou des guerriers empanachés, emplumés, tout hérissés d’ornements et d’armes bizarres, tout chargés d’un attirail de guerre fort compliqué, aux côtés du « manuscrit iroquois » et d’un énigmatique grimoire maya, le codex de Paris, anciennement Peresianus. Léon de Rosny reviendra d’ailleurs un peu plus tard dans la journée sur la découverte de ce dernier manuscrit.

L’orateur raconte comment lui-même l’a retrouvé. C’était en 1859 ; il tentait de fonder une société d’archéologie américaine, lorsque fouillant à la Bibliothèque [Impériale], le hasard lui mit sous la main un carton, à demi défoncé, couvert de poussière, et dans ce carton oublié, un codex rarissime, à côté duquel se trouvait une feuille de papier portant le nom de Perez ; c’est de là que ce codex a été nommé Peresianus ; il a été photographié par ordre de M. Duruy, alors ministre de l’Instruction publique.

Fig. 2 Codex Peresianus

Léon de Rosny conduit en effet depuis longtemps des recherches sur les graphies indiennes du Mexique, en particulier sur l’écriture hiératique maya, c’est-à-dire l’écriture cursive (il réserve le qualificatif « hiéroglyphiques » aux seuls signes sculptés). Il est partisan d’une approche partiellement phonétique de cette écriture, acceptant non sans critique la clef alphabétique de Diego de Landa. Malgré de bonnes intuitions je dois ajouter que ses analyses détaillées des glyphes mayas n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Mais ce mardi d’été c’est un document qu’il a récemment acquis, le « manuscrit iroquois », que Rosny souhaite présenter aux membres du Congrès.

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La querelle de 1875 (1/3)

La silhouette tranchée par un pupitre sculpté, les doigts lissant avec assurance une barbe fournie, par endroits filandreuse, l’orateur achève la lecture publique du bref mémoire que lui a remis le professeur Foucaux, détenteur de la chaire de sanskrit au Collège de France. Les applaudissements de la salle, plutôt timides, s’éteignent rapidement – en raison peut-être d’une digestion laborieuse – et l’orateur, dont l’habit est orné des palmes académiques, se tourne vers le président de séance pour lui demander la permission de commenter le mémoire. Le baron Guerrier de Dumast, détenteur de la sonnette, lui donne l’autorisation avec une pointe non dissimulée d’accent mosellan. Le sujet est grave, il s’agit de déterminer si les Tibétains ont influencé, au commencement de notre ère, les civilisations du Mexique et en cet après-midi ensoleillé du mois de juillet 1875, un petit bataillon de messieurs très sérieux, gilet, montre de gousset, ruban, pilosité fournie, sueur au front, s’est rassemblé en rangs serrés pour faire le point sur la question de l’origine des peuples d’Amérique, au premier étage du palais ducal de Nancy, ville frontalière d’où les troupes d’occupation allemandes ne se sont retirées que deux ans auparavant.

Faire le départ de la science sérieuse et de la fantaisie sera la gloire du Congrès de Nancy, et cette gloire rejaillira sur la ville qui a fait pour le Congrès ce que plus d’une capitale d’Europe n’aurait pu faire. Notre devoir est d’établir enfin, contre les lubies qui ont jusqu’à présent infesté le domaine de l’américanisme, une méthode. Toute hypothèse qui ne s’appuie pas sur des preuves certaines n’a aucune valeur scientifique.

Ce petit discours de la méthode à l’usage des congressistes est accueilli dans une partie de la salle par une salve d’applaudissements. On se réveille, les yeux s’entrouvrent, les corps se redressent, il va falloir discuter. Léon de Rosny, l’orateur, affiche une évidente satisfaction. Il sait qu’un auditoire, quel qu’il soit, ne prête attention qu’aux grandes déclarations de principe et il avait observé un avachissement progressif mais généralisé des membres du congrès durant son exposé des idées approximatives de Humboldt sur les religions tibétaine et aztèque et d’Ampère sur les langues tonales otomi et chinoise.

Léon de Rosny aimerait que ce premier Congrès international des américanistes dont, en tant que président de la Société d’ethnographie de Paris, il est le principal inspirateur, ne s’attarde pas à des questions oiseuses et hors de propos. Le Congrès nancéien doit selon lui être l’occasion pour la discipline américaniste naissante de reléguer les affabulations fantastiques au pays des chimères et de leur substituer de rigoureuses études philologiques, comme il est de mise dans l’orientalisme contemporain.

Nous n’admettons ni l’autochtonie ni la non autochtonie des races américaines, parce qu’en fait de science, il ne faut pas d’affirmation sans preuve. Il en est de même pour l’autochtonie ou la non autochtonie des civilisations américaines. Quelles preuves nous apporte-t-on en faveur de l’origine asiatique de la civilisation mexicaine ou péruvienne ? Comme ces civilisations n’ont rien de scandinave, dit Humboldt, tout semble nous porter vers l’Asie orientale. Mais de ce que l’origine scandinave des civilisations américaines est inadmissible, s’ensuit-il que l’hypothèse de l’origine asiatique en soit plus admissible, et que tout nous porte réellement ou semble nous porter vers l’Asie orientale ? Non seulement la solution de cette question n’est pas proche, mais même poser cette question, dit M. de Rosny, est prématuré. On n’est pas encore arrivé à déchiffrer le plus grand nombre des monuments des littératures indigènes de l’Amérique et l’on veut comparer cette civilisation avec celle de l’Asie ! On commence à épeler et déjà l’on veut tirer des conclusions !

Léon de Rosny a alors trente-huit ans (mon âge). Son arrière grand-père, naturaliste, philologue et historien, avait été membre correspondant de plusieurs académies ; son grand-père maternel avait rédigé de nombreux travaux sur les systèmes pénitentiaires ; son grand-père paternel, franc-maçon, secrétaire particulier du roi Louis de Hollande, avait publié une quarantaine d’ouvrages touchant à tous les genres ; son père, grand bibliophile, ne publia quant à lui qu’une vingtaine de livres. Il n’est donc pas étonnant qu’à quinze ans Léon de Rosny entra à l’École impériale et spéciale des langues orientales et qu’il fit paraître la même année son premier opuscule, Observations sur les écritures sacrées de la presqu’île trans-gangétique.

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Dessins d’Amazonie

Nouvel article paru dans le Journal of Art Historiography

Fig. 21. Koch 3b Bakairi 13

À partir d’une interrogation sur la coutume singulière des ethnologues du début du 20e siècle consistant à demander aux Amérindiens des basses terres d’Amérique du sud de réaliser des dessins au crayon sur leurs carnets, j’explore trois fragments oubliés d’histoire de la pensée : les débats intenses sur l’origine des ornements, où s’opposèrent à la fin du 19e siècle une approche évolutionniste et une approche matérialiste ; les théories sur l’origine de la figuration dont je montre qu’elles remontent aux importants travaux de Karl von den Steinen dans le Brésil central ; les publications de portraits d’ethnologues dessinés par des Indiens des basses terres d’Amérique du sud, une tradition méconnue d’anthropologie inversée.

Pierre Déléage, The origin of art according to Karl von den Steinen, The European scholarly reception of « primitive art » in the decades around 1900, sous la direction de Wilfried Van Damme & Raymond Corbey, Journal of Art Historiography 12, 2015, 33 p.