Les illusions nécessaires

À propos d’une nouvelle de Ted Chiang

L’anthropologue serait un activiste. Indigné par l’oppression très réelle dont souffre le peuple minoritaire auprès duquel il aurait choisi de vivre (peuple dont il penserait qu’il l’a adopté), détenteur d’une connaissance intime de la société des oppresseurs (puisqu’il en serait issu), il se ferait le porte parole des opprimés et prendrait la tête de leur combat, dirigeant avec héroïsme leur résistance. Sa bonne conscience ne se fissurerait qu’au constat de sa défaite – à peu près toujours présentée comme inéluctable – devant les forces combinées de la technoscience, du capitalisme et de la civilisation. Il deviendrait alors un activiste mélancolique et impuissant. Les anthropologues sont ainsi le plus souvent des activistes imaginaires ; les vrais activistes se recrutent plutôt parmi les rangs des sociologues, par essence plus proches des populations qu’ils étudient.

L’anthropologue serait un démiurge. C’est là une image scientiste qui disparaît puis renaît à intervalles réguliers dans certains secteurs de la discipline, en particulier dans celui des philosophes défroqués. Il fantasmerait une forme de connaissance systématique où tous les complexes culturels des sociétés se laisseraient décomposer en une multitude de traits minimaux. L’inventaire de ces traits permettrait de dresser une sorte de tableau périodique, comme celui des éléments chimiques de Mendeleïev. Au moyen de ce répertoire idéal, l’anthropologue serait en mesure, par une série de combinaisons réglées, de reconstituer dans toute leur singularité chaque société réelle, voire même de créer des sociétés qui jusqu’à présent – et pour autant que nous le sachions – sont demeurées à l’état de potentialité.

L’anthropologue serait un algorithme. Il ne concevrait ses objets mi-culturels mi-naturels que sous la forme de distributions inégales et fluctuantes de points situés sur plusieurs dimensions spatiales et temporelles, autant d’instanciations virtuelles de relations de transmission réelles. Tel un démon de Maxwell, il observerait, modéliserait puis régulerait la circulation de ces populations, tout aussi fasciné par les concrétions temporaires que par les inexorables dissipations. Il s’élèverait ainsi au point de vue de nulle part, établissant principes et paramètres, probablement plus captivé par les phénomènes à grande échelle que par les infimes détails de la vie des humains. S’il s’inquiéterait parfois des techniques de contrôle rendues possibles par ses résultats scientifiques, il se sentirait davantage concerné par des problèmes saugrenus, tels que les modalités de signalement des sites de déchets nucléaires ou la composition adéquate d’une capsule temporelle.

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• Parutions •

Quelques parutions récentes que je n’ai pas pris le temps d’annoncer sur ce site. D’abord un long texte dans la revue Anthropos (112-2, 2017) sur les étranges écritures, logographiques et syllabiques, employées au 19e siècle par les missionnaires chrétiens en Amérique du Nord pour évangéliser les Cri et surtout les Déné ; c’est la première étude synthétique sur le sujet et elle est principalement issue de recherches dans les archives canadiennes (celles-là même à partir desquelles j’ai écrit, à peu près simultanément, La Folie arctique). Ensuite, dans le numéro 69 de la revue Terrain, la traduction d’une nouvelle de Markoosie Patsauq, écrivain inuit que j’ai découvert il y a quelques années à l’occasion d’une recension de la réédition de son premier roman, Le harpon du chasseur. Enfin un court texte dans Histoires et usages des plantes psychotropes, un livre collectif au titre transparent édité par Sébastien Baud ; j’y reprends entre autres choses le manuscrit de Constant Tastevin qui décrivit, au début du vingtième siècle, une cérémonie d’absorption d’ayahuasca chez les Waninawa.

J’ai fermé le site Google (ouvert il y a 12 ans) sur lequel apparaissait l’ensemble de mes publications avec une courte présentation de chacune et un lien vers son fac-similé pdf. J’en ai transféré le contenu sur ce site, dans l’onglet Publications, qui sera dorénavant régulièrement actualisé.

Portraits d’ethnologues

Trois portraits d’ethnologues par des Indiens d’Amazonie glanés après la publication de « The origin of art according to Karl von den Steinen » (2015) et de Lettres mortes (2017).

« L’auteur représenté par un sage Yanomami lors de son premier voyage en Amazonie Vénézuelienne, près de la Sierra-Parima, mars 1980 » (in Raymond Zocchetti, Légendes indiennes du Venezuela, L’Harmattan, 1985, quatrième de couverture ; merci à Yann Cerf pour cette trouvaille).

« L’auteur avec appareil photo et chaussures » (in Eduardo Viveiros De Castro, Araweté : Os deuses canibais, Jorge Zahar Editor, 1986, rabat de quatrième de couverture).

« Portrait du cacique avec l’anthropologue, par Visto [Warao]. L’anthropologue, à gauche, se différencie de l’Indien d’abord par son pantalon mais aussi par le carnet de terrain qu’il tient à la main. L’Indien, à droite, se distingue par son pagne et sa machette » (in Johannes Wilbert, « Dibujos de indios venezolanos:  48 obras originales de las tribus sanema o shirishana y warao », Antropológica 11, 1962, p. 56 ; merci à Grégory Deshoullière pour cette trouvaille).

Fantôme des mers du sud

En écho à mes anciens travaux sur les récits de rencontre d’entités surnaturelles et à la récente publication (dans le numéro 69 de la revue Terrain) de ma traduction d’une nouvelle de Markoosie Patsauq.

« À quoi elle répondit qu’il y avait d’autres sortes de démons et qu’elle en avait vu un de ses propres yeux.

« Elle était allée seule, un jour, à la baie voisine et peut-être s’était-elle un peu trop approchée de l’endroit maudit. Les branches des arbres projetaient leur ombre sur elle depuis le surplomb de la colline, mais elle se trouvait elle-même à découvert dans un endroit plat où poussaient à profusion de jeunes mangoustiers de quatre à cinq pieds de haut. C’était une journée sombre en pleine saison des pluies et tantôt arrivaient des bourrasques qui arrachaient les feuilles et les emportaient au loin, tantôt l’air était aussi calme qu’à l’intérieur d’une maison. C’est pendant l’une de ces accalmies que toute une bande d’oiseaux et de chauves-souris jaillirent jaillirent de la jungle, comme en proie à la plus grande terreur. Peu après, elle entendit un bruissement tout proche et elle vit apparaître, sortant du bois parmi les mangoustants, quelque chose qui ressemblait à un vieux sanglier gris et efflanqué. L’animal avançait, pensif comme un être humain, et soudain, tandis qu’elle le regardait s’approcher, elle comprit qu’il ne s’agissait nullement d’un sanglier mais d’un être humain, avec d’humaines pensées. Alors elle prit la fuite, et le cochon sauvage courait derrière elle et tout en courant il hurlait à tue-tête, faisant retentir de ses clameurs tous les échos du voisinage. »

Robert Louis Stevenson, Ceux de Falesa (1892), Éditions La Table Ronde, 2016, p. 154-155.

• Locus Solus •

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen dix mille dix sept

Pierre Déléage, « Nouvelles impressions d’Afrique », Gruppen deux mille dix sept. Paris, éditions Gruppen, p. 250-279.

Réflexions libres sur l’invention d’une nouvelle écriture, l’alphabet Afrika, par David Mboko Mavinga.

Une version très écourtée de ce texte a été publiée sur ce site en 2013 – L’enchâssement (1/6), L’enchâssement (2/6), L’enchâssement (3/6).

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

• La folie arctique •

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, La folie arctique. Bruxelles, Zones sensibles, 2017.

« “Quoi me reposer après vous avoir vu cette nuit tuer Jésus Christ et sa mère et les jeter en enfer, non ! Non, je suis ici pour les venger”. Sur ce il prit la porte, retourna à la cuisine et revint avec une hache à la main.»

Le livre porte sur la folie qui s’est emparée du missionnaire catholique français Émile Petitot (1838-1916), parti évangéliser les Indiens Déné dans le Grand Nord canadien, Petitot dont toute l’œuvre ethnographique repose sur un long délire qui mêla persécutions imaginaires, interprétations historiques et culturelles invraisemblables et crises de fureur schizoïdes.

Lecture de Charybde. Lecture de Myriagone.

• Lettres mortes, le livre •

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, Lettres mortes. Essai d’anthropologie inversée. Paris, Fayard, 2017.

Comment les Amérindiens ont-ils perçu l’alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ? Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d’écriture, alors qu’elles employaient des techniques subtiles d’inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse Leçon d’écriture de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique est ici disséquée et repensée. En étudiant les conceptions amérindiennes de l’écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, j’établis les coordonnées d’une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, je mets au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d’écriture.

Pour en savoir plus on peut écouter ce podcast de RTS avec Laurence Difélix.

• Pierre Darriand (2/2) •

Nouveau numéro de la revue d’artiste ¬ Nada

Le numéro 36 de la revue ¬ Nada éditée par Laurent Marissal enchâsse dans une notice biographique hétéroscopique de Pierre Darriand, ethnologue français méconnu, quatre dossiers inédits reçus il y a quelques années au Laboratoire d’anthropologie sociale. Les dossiers ont pour thèmes la copie, la récitation, le plagiat et la contrefaçon. La revue se distribue de la main à la main ou sur abonnement ; mais on peut aussi aller voir par là.

Des passages expurgés de la notice biographique ont été publiés en juin 2017 dans la première livraison de la revue Faire, p. 2.

La version intégrale est publiée ci-dessous.

Pour un premier compte rendu, autoscopique celui-là, des travaux de Pierre Darriand, il faut se rendre ici.

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• Pierre Darriand (1/2) •

Nouveau texte paru dans L’Homme

LHOM_217_L204Pierre Déléage, « L’Enchâssement », L’Homme 217, 2016, p. 163-166.

La  réédition française du premier ouvrage d’Ian Watson, L’enchâssement, n’a peut-être pas suffisamment attiré l’attention. Plus de quarante ans après sa discrète parution en 1973, ce livre intempestif et inégal, articulant des recherches et des théories hétéroclites et souvent incompatibles, apparaît avant tout comme un aperçu sur les enquêtes ethnographiques méconnues, car inédites, de Pierre Darriand. Si les arguments parfois fantaisistes d’Ian Watson peuvent paraître aujourd’hui largement dépassés (en particulier sa tentative assez floue de réconciliation de l’innéisme de Noam Chomsky et du relativisme de Benjamin Lee Whorf), ils ne cessent de s’appuyer sur des données et des citations issues du travail de l’anthropologue français sur le chamanisme des Xemahoa du Brésil, fragments épars très peu remarqués à l’époque et largement oubliés depuis, qui prennent toute leur valeur quand on les confronte aux problématiques les plus récentes de la discipline.

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• Écritures du Yunnan •

Nouveau texte paru dans Études Chinoises

22520100848130LPierre Déléage, « Versets chamaniques », Études chinoises 34-2, 2015, p. 300-304.

Un récit traditionnel bien diffusé dans le Yunnan raconte comment un jeune homme muet apprit à parler grâce à l’enseignement conjugué d’un singe et d’une faisane : le premier articulait soigneusement des paroles secrètes tandis que la seconde les traçait sur le sol sous la forme de caractères. Dans Versets chamaniques (Nanterre, Société d’ethnologie, coll. « Écritures », 2013), son deuxième ouvrage, Aurélie Névot fait de ce mythe un paradigme de l’initiation chamanique chez les Nipa : la mémorisation de longs chants rituels y est en effet inséparable du déchiffrement d’une écriture secrète, distincte de l’écriture chinoise. La tradition qui fait l’objet du livre s’inscrit ainsi dans une forme singulière de « chamanisme à écriture ».

Les Nipa, aussi connus sous l’exonyme Sani et autrefois sous l’appellation péjorative Lolo, forment un sous-groupe de la nationalité Yi, l’une des vingt-six minorités de la province chinoise du Yunnan. Ils sont environ quatre-vingt mille, vivent de l’agriculture et de l’élevage et comptent aujourd’hui une centaine de chamanes qui remplissent les fonctions de devins, de guérisseurs et d’exorcistes mais que l’on dénomme simplement « maîtres de la psalmodie » (bimo). Si les maîtres de la psalmodie participent à toutes les cérémonies de leur communauté, celles liées au calendrier rituel comme celles, plus ponctuelles, des fêtes de naissance ou de mariage, ils sont avant tout, comme leur nom l’indique, des chanteurs. En effet, chez les Nipa, l’apprentissage du chamanisme, qui commence très tôt, consiste pour l’essentiel en la mémorisation par cœur de longues psalmodies. Celles-ci s’adressent à des entités surnaturelles (esprits et dieux) et leurs paroles sont de ce fait considérées comme inintelligibles par les non-initiés. Ce degré d’opacité élevé s’explique par les métaphores, allégories et autres jeux de mots qui saturent le texte des chants, mais aussi par la troncature des mots qui permet de réduire chaque énoncé à un vers de cinq pieds. La transmission de ces chants secrets prend place entre un maître et un disciple, en général entre le père et le fils, parfois entre le grand-père paternel et le petit-fils, et elle demeure interdite aux femmes. Le savoir des chamanes bimo est passé sous les fourches caudines de la Révolution culturelle pendant laquelle il fut rabaissé au rang de superstition, ses cérémonies interdites et ses manuscrits brûlés dans des autodafés.

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• Edinson Ramos Vasquez •

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen, Hypalampuses Hemeras

CouvGruppen11-02Pierre Déléage, « Retour à Pucallpa », Hypalampuses Hemeras. Paris, éditions Gruppen, 2016, p. 34-42.

Où il est question d’un retour, en 2014, dans la ville de Pucallpa en Amazonie péruvienne ; d’un chamane shipibo rencontré en l’an 2000 ; et de livres de magie circulant entre Europe et Amérique.

On trouvera dans le même ouvrage un texte de Grégory Deshoullière, « Vanité aux livres », sur la diffusion et l’usage des livres de magie en pays jivaro.

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

• Préhistoires de l’écriture •

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Préhistoires de l’écriture

Electre_979-10-320-0040-3_9791032000403Pierre Déléage, « Préface »,  Préhistoires de l’écriture. Iconographie, pratiques graphiques et émergence de l’écrit dans l’Égypte prédynastique, sous la direction de Gwenola Graff & Alejandro Jimenez Serrano. Presses universitaires de Provence, 2016, p. 5-15.

J’ai écrit cette préface en décembre 2013, suite à la parution d’Inventer l’écriture. J’avais voulu dans ce livre reprendre le problème de l’origine de l’écriture en empruntant une voie inédite : en étudiant de près le contexte de l’invention de différentes techniques de notation assez récentes (du 17e au 19e siècle), je souhaitais isoler quelques invariants permettant d’expliquer en quoi la genèse d’une écriture devient, à un moment donné, pour une population donnée, quelque chose d’utile et de désirable.

Les techniques de notation que j’analysais dans le livre n’étaient toutefois pas exactement ce qu’on entend d’habitude par « écriture » ; et je me rendis rapidement compte que certains de mes lecteurs m’attribuaient une définition de l’écriture beaucoup trop généreuse (un peu à la Derrida). Or, pour que mon argument fonctionne, il fallait un concept d’écriture qui se réduise aux seules techniques graphiques de notation de discours.

C’est pour corriger ce malentendu que j’ai écrit cette préface où je distingue, le plus clairement possible j’espère, les systèmes graphiques qui ne sont pas des écritures de ceux qui peuvent être considérés comme des écritures. J’y expose également en quoi ces nouvelles définitions permettent de repenser le problème de l’invention de l’écriture.

Un texte paru sur ce site à la même époque, Ceci n’est pas une écriture, a été pensé comme le complément documentaire de cette préface.