Portraits d’ethnologues

Deux portraits d’ethnologues par des Indiens d’Amazonie glanés après la publication de « The origin of art according to Karl von den Steinen » (2015) et de Lettres mortes (2017).

« L’auteur représenté par un sage Yanomami lors de son premier voyage en Amazonie Vénézuelienne, près de la Sierra-Parima, mars 1980 » (in Raymond Zocchetti, Légendes indiennes du Venezuela, L’Harmattan, 1985, quatrième de couverture ; merci à Yann Cerf pour cette trouvaille).

« L’auteur avec appareil photo et chaussures » (in Eduardo Viveiros De Castro, Araweté : Os deuses canibais, Jorge Zahar Editor, 1986, rabat de quatrième de couverture).

Fantôme des mers du sud

En écho à mes (anciens) travaux sur les récits de rencontre d’entités surnaturelles et à la récente publication de ma traduction d’une nouvelle de Markoosie Patsauq.

« À quoi elle répondit qu’il y avait d’autres sortes de démons et qu’elle en avait vu un de ses propres yeux.

« Elle était allée seule, un jour, à la baie voisine et peut-être s’était-elle un peu trop approchée de l’endroit maudit. Les branches des arbres projetaient leur ombre sur elle depuis le surplomb de la colline, mais elle se trouvait elle-même à découvert dans un endroit plat où poussaient à profusion de jeunes mangoustiers de quatre à cinq pieds de haut. C’était une journée sombre en pleine saison des pluies et tantôt arrivaient des bourrasques qui arrachaient les feuilles et les emportaient au loin, tantôt l’air était aussi calme qu’à l’intérieur d’une maison. C’est pendant l’une de ces accalmies que toute une bande d’oiseaux et de chauves-souris jaillirent jaillirent de la jungle, comme en proie à la plus grande terreur. Peu après, elle entendit un bruissement tout proche et elle vit apparaître, sortant du bois parmi les mangoustants, quelque chose qui ressemblait à un vieux sanglier gris et efflanqué. L’animal avançait, pensif comme un être humain, et soudain, tandis qu’elle le regardait s’approcher, elle comprit qu’il ne s’agissait nullement d’un sanglier mais d’un être humain, avec d’humaines pensées. Alors elle prit la fuite, et le cochon sauvage courait derrière elle et tout en courant il hurlait à tue-tête, faisant retentir de ses clameurs tous les échos du voisinage. »

Robert Louis Stevenson, Ceux de Falesa (1892), Éditions La Table Ronde, 2016, p. 154-155.

• Locus Solus

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen dix mille dix sept

Pierre Déléage, « Nouvelles impressions d’Afrique », Gruppen deux mille dix sept. Paris, éditions Gruppen, p. 250-279.

Réflexions libres sur l’invention d’une nouvelle écriture, l’alphabet Afrika, par David Mboko Mavinga.

Une version très écourtée de ce texte a été publiée sur ce site en 2013 – L’enchâssement (1/7), L’enchâssement (2/7), L’enchâssement (3/7).

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

• La folie arctique

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, La folie arctique. Bruxelles, Zones sensibles, 2017.

« “Quoi me reposer après vous avoir vu cette nuit tuer Jésus Christ et sa mère et les jeter en enfer, non ! Non, je suis ici pour les venger”. Sur ce il prit la porte, retourna à la cuisine et revint avec une hache à la main.»

Le livre porte sur la folie qui s’est emparée du missionnaire catholique français Émile Petitot (1838-1916), parti évangéliser les Indiens Déné dans le Grand Nord canadien, Petitot dont toute l’œuvre ethnographique repose sur un long délire qui mêla persécutions imaginaires, interprétations historiques et culturelles invraisemblables et crises de fureur schizoïdes.

Lecture de Charybde. Lecture de Myriagone.

• Lettres mortes, le livre

En librairie à partir d’aujourd’hui

Pierre Déléage, Lettres mortes. Essai d’anthropologie inversée. Paris, Fayard, 2017.

Comment les Amérindiens ont-ils perçu l’alphabet occidental ? Que sait-on de leurs propres écritures ? Quels rôles leur ont-ils fait jouer au sein de leurs dispositifs politiques ou religieux ? Les colonisateurs, et les anthropologues après eux, ont longtemps considéré les sociétés amérindiennes comme dépourvues d’écriture, alors qu’elles employaient des techniques subtiles d’inscription graphique, le plus souvent dérobées aux yeux des observateurs extérieurs. La fameuse Leçon d’écriture de Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques est le témoin magistral de ces malentendus. Cette scène mythique est ici disséquée et repensée. En étudiant les conceptions amérindiennes de l’écriture, fragmentées et disséminées dans les arts graphiques, les mythes, les discours des chefs et les rituels des chamanes et des messies, j’établis les coordonnées d’une anthropologie inversée, par laquelle ce sont cette fois les colons et leur culture qui sont pris comme objets de pensée. Ce faisant, je mets au jour les conditions épistémologiques et politiques de toute enquête anthropologique, tout en laissant sourdre dans la composition même du livre la violence, symbolique et réelle, qui a donné dans les sociétés amérindiennes forme et valeur à la notion d’écriture.

Pour en savoir plus on peut écouter ce podcast de RTS avec Laurence Difélix.

• Pierre Darriand (2/2)

Nouveau numéro de la revue d’artiste ¬ Nada

Le numéro 36 de la revue ¬ Nada éditée par Laurent Marissal enchâsse dans une notice biographique hétéroscopique de Pierre Darriand, ethnologue français méconnu, quatre dossiers inédits reçus il y a quelques années au Laboratoire d’anthropologie sociale. Les dossiers ont pour thèmes la copie, la récitation, le plagiat et la contrefaçon. La revue se distribue de la main à la main ou sur abonnement ; mais on peut aussi aller voir par là.

Des passages expurgés de la notice biographique ont été publiés en juin 2017 dans la première livraison de la revue Faire, p. 2.

Pour un premier compte rendu, autoscopique celui-là, des travaux de Pierre Darriand, il faut se rendre ici.

 

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• Pierre Darriand (1/2)

Nouveau texte paru dans L’Homme

LHOM_217_L204Pierre Déléage, « L’Enchâssement », L’Homme 217, 2016, p. 163-166.

La  réédition française du premier ouvrage d’Ian Watson, L’enchâssement, n’a peut-être pas suffisamment attiré l’attention. Plus de quarante ans après sa discrète parution en 1973, ce livre intempestif et inégal, articulant des recherches et des théories hétéroclites et souvent incompatibles, apparaît avant tout comme un aperçu sur les enquêtes ethnographiques méconnues, car inédites, de Pierre Darriand. Si les arguments parfois fantaisistes d’Ian Watson peuvent paraître aujourd’hui largement dépassés (en particulier sa tentative assez floue de réconciliation de l’innéisme de Noam Chomsky et du relativisme de Benjamin Lee Whorf), ils ne cessent de s’appuyer sur des données et des citations issues du travail de l’anthropologue français sur le chamanisme des Xemahoa du Brésil, fragments épars très peu remarqués à l’époque et largement oubliés depuis, qui prennent toute leur valeur quand on les confronte aux problématiques les plus récentes de la discipline.

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• Écritures du Yunnan

Nouveau texte paru dans Études Chinoises

22520100848130LPierre Déléage, « Versets chamaniques », Études chinoises 34-2, 2015, p. 300-304.

Un récit traditionnel bien diffusé dans le Yunnan raconte comment un jeune homme muet apprit à parler grâce à l’enseignement conjugué d’un singe et d’une faisane : le premier articulait soigneusement des paroles secrètes tandis que la seconde les traçait sur le sol sous la forme de caractères. Dans Versets chamaniques (Nanterre, Société d’ethnologie, coll. « Écritures », 2013), son deuxième ouvrage, Aurélie Névot fait de ce mythe un paradigme de l’initiation chamanique chez les Nipa : la mémorisation de longs chants rituels y est en effet inséparable du déchiffrement d’une écriture secrète, distincte de l’écriture chinoise. La tradition qui fait l’objet du livre s’inscrit ainsi dans une forme singulière de « chamanisme à écriture ».

Les Nipa, aussi connus sous l’exonyme Sani et autrefois sous l’appellation péjorative Lolo, forment un sous-groupe de la nationalité Yi, l’une des vingt-six minorités de la province chinoise du Yunnan. Ils sont environ quatre-vingt mille, vivent de l’agriculture et de l’élevage et comptent aujourd’hui une centaine de chamanes qui remplissent les fonctions de devins, de guérisseurs et d’exorcistes mais que l’on dénomme simplement « maîtres de la psalmodie » (bimo). Si les maîtres de la psalmodie participent à toutes les cérémonies de leur communauté, celles liées au calendrier rituel comme celles, plus ponctuelles, des fêtes de naissance ou de mariage, ils sont avant tout, comme leur nom l’indique, des chanteurs. En effet, chez les Nipa, l’apprentissage du chamanisme, qui commence très tôt, consiste pour l’essentiel en la mémorisation par cœur de longues psalmodies. Celles-ci s’adressent à des entités surnaturelles (esprits et dieux) et leurs paroles sont de ce fait considérées comme inintelligibles par les non-initiés. Ce degré d’opacité élevé s’explique par les métaphores, allégories et autres jeux de mots qui saturent le texte des chants, mais aussi par la troncature des mots qui permet de réduire chaque énoncé à un vers de cinq pieds. La transmission de ces chants secrets prend place entre un maître et un disciple, en général entre le père et le fils, parfois entre le grand-père paternel et le petit-fils, et elle demeure interdite aux femmes. Le savoir des chamanes bimo est passé sous les fourches caudines de la Révolution culturelle pendant laquelle il fut rabaissé au rang de superstition, ses cérémonies interdites et ses manuscrits brûlés dans des autodafés.

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• Edinson Ramos Vasquez

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Gruppen, Hypalampuses Hemeras

CouvGruppen11-02Pierre Déléage, « Retour à Pucallpa », Hypalampuses Hemeras. Paris, éditions Gruppen, 2016, p. 34-42.

Où il est question d’un retour, en 2014, dans la ville de Pucallpa en Amazonie péruvienne ; d’un chamane shipibo rencontré en l’an 2000 ; et de livres de magie circulant entre Europe et Amérique.

On trouvera dans le même ouvrage un texte de Grégory Deshoullière, « Vanité aux livres », sur la diffusion et l’usage des livres de magie en pays jivaro.

Sommaire du livre collectif en ligne ici.

• Préhistoires de l’écriture

Nouveau texte paru dans l’ouvrage collectif Préhistoires de l’écriture

Electre_979-10-320-0040-3_9791032000403Pierre Déléage, « Préface »,  Préhistoires de l’écriture. Iconographie, pratiques graphiques et émergence de l’écrit dans l’Égypte prédynastique, sous la direction de Gwenola Graff & Alejandro Jimenez Serrano. Presses universitaires de Provence, 2016, p. 5-15.

J’ai écrit cette préface en décembre 2013, suite à la parution d’Inventer l’écriture. J’avais voulu dans ce livre reprendre le problème de l’origine de l’écriture en empruntant une voie inédite : en étudiant de près le contexte de l’invention de différentes techniques de notation assez récentes (du 17e au 19e siècle), je souhaitais isoler quelques invariants permettant d’expliquer en quoi la genèse d’une écriture devient, à un moment donné, pour une population donnée, quelque chose d’utile et de désirable.

Les techniques de notation que j’analysais dans le livre n’étaient toutefois pas exactement ce qu’on entend d’habitude par « écriture » ; et je me rendis rapidement compte que certains de mes lecteurs m’attribuaient une définition de l’écriture beaucoup trop généreuse (un peu à la Derrida). Or, pour que mon argument fonctionne, il fallait un concept d’écriture qui se réduise aux seules techniques graphiques de notation de discours.

C’est pour corriger ce malentendu que j’ai écrit cette préface où je distingue, le plus clairement possible j’espère, les systèmes graphiques qui ne sont pas des écritures de ceux qui peuvent être considérés comme des écritures. J’y expose également en quoi ces nouvelles définitions permettent de repenser le problème de l’invention de l’écriture.

Un texte paru sur ce site à la même époque, Ceci n’est pas une écriture, a été pensé comme le complément documentaire de cette préface.

• Mataliwa Kulijaman

Nouveau texte écrit avec Mataliwa Kulijaman paru dans l’ouvrage collectif Paroles en images

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Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Dessins de monstre, motifs graphiques, écriture : autour d’un texte wayana. Ipo milikut ïlïtpë, imilikut : wajana nïlïtpï, Paroles en images. Écritures, corps et mémoires (éd.) C. Fausto & C. Severi. Open Edition Press, 2016, p. 89-106. [pdf] [html]

Un texte expérimental à quatre mains, en partie bilingue. Mataliwa Kulijaman et moi nous sommes appuyés sur la rédaction d’un texte issu de la tradition orale des Wayana de Guyane française pour aborder les problématiques de l’écriture, des répertoires graphiques traditionnels, de l’invention de traditions artistiques amazoniennes et de la relation de l’auteur à son texte.

 

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Une version portugaise est publiée simultanément :

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Desenhos de monstros, padrões gráficos, escritura : em torno de um texto wayana. Ipo milikut ïlïtpë, imilikut : wajana nïlïtpï, Palavras em imagens. Escritas, corpos e memórias (éd.) C. Fausto & C. Severi. Open Edition Press, 2016, p. 87-103.

Le texte, qui a connu un important retard de publication, a été élaboré pour l’essentiel entre 2011 et 2012. C’est je crois le résultat le plus abouti de ma collaboration avec Mataliwa Kulijaman dont le ressort, en ce qui me concerne du moins, n’était pas seulement de « rendre la parole » à un auteur en devenir appartenant à une minorité dominée et opprimée, en l’occurrence les Wayana de Guyane française, et de « décoloniser l’anthropologie » comme on disait dans les années 1970, mais aussi, et probablement avant tout, de lui ménager activement, selon la sentence du Philosophe, des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles le début d’une œuvre puisse prendre forme. L’avenir dira jusqu’à quel point nous avons échoué.

J’en profite pour signaler quelques jalons de notre travail :

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Imilikut eitoponpë : inscriptions originelles wayana, Vacarme 58, 2012, p. 204-217.

Mataliwa Kulijaman & Pierre Déléage, Tïmilikhem, « ce qui peut être inscrit », Jokkoo 15, 2013, p. 11.

Pierre Déléage, Mataliwa Kulijaman, Les Amis du musée du quai Branly, 28 février 2013.

On trouvera également des traces de cette collaboration sur ce site, par exemple dans l’Histoire de Pilima mais aussi ailleurs.

• Repartir de zéro, le livre

En librairie à partir d’aujourd’hui

Repartirdezero

Pierre Déléage, Repartir de zéro. Paris, éditions Mix, 2016.

En 1964 le poète américain Jerome Rothenberg déclame à New York devant un auditoire médusé des vers « primitifs et archaïques » librement traduits des traditions indiennes d’Amérique du Nord. Quatre ans plus tard il en tire l’anthologie qui fit date, Les Techniciens du sacré, empruntant aux avant-gardes de l’époque leurs ambitions et leurs procédés. En exhumant les sources de ces textes, Pierre Déléage observe la métamorphose de discours traditionnels recueillis par des ethnologues en œuvres proches des expérimentations du mouvement dada, de la poésie concrète ou des poètes du Black Mountain College. Cette rencontre entre ethnologie et littérature permet d’aborder d’un regard neuf les problèmes de la traduction des traditions orales, de la signification des glossolalies, de la diversité des formes d’écriture et des aléas du statut de l’auteur.

Le livre peut également être commandé sur le site de R-Diffusion – où l’on pourra télécharger gratuitement le sommaire et la préface. Il s’agit d’une version très augmentée des textes publiés sur ce site en février 2015 sous le même titre. Un chapitre a été rédigé en collaboration avec Grégory Deshoullière.

Des lectures de ce livre sont parues dans Cahier Critique de Poésie (2016, par Claude Favre), dans Revista Mana. Estudos de Antropologia Social (22-1, 2016, par Ian Packer) et dans Critique (834, 2016, par Éléonore Devevey, sous le titre « Traduire en poète, lire en anthropologue »).